VI.— LE PAYS DES MAURES
Tout, dans le chevalier Robert, l'audace de son regard, l'assurance de son pas, la fermeté de son geste, son large front, sa parole brève et précise, tout en lui annonçait un homme d'action. Soit que les différentes carrières de Taclivilé sociale lui eussent été fermées, soit qu'elles lui eussent fait défaut, le voyage semblait n'être de sa part qu'une 1 5
protestation contre l'oisiveté, et comme un pisaller. Quand il rentrait en lui, cl qu'il s'absorbait dans ses pensées, sa concentration n'avait point les caractères d'une méditation sereine, volontaire, pacifique, mais tous ceux au contraire d'un regret amer et d'une sourde impatience ; il ne descendait pas en lui-même avec calme, il y retombait avec colère, et son âme inquiète et tourmentée vivait dans le trouble et dans l'orage. Sa curiosité n'étant que l'impérieux besoin de sortir de lui-même, et son amour des choses nouvelles unesoif inextinguible de diversion et de mouvement, il recherchait, avec un empressement plein d'ardeur, tout ce qui avait l'air d'un mystère, tout ce qui promettait un danger; car un danger à courir, un mystère à pénétrer, étaient autant d'occupations dont ce cœur avide s'emparait comme d'un aliment : aussi s'élail-il vivement intéressé au mystérieux et périlleux voisinage de la sainte.
Il partageait son temps entre la promenade et la retraite; il allait peu à Tanger, et seulement pour y remplir ses devoirs de société envers les consuls; mais il s'en acquittait sans plaisir; ce monde-là avait pour lui peu d'attrait ; il le quittait avec plus d'empressement qu'il. n'y venait, et regagnait toujours sa montagne avec une satisfaction visible. Cette solitude austère paraissait en harmonie avec l'état de son âme. Quand il était seul enfin, et qu'il n'avait plus besoin de se forcer lui-même pour imposer aux autres, son large frofit se chargeait de nuages, et une mélancolie que le spectacle de la
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nature ne pouvait dislraire se répandait sur son pâle visage. Il restait (Je longues heures assis sur sa terrasse à contempler la mer et les monts d'Europe, et tout son être était absorbé dans une pensée muette et profonde. S'il montait à cheval pour se distraire, il errait au hasard à travers la campagne sans rien chercher et sans rien voir. Son interprète Bcnchimol l'accompagnait sur une mule, car le cheval est interdit aux juifs comme étant trop noble pour eux; le cavalier maure que le kaïd lui avait donné pour sauvegarde, cl qui représentait l'empereur lui-même aux yeux du peuple, ouvrait la marche sans dévier de la ligne droite et sans jamais retourner la tête, h moins qu'on ne l'appelât; sa calotte rouge et son haïk blanc animaient le paysage et en rom[)aient seuls la monotonie.
Les environs de Tanger n'ont point l'aspect oriental que nos imaginations européennes prêtent au pays des Maures, et beaucoup de sites en Espagne et en Sicile sont plus africains que l'Afrique elle-même. Ne demandez aux campagnes de Tanger ni ces mirtes, F)i ces palmiers, ni ces bois d'orangers et de grenadiers que la fantaisie des poêles prodigue à ces lointains royaumes; il faut dire, pour être vrai, que rien n'est plus décevant que ces rêves, et que rien n'est plus prosaïque que cette nature tant célébrée.
Toute cette contrée est sèche et dél)oisée; ici c'est une grande plaine couverte à perle do vue de ciguë et de dent-do-linn ; là une chaîne de collines
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basses et pintes, sans grâce et sans fraîcheur; ailleurs ce sont des fourrés d'arbustes nains, plus loin des terres brutes coupées de fondrières et de ravins sans eau. Du côté de la mer, la plage est nue et bordée de dunes stériles ; du côté de Gébel-Kébir, le sol est plus mouvant sans être plus pittoresque; la montagne est nue comme la grève, et à l'exception de quelques oliviers rabougris, jetés au hasard sur ses flancs, on chercherait en vain, je ne dis pas un cèdre ou un palmier, mais un arbre quelconque dans cette vaste et monotone étendue. Le jardin d'Amérique est une exception et une véritable oasis au milieu de ce désert aride. La parlie cultivée du pays, et celle-là est presque imperceptible, l'est fort mal, et tout juste ce qu'il faut pour ne pas laisser mourir de faim les habitants ; une charrue grossière dont le soc est souvent de bois, écorche à peine le sol, nonchalamment tirée par un âne ou par un mulet, quelquefois par une femme ; le reste de la contrée est en friche depuis des siècles. Quelques misérables adouars formés de huttes de paille et de bouc; quelques maigres troupeaux de vaches grises ou de chameaux bruns et pelés ; çà et là un tas de pierres indiquant la sépulture d'un homme assassiné, comme les milagros espagnols, voilà les seuls accidents de ces paysages décolorés. Ajoutez à cela que l'eau manque partout quand il ne pleut pas ; les citernes saumâtres, creusées à de longs intervalles au njilieu des champs, sont de bien pauvres ressources contre les ardeurs de la canicule.
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Nulle pnrt la haine des chrclicns n'est aussi vivacc, aussi implacable qu'au Maroc, surtout sur les côtes 5 le voisinage et la vue de l'Europe ne font qu'envenimer ces inimitiés séculaires, bien loin de les assoupir, comme si les Maures, chassés de l'Espagne, eussent légué à leurs enfants cet hérit.igc de ver)geance et d'extermination. Ouoique la résidence des consuls européens et la protection dont ils sont l'objet de la part de l'empereur aient un peu humar)isé, sous ce rapport, les mœurs de Tanger, il ne faut pas trop s'y lier ; la bêle n'est apprivoisée qu'à demi, et sa férocité naturelle reparait en maintes occasions. Malgré ce danger, Robert, pour qui la solitude absolue semblait être un besoin , renvoyait souvent son escorte et galopait seul à travers les landes et les pâturages. Son cheval blanc élait connu dans le pays, et sa présence insj)irait aux naturels une sorte de terreur superstitieuse qui les tenait en respect et qui eonlre-balançait, dans ces âmes grossières, la rage sanglante du fanatisme. L'audace de Sidi Chrétien, c'est le non» qu'ils lui donnaient, leur causait plus d'effroi que de colère, el ils le redoutaient plus seul qu'accompagné. Il fallait qu'un charme magique l'environnât pour qu'il osât se risquer ainsi, et son intrépidité même était un bouclier à l'abri duquel il marchait en sûreté. Ouand les chameliers et les pâtres voyaient poindre à l'horizon le cavalier fatal , il leur send)lait voir apparaître quelque génie malfaisant qui venait jclcr des suris sur leurs cabanes, sur leurs troupeaux, et ils se mettaient incontiucnl
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SOUS la prolcctioii du prophète, atin qu'il les préservât des maléfices du mécréant; s'il traversait quelque village ou quelque adouar, la population fuyait devant lui tout éperdue ; il créait le vide sur son passage.
On s'étonnait que la nouvelle sainte de la montagne d'Amérique le souffrit si près d'elle, et qu'elle n'eût pas déjà châtié sa témérité sacrilège. Qui donc était-il pour conjurer ainsi les foudres du prophète? quelle puissance supérieure veillait sur lui? Ces problèmes sans solution frappaient les imaginations populaires, d'autant plus accessibles au merveilleux qu'elles sont plus incultes, plus ignorantes, et si le chevalier Robert était l'homme mystérieux pour les consuls et leurs femmes , Sidi Chrétien l'était bien davantage pour les indigènes.
Lui-même était surpris de la bénignité de la sainte. Comment, en effet, avait-elle toléré son voisinage après les malédictions dont elle l'avait chargé, et les châtiments dont elle l'avait menacé? Il ne se rendait pas bien compte d'une clémence si inespérée, et il en était venu à croire que cela n'avait été qu'une plaisaiiterie; car comment supposer qu'une Marocaine sût le français? Ce qui le fortiliait dans son scepticisme, c'est que depuis son installation il n'avait pas rencontré la sainte une seule fois, quoique, dès le lendemain, il l'eût cherchécjusqu'en sesdcrniersasiles ; il avait même poussé jusqu'au tombeau du santon, et il n'était pas tombé mort au seuil du redoutable sanctuaire; l'épée exterminatrice de l'ange Gabriel était
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rcslcc au fourreau ; ni l'ange ni la sainte ne lui claient apparus. — C'est donc moi qui l'ai chassée, dit-il enlin ; c'est l'histoire de la montagne de Mahomet : voyant qu'elle ne voulait pas venir vers lui, il alla vers elle ; ainsi a fait la sainte avec moi : je n'ai pas voulu lui céder la place, c'est elle qui me l'a cédée. Je suis maître du champ de halaille.
Toutefois il déplorait sa victoire, bien loin de s'en féliciter, et il la considérait comme une véritable mésaventure. Le voisinage de la mystérieuse inconnue, et les recherches qu'il avait faites en arrivant, avaient jeté de l'intérêt dans sa retraite; au lieu de s'alarmer des périls dont il était menacé, il s'était promis pour l'avenir des émotions vives et des incidents romanesques; mais ses beaux rêves s'étaient évanouis avec la sainte, et il avait perdu l'espérance, du même coup qui lui avait rendu la sécurité. La nuit lui [)arut plus sombre après l'éclat fantastique de ce rapide éclair. ^
Un soir qu'il remontait chez lui avec Uenchiniol, il rencontra un Maure qui descendait la montagne à cheval ; un petit nègre à pied marchait devant lui en chantant des airs sauvages.
— Seigneur, dit lienchimol à Robert, ce vieillard est un des personnages les plus considérables de Tanger. 11 vint d'Alger s'élablir ici après la conquête (le sa ville natale par vos compatriotes, li'est un homme savant qui a vu l'Kurope, dit-on, dans sa jeunesse, et dont les richesses sont incalculables. (U\ ne rappelle iei (jue le riche Algérien. Il a obtenu de l'empereur la permission d'habiter la kas-
saba, faveur signalée que personne, pas même des schcriffs, n'avait obtenue avant lui. 11 vous regarde avec curiosité; voulez-vous que je lui adresse la parole en votre nom? il en sera flatté, et vous invitera peut-être à aller chez lui ; vous aurez là une belle occasion de visiter un intérieur arabe.
L'interprète parlait encore, que le cheval du Maure touchait celui du chevalier Robert; le sentier était étroit, il fallut s'arrêter : dans cette halte obligée, le Maure prévint le chrétien, et salua le prenwer.
— Salem alikom! lui dit-il d'une voix gracieuse.
Ce salut, qui veut dire : La paix soit avec vous ! était une distinction flatteuse dans la bouche d'un musulman; car c'est celui que les vrais croyants échangent entre eux, les infidèles n'en sont pas dignes. Ce début annonçait un homme bien élevé et sans préjuges ; Robert répondit comme il le devait à cette avance hospitalière, et la conversation s'engagea ; mais elle ne pouvait être ni très-animée ni très-rapide, car tout devait nécessairement passer par l'organe do Benchimol qui traduisait en arabe ce que Robert lui disait en espagnol, et en espagnol ce que le Maure lui disait en arabe. On s'en tint longtemps aux compliments d'usage et aux protestations, et l'on épuisa de part et d'autre toutes les formules du cérémonial maure et chrétien.
Comme ce flot banal était près de tarir, le Maure fit dire à Robert de lui parler français; il avait su celle langue autrefois, il en avait ressaisi quelques
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mots récemment, lors de la conquête d'Alger, et s'il n'en savait plus assez pour la parler, peut-être réussirait-il à la comprendre. Robert ne vit dans cette prétention qu'un accès de vanité, mais il changea bientôt d'o[)inion ; le dialogue était parfaitement suivi; il n'y avait de la part du vieillard ni quiproquo, ni malentendu, et il entremêlait même son arabe de mois français, prononcés il est vrai un peu gauchement, mais employés dans leur sens exact.
— Je suis sur la terre des miracles, dit Robert, et je vais de surprise en surprise ; l'autre jour c'était la sainte qui me parlait français; aujourd'hui c'est vous ; demain qui sera-ce encore? — Quant à moi, il n'y a rien d'extraordinaire, puisque j'ai vu la France dans ma jeunesse ; mais pour la sainte, cela m'étonne et me confond. Il faut qu'elle ait reçu du prophète le don des langues, en récompense de la sainteté de sa vie. — J'en ai eu l'idée moi-n»èn)e, et je le lui dit. i\lais pourriez-vous m'apprendre ce qu'elle est devenue, car je ne l'ai plus vue paraître, et je l'ai cherchée en vain? — Elle ne se montre point à ceux qui la cherchent dans des vues de curiosité profane, avec le sarcarme aux lèvres et Tincrédulilé dans le cœur. — Mais, vous, avez-vous le bonheur de la rencontrer? — Je la quitte à l'instanl. Jamais, jusqu'ici, elle ne s'est refusée à mes pieux hommages. — C'est donc encore là un niiracle : accessible à tout le monde, elle n'est invisible que pour moi. — Croyez, cl vous la verrez. — Mais comment croire
en elle si je ne la vois pas, et si je doute même de son existence. — Nous ne nions pas, nous, les fldèles enfants du prophète, que vos saints ne soient des saints ; ne niez pas , vous, la sainteté des nôtres ; soyez justes, comme nous sommes justes, ô Nazaréens ! L'avenir est à Dieu ; mais il ouvre à ses élus le livre de vie, elles mystères leur sotjt révélés.— Le doute n'est pas l'incrédulité; faites seulement queje voie votre sainte, et je ne refuse pas de croire en elle. — S'il en éiait ainsi, vous la verriez. Mais il ne faut pas désespérer delà grâce céleste; Allah est puissant et miséricordieux; quand il veut quelque chose il créé ses moyens ; qui sait s'il ne vous a pas attiré sur cette montagne pour toucher votre cœur par le voisinage d'une si grande sainte ? Ne vous raidissez pas contre la vérité, et saisissez avec reconnaissance l'occasion qui vous est offerte. Les oiseaux qui traversent l'air ne laissent qu'un son, mais l'homme passe et sa renommée survit ; laissez-en donc une bonne dans le pays des croyants, en croyant aussi; mais hâtezvous, le temps a le pas le plus rapide. La mort est un chameau noir qui s'agenouille à toutes les portes, n'attendez pasqu'il s'agenouille à la votre, pour faire les préparatifs du départ. Allumez votre Uambeau avant que les ténèbres n'arrivent.
L'Arabe prononça ces métaphores d'une voix grave et sentencieuse, peut-être même affectée; quand il vit que l'étranger l'écoutait sérieusement: Je vous remercie, ajouta-t-il, de ne pas recevoir nies paroles d'un air railleur, et je vous en félicite
pour vous-même, car la raillerie esl l'éclair de la calomnie. Vous avez le cœur droit, et votre esprit n'est point frivole, c'est pourquoi vous me plaisez; je désire vous connaître et vous recevoir dans ma maison. Vous n'aurez qu'à frapper trois coups à la porte de la Kassaba, et l'on vous répofidra : (chrétien, sois le bienvenu sous le toit d'Abdalah ! — Abdalah ne m'attendra pas longtemps ; dès demain le chrétien ira frapper avec reconnaissance à la porte de la Kassaba.
A ces mots, ils se séparèrent.
— Ce que je vous avais prédit est arrivé, dit l'interprète à Robert quand ils eurent fait quelques pas ; et, ma foi ! je vous en félicite ; vous éles favorisé, etvous verrez des choses qu'aucun étranger n'a vues avant vous. Préparez-vous à l'admiration; Abdalah a je ne sais combien de femmes, toutes plus belles, dit-on, les unes que les autres ; si vous ne les voyez pas, vous verrez du moins le lieu qu'elles habitent, et c'est là une faveur dont tous les consuls seront jaloux, car aucun ne peut se vanter d'avoir passé le seuil de la Kassaba.
Le juif s'étendit longlcfnps avec une complaisance toute judaïque sur le luxe et la magnilicence du riche Algérien; mais le vent emportait ses paroles; Robert ne l'écoutait pas, son esprit était tout entier à la sainte qu'il avait crue morte, et dont il venait d'apprendre la résurrection. S'il s'était jusqu'alors mépris sur l'impression que l'incomiuo avait produite en lui, et sjI s'était dissimulé à luinièuïc le regret que sa perle lui avait cause, la nou-
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velle de sa rcapparilion dut l'éclairer sur la nature de ses préoccupalions. C'était plus que de la curiosité ; la beauté, la jeunesse de cette femme étrange, l'avaient frappé autant que la bizarrerie de ses paroles et la singularité de sa vie; le mystère ajoutait à tons CCS prestiges, et son imagination, exaltée par la solitude, l'emportant au ciel doré des chimères;il faisait tout éveillé des songes dignes du sommeil des fées ou des poètes.
il rentra danssa villa tout absorbé dans ces énigmes,, et peu s'en fallut qu'il n'allât, dès la nuit même, chercher la saitite dans l'ombre muette et ténébreuse de ses bois sacrés.