‹ Le chevalier RobertChapitre 6 sur 17 · V.-COMMENT ON FAIT SON CHEMIN · texte numérisé non relu

V.-COMMENT ON FAIT SON CHEMIN

I/oragc <le curiosité que l'arrivée du clievalier lloberl avait soulevé parmi les consuls commençait à s'apaiser ; avec l'habitude de le voir, on avait pris celle de l'accepter pour ce qu'il se donnait, c'est-àdire pour un riche désœuvré; [tersonne n'ij^norait que son intention élail de visiter le Grand-Atlas, et qu'il attendait à Tanger l'autorisation nécessaire; la demande en avait été rédigée datjs toutes les formes parle talcb (sorte de tabellion) du consul de France, et le messager porteur de la dépêche était en route pour Miquenez. Le voyageur avait donc devant lui six semaines ou deux mois d'attente. On trouvait qu'il aurait bien pu passer ce temps-là à Tanger, au lieu de s'en aller vivre connue un ermile dans cette villa solitaire; c'était se montrer bien larouche ; mais à tout prendre ces humeurs sauvages ne lui messej aient pas, et les lenimes étaient si (.revenues en faveur du ni) sléneux étranger, qu'elles étaient disposées à tt)Ut lui pardonner; elles regrettaient seulement que son éloignement les empêchât de le voir aussi souvent qu'elles le désiraient.

Il n'avait trouvé jusqu'ici d'hostilité réelle que cliez le consul de Russie; je dis réelle, car les apparences témoii^tiaient une bienveillance parfaite. M. de Dorpat était Uusse de cœur encore plus que

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de naissance; lancé de bonne heure à Pétersbourg pour y faire sa carrière, son esprit nalurellement porté à l'intrigue l'avait servi au delà de ses espérances. Chargé plusieurs fois de missions clandestines et plus que suspectes, il avait fnit preuve, dès ses débuts, d'une aptitude et d'un goût prononcé pour ces sortes de rôles ; il s'emparait avec un empressement instinctif de tous ceux qui s'offraient à lui, et les recherchait, bien loin de les fuir. C'était un esprit ténébreux qui ne se plaisait que dans les ténèbres; son œil était habile à découvrir les trames les plus subtiles, les plus secrètes, et sa main en saisissait les fds et les faisait jouer avec une dextérité merveilleuse. L'inlrigue était sa vie et lui était aussi nécessaire que l'air même qu'il respirait; il en faisait pour le plaisir d'en faire, avec amour, avec passion, je dirais avec enthousiasme, si un cœur de cette trempe était susceptible d'un sentimetjt aussi noble. l'iie fois qu'il s'était proposé un but, il y arrivait d'autant plus sûrement qu'il était phjsque facile sur l'emploi des moyens, et n'était gêné ibuis sa mnrche [)ar aucun scrupule, aucune considération supérieure. Sa morale à lui, comme à tant d'autres, était le succès; il in)molait tout à ce dieu corrupteur, insolent, et les habiles étaient les saints qu'il invoquait. Ce n'était pas un méchant homme au fond, il n'aurait pas fait volontiers le mal gratuitement et en pure perte; il s'en servait seulement comme d'un instrument nécessaire, en avouant que c'était un m.ilheur; mais ce n'était pas sa faute, le monde était ainsi fait, et n'ayant

p.is la prclenlion de changer les hommes, il fnlloit bien les prendre comme ils étaient, (l'était un cœur sans |)rincipcs, sans croyances, sans frein, et chez lui la dépravation s'était grelTée sur le scefiticisme. Sa foi politique était de n'en point avoir; il servait le pouvoir, non qu'il y crût et qu'il le trou\âl hon, mais parce que c'était le pouvoir, et qu'il faut bien servir quelqu'un ou quelque chose; lUisse, il était vendu au cznr; Américain, il l'eût été au président, (le n'est pas qu'il n'eût une sympathie déclarée pour le gouvernement absolu, mais c'était une sympathie intéressée; il sentait bien qu'il ne pouvait se déployer à son aise que sur ce terrain ; que là était sa véritable patrie; que partout ailleurs il serait gène, et que le grand jour de la liberté le ferait rentrer dans l'ombre. Aussi Irailait-il la liberté en ennerïiie naturelle, et lui faisait-il dans sa position, et avec les armes qu'il avait en main, une guerre acharnée : c'était une lutte à mort entre elle et lui, et la haine qu'il lui portait avait tous les caractères et toute Tâereté d'une inimitié personnelle. Tel était le lond de celte âme corrompue, (^)uant aux formes, nous avons vu qu'elles étaient [)arfaites. I.a corruption ne se couvrit jamais d'un masque plus séduisant. M. de Dorpat était l'homme du monde par excellence, jaloux de plaire et y réussissant ; prévenant chacun, toujours prél à obliger, infatigaiile dans ses démonstrations, (le rôle lui était si facile, il le jouait depuis si longtemps, que c'avait (ini par n'en |>lus être un, et il fallait un coupi^'œil bien exercé, bien pénétrant [)our perii r

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cette brillante enveloppe. Mais ses airs enjoués et mondains cachaient une {)laie profonde; ses talents et ses conjplaisanccs ne lui semblaient pas payés; et il n'avait pas encore réussi à se faire ce qu'il appelait une position ; en vain s'ctait-il prostitué à la faveur, vendu corps et âme aux puissances , il était demeuré dans l'obscurité des rangs inférieurs, sans pouvoir atteindre aux grands emplois du métier; il aspirait à la diplomatie, et il n'était, malgré ses vœux ardents et tous ses efforts, qu'uTi homme de police. Lui-méiue en avait la conscience, et ce sentiment était le ver rongeur de sa vie. Son rêve unique était de changer de livrée , sinon de mailre ; il déjilorait d'avoir mal engagé sa carrière, d'avoir fait fausse route, et il n'était pas de sacrifice qu'il ne fut disposé à faire pour parvenir à ses fins.

Sa femme, plus Russe encore que lui, était en même temps sa confidente et sa complice; elle nourrissait les mêmes désirs, les mêmes espérances; toute son ambilien était de devenir ambassadrice ; elle entreletiait son mari dans cette idée fixe, et s'associait à tous ses projets et à toutes ses intrigues, (^'est même elle qui l'avait poussé à demander le consultât de Tanger. D'autres auraient pu considérer cetle mission comme une disgrâce et un exil, mais ils envisageaient la chose autrement ; ils ne se dissimulaient ni l'ennui ni le vide qui les attendaient dans cette lointaine résidence ; mais bien loin de se ri garder là comme dans nu impasse, ils se voyaient au contraire dans la roule si ardem-

nient, si longtemps cherchée; un immense horizon s'ouvrait devant eux. Un consulat leur avait paru le premier échelon de la diplomatie, et conune une «imbassade en germe; c'était un point de transition par lequel il leur fallait nécessairement passer pour changer de carrière; une fois maîtres de celte j)0silion préliminaire, il ne s'agissait pour eux que de rex[)loiter habilement, alin d'en conquérir une seconde. Faire de riiilriguc et de la politique à Tanger paraît une chose difficile, pourtant Al. de Dorpat avait réussi à en faire; non-seulement il rendait compte à sa cour de tous les secrets do commerce et antres qu'il lirait de ses collègues avec beaucoup d'adresse, mais il avait su mettre à profit le double voisinage de l'Espagne et d'Alger: d'un œil il scrutait les dispositions du gouvernement marocain à l'égard des conquérants de la Régence, de l'autre il surveillait le mouvement révolutiotinaire de la Péninsule, et il avait des intelligences dans les deux camps. De cette manière il était parvemi à se créer une certaine importance; ses dépêches, qu'il ne ménageait pas, avaient de l'intérêt pour le cabinet russe, qui se servait de lui comme d'un agent siîr et dévoué. Sa manœuvre ne lui avait pas mal réussi, pourtant on ne lui parlait pas encore d'avancement, et son exil commençait à lui paraître long. (7est sur ces entrefaites que le chevalier Robert avait débarqué à Tanger.

Lorsque éclata l'insurrertion polonaise, i\l. de Horpat se trouvait à V arsovie avec une mission oeeulle. Ses rap[)orls avec la police russe étaient se-

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crets; i) put donc, irélaiil pas compromis pnbliqueincnl, demeurer sans danger dans la ville insurgée. H affL'cta, dans loul le cours de Tinsurreclion, une neutralité plutôt bienveillanle pour les Polonais; mais ils n'en étaient [)as moins à ses yeux des-»ebclles, et il leur était d'autant plus contraire au fond, qu'il n'avait pas foi dans leur révolte et qu'il n'espérait rien d'eux. 11 avait soin de mettre ses sympathies d'accord avec ses intérêts. Tant qu'avait duré la lutte, il s'était maintenu dans cette position ambiguë, observant les choses, surveillant les hommes, en attendant de pouvoir utiliser à son profit ses remarques intéressées ; la guerre finie, il s'était rangé naturellement du côté du vainqueur en se félicitant de ne s'être jamais laissé prendre aux illusions des vaincus. Le cabinet russe reçut de lui à cette époque d'éminents services; ayant suivi de près les événements et vu les hommes à l'œuvre, il put rendre de tout un compte exact et détaillé, et il ne manqua pas d'assaisonner ses rapports de dénonciations d'autant plus perfides que l'auteur en était inconim. *

Parmi les étrangers qui étaient venus offrir leurs bras aux Polonais, il avait remarqué un jeune Français qui avait paru au premier coup de fusil, et qui s'était donné toulentier à la cause qu'il venait servir. Son audace et sa maturité en avaient fait un auxiliaire précieux, et les Russes n'avaient pas été longtemps sans le distinguer; ils l'avaient baptisé le FrançdiSy du nom de sa pairie, et ils «lisaient de lui ce que ^■irgile fait dire à lleclor : »t (le bras-là

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« aurait sauvé la ville, si la ville avait pu rêlrc. » Homme do conseil autant que d'exécution, le Français se multipliait; on le trouvait partout en même temps, et partout, dans les assemblées pojiulaires comme dans la mêlée, sa présence éicclrisail les cœurs. Il avait trop marqué dans la lutte |)our n'être pas signalé l'un des premiers à la vengeance des vainqueurs; M. de Dorpat l'avait pris dans une aversion particulière; c'était l'histoire du paysan d'Aristide : à force d'en entendre parler et de le voir agir, il avait conçu pour lui une de ces haines sourdes, acharnées, implacables, où il y a tout à la fois de l'envie, de la jalousie, de la crainte, une estime involontaire, une admiration forcée, et le sentiment du mépris qu'on doit inspirer soi-H)ème. Il l'avait suivi de l'œil pendant la guerre comme le chat-tigre épie sa proie, et il s'était bien juré qu'il ne lui échapperait pas, à lui, si la mort lui faisait grâce sur le champ de bataille. Il avait tenu i)arole; mais au moment qu'il croyait livrer à Téchalaud, ou pour le moins aux horreurs de la Sibérie, cet cnnenii dont il n'était pas nième connu de vue, il avait été déçu dans son espoir sanguinaire :lc Français avait disparu. Avait-il été tué, ou s'il avait réussi à s'échapper? C'est ce qu'on n'avait jamais pu éclaircir. En vain sa tète avait-elle été n)ise à prix par l'acharnement des Ixusses, on n'en avait jamais eu de nouvelles. Or, M. de Dorpat avait reconnu ou cru reconnaître dans le chevalier Robert ce Français tant haï cl dévoué par lui naguère au supi)licc.

Son cœur, à celle vue, avail ballu d'unejoie féroce; c'esl le desliii lui-même qui le lui envoyait pour servir son ambilion, el il ne songea plus dès lors qu'aux moyens de s'emparer de lui pour le livrer au czir, ne doulanl pas qu'en cchatige d'un prisonnier si important on ne lui donnât lout ce qu'il demanderait. Sa fortune était faite, il sevoyait déjà ambassadeur.

Mais l'entreprise n'était pas sans difficultés; M. de Dorpat lui-même ne se les dissimulait pas. D'abord il avail eu quelque incertitude sur l'identité du personnage, craignant d'être la dupe d'une ressemblance frajipante, extraordinaire, mais après loul possible ; ensuite le chevalier Robert était Français, par conséquent, sous la protection de son consul, et le Kusse ne pourrait l'enlever à son collègue que par une surprise. C'esl sous l'empire de ces préoccupations qu'il s'était mis à épier le voyageur et à surveiller ses démarches ; les doutes qu'il avail eus sur son identité s'étaient dissipés en l'approchant de plus près, et en le voyant davantage ; il ne lui en restait plus aucun h cet égard. Mais comment se rendre maître de lui? Là était la difficulté. Réclamer son extradition du gouvernement marocain n'était pas un moyen praticable, car elle serait refusée probablement, el, l'accordâl-on à ses instances ou à ses menaces, le consul de France n'en permettra il pas l'exécution. Il fa liait donc user d'adresse el recourir aux voies détournées, puisque les voies directes lui élaicnt interdites; aussi bien celles-là lui plaisaienl-clk's plus que Icsaulres; car elles

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étaient dans ses habitudes et selon son tempe rament. Un enlèvement était la seule ressource qui lui restât, et il s'en occupait activement.

On comprend maintenant avec quelle satisfaction il avait vu le chevalier Robert quitter Tanger pour le jardin d'Amérique, et comment il l'avait encouragé dans une résolution qui servait si bicfi ses desseins.

— Il se livre lui-même, s'était-il dit, et se jette au-devant du piège; il ne saurait m'échappcr.

Sa femme était de moitié, comme toujours, dans ses projets et dans ses espérances; elle l'cclairait de sesavis, elle le fortifiait, l'exaltait dans son ambition, et, ligués ensemble pour le crime, ces deux êtres malfaisants avaient les yeux ardemment fixés sur la montagne où respirait leur proie, comme le reptile couve de l'œil, du fond de ses marécages, l'oiseau libre et désarmé qu'il fascine et attire à lui pour le dévorer.

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