I.E rUEVAMER ROIÎEUT
lui le fit frémir, cl son Irornblomcnt révél.i son crime. Il promena ses regards autour de lui avec fiiigoisse, comme s'il eût cherché les moyens de fuir; mais Robert le devina et le prévint.
— Passe devant ! lui cria-l-il, de peur qu'il ne lui échappât; et, le conduisant dans sa chambre après une battue dans le bois, il s'y enferma avec lui. — Tu es un misérable! dit-il quand ils furent seuls; si j'avais suivi mon premier mouvement, tu serais couché à celte heure avec deux balles dans la tête à côlédes Uillins, lesdignes complices. — Que veul dire votre seigneurie? répondit le juif tout éperdu; je ne la comprends pas; je vois bien qu'on a cherché à me perdre dans son esprit, et qu'on lui a inspiré des doutes sur ma fidélité; mais il me sera facile de me justifier ; ma conscience est en repos. — Toi, te justifier! 'l'oi, uiu) conscience! N'espère pas me tromper plus longtenjps. Ton salut est dans une franchise absolue. — Tout ce que je sais, je le dirai à votre seigneurie; niais je puis l'assurer d'avance que je ne sais rien du tout.
— Voici de quoi le rafraîchir la mémoire et te délier la langue! dit Robert en prenant un pistolet cl l'armant avec un bruit menaçant. — Voire seigneurie peut me tuer, reprit le juif d'une voix de moins en moins assurée; mais elle ne |)ourra me faire dire ce que j'ignore. — Ah ! juif, la |>aliencc m'échappe, et si tu ne parles pas immédiatement, lu ne parleras plus jamais! — Mais (jue faiil-il donc queje dise?— Réponds à mes questions; mais avant je vais le rcmcUrc en mémoire ce que lu ne veux
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pas le rappeler. C'est toi qui as attire les Riffins chez moi ; c'est loi qui les as cachés; c'est loi qui devais leur ouvrir la porte de ma maison; tu attendais pour cela mon retour, et tu as profile de mon absence pour concerter ton crime avec eux; vous avez clé toute la journée en pourparlers enscfnble; tu leur as dit que j'avais beaucoup d'argent, que tu savais où il était enfermé, que lu le leur livrerais, qu'il y aurait de quoi les enrichir tous", et tu leur as conseillé de m'épargner la vie pour n)e faire payer rançon; c'est loi-même qui devais la venir chercher à Tanger, et tu la promettais considérable. Hh bien ! le semble-l-il que je sois bien informé? Maintenant, réponds à mes questions.
lîenchimol était consterné; il fixait sur Robert un regard d'épouvante et de stupeur, comme s'il eût eu affaire à quelque être surnaturel.
— Grâce! grâce! s'écria-l-il en tombant à genoux, hors de lui, confondu : c'est en vain que je voudrais vous taire la vérité, je vois bien que vous êtes en communication avec les cs|)rils célestes, et qu'ils vous révèlent les choses cachées. On ne peut pas vous tromper.
f.a latnpe qui éclairait rappartement n'y jetait qu'une lumière douteuse, et de grandes ombres moulaient le long des parois. Robert, debout au milieu de la chariibre, avait dix toises aux yeux du suppliant jiroslerné devant lui, les mains jointes et le front dans la poussière; le malheureux n'osait affronter le regard de sorï juge, cl lui baisait ser-
LE CnEVALIER RORERT. 170
vilement les pieds. Robert était redevenu calme; sa colère s'était éleiiile dans le mépris. Il laissa tomber sur le coupable un regnrd de pitié, et, s'éloignant de lui avec un sentiment de dégoût, il alla s'asseoir à l'un des angles de l'appartement. lîcncliimol resta à genoux à la place où il était tombé, dans l'altitude d'un homme qui se dispose à faire une confession plénièrc.
— Dis ce que tu sais, reprit froidement Robert, et songe à ne pas mentir. Tu connais le consul de Russie?— Oui. — (î'est lui qui t'a fait placer aujirès de moi?— Oui. — Et qui te paie pour m'espionner? — Oui. — (l'est donc pour lui que tu agissais?— Oui. — Et l'attaque des Ridîns n'était qu'un moyen de nie livrer à lui? — Oui.
D'aveu en aveu lîenchimol déroula toute la trame; mais quand Robert lui demanda ce que le Russe cofnptait faire de lui après l'avoir reçu des mains des Rillins, il ne put obtenir sur ce point aucun éclaircissement; le juif n'en savait pas davantage.
— Tout ce que je sais, répondit-il, c'est que je devais vous remettre entre ses mains avec le plus grand secret, et qu'il avait frété le bâtiment qui est en rade. — Je comprends, pensa Robert; et, voyant bien qu'il n'avait plus rien à tirer de son inlerprèle, il ne lui lit plus de questions. — Je verrai plus tard ce que j'aurai à faire de loi, lui dit-il ; en attendant, tu ne sortiras pas d'ici. Eève-toi et va là- (knlans, ajouta-l-il en lui désignant du doigt un cabinet qui donnait dans sa chambre.
180 LE CHEVAUER UOnERT.
Le juif obéit en silence, et la porte du cabinet, devenu sa prison, se ferma sur lui à double tour.
Dès le lendemain malin les événemenls de In nuit se répandirent à Tanger, grâce au jardinier Aboul, qui ne manqua pas d'assaisonner son récit des commentaires les plus merveilleux : justement ce jour-là était jour de marché, et le sauk était couvert de peuple.
Le sauk est dominé par une colline au sommet de laquelle est une mosquée ouverte et sans toil, c'est-à-dire quatre murs blancs : à partir de ce point, les flancs de la colline étaient couverts de chameaux indolemment agenouillés dans la poussière, et de chevaux debout, mais entravés au moyen de deux cordes tendues qui leur prenaient les pieds. La foule ondoyait au pied de cctamphi- Ihéâlre oriental.
On ne vend rien là de bien précieux, mais on y vend de tout, et l'on y peut prendre une assez juste idée de l'industrie et de la civilisation marocaine ; chaque denrée a sa place à part : le blé d'un côté, le sel de l'autre, plus loin les étoffes, ailleurs les viandes, et ainsi du reste. On va d'une marchandise à l'autre sans trop de difficultés, et il règne en ce lieu moins de confusion qu'on ne pourrait le croire. Des soldats armés de fusils et de bâtons maintiennent l'ordre et circulent gravement d'un groupe à l'autre. Tout individu qui enfreint les ordonnances est bâtoimé sur place, de ménie que ceux qui trompent sur les poids et mesures, sur le prix ou la qualité des marchan<liscs. Leur procès
LE CllEVAI.ItU HODtUT. 181
est bicrilùt fait ; un onicicr spécial esl là pour ppcsiiltT à rcxéculioM, cL comptiT les cou[)S de bàlon sur son rosaire. I^es femmes sont presque aussi nombreuses au marché que les liommes; elles vendent el achètent mieux qu'eux, et oublient souvent, dans la chaleur de la discussion, de se voiler le visage conformément à la loi de Mahomet. Les Juives, qui n'y sont pas soumises, sont plus libres et plus favorisées, elles peuvent montrer impunément leurs traits purs et délicats, leur taille svelte, la grâce agaçante de leur sourire, tandis que le génie mercantile de leurs maris est aux prises avec l'avarice des Maures. Le sauk est le triomphe du peuple d'Israël, nonobstant quelques coups de bâton par-ci par-là. Les aflaires n'empêchent pas le plaisir ; ici tourne un carrousel à bascule où les petits Marocains en guenilles, ou tout à fait nus, font la culbute avec des éclats de rire étourdissants; là, deux bâtonniers noirs se donnent de grands coups de bâton sans se toucher, en faisant des contorsions ellVoyables; plus loin sont des lutteurs; ailleurs (les joueurs d'instruments sauvages; mais le si)ectacle le plus original, le plus vraiment africain, élait un sectateur de Sidi IJen-Aïssa dont le corps nu était tout chamarré de serpents, et qui dansait tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre au son de la musette et du tambourin; lui-même chantait, pour s'animer, une canlilène rauque et monotone qui ressend)lait moins à un cri d'honnne qu'au grognement prolofigé d'une bête fauve; le danseur n'avait l»as mal l'air de ce qu'annon(,'ait son cri. Il portait
au COU un cnoniic serpent ; le formidable collier se rc[)Iiail sur lui-même, se tordait convulsivement et lançait à la foule des silïlemenls aigus; le psyllc caressait son reptile avec amour, le baisail, le mettait dans sa bouche, puis, pour une once qu'on lui jeta, il se mit à le dépecer avec ses dents, passant en un clin d'œil de la tendresse à la férocité; son œil devint rouge, et, le sang découlant de ses lèvres, il les essuyait avec ses autres serpents, viclimos dévouées à la même fin; et la mullilude d'applaudir en vociférant. Cette scène de carnage à froid se j)assait sous les deux tètes coupées l'avantveille; fixées encore sanglantes au croc de la muraille, elles dominaient le sauk et planaient sur la multitude ; leur crâne à demi desséché brillait au soleil, et leur longue mèche de cheveux pendante flottait au vent; quelques Uiffins, ceux-là mêmes probablement qui avaient pris part à rex|)édilioii du jardin d'Amérique, erraient dans la foule d'un air insouciant, de peur d'attirer les soupçons, et ils étaient les plus questionneurs, les plus empressés à demander à tout le monde des détails que personne mieux qu'eux sans doute n'était en étal de donner.
— Voici comment les choses se sont passées, disait Aboul, qui pour le quart d'heure était le personnage important du sauk : tandis que les Uillins étaient cachés dans le bois, prêts ù fondre sur nous, la sainte est ajiparue à Sidi (Chrétien, et lui a révélé, au nom d'Allah, le danger qui nous menaçait; aussitôt il nous a fait armer en cachette, et,