‹ Le chevalier RobertChapitre 8 sur 17 · VII.-LA K.ISSABA · texte numérisé non relu

VII.-LA K.ISSABA

La Kassaba est l'édifice le plus apparent de Tanger, et même le seul qui mérite ce nom; tous les autres, excepté les mosquées et les consulats, ne sont auprès que de misérables bicoques. ISous avons vu qu'elle est bâtie à la pointe d'une colline qui commande la ville; la rue qui y mène n'est qu'un raide scnliicr tracé en zig-zag, mais elle a une porte sur la campagne, et de ce coté l'accès en est moins difficile et plus pittoresque. La Kassaba a pu faire autrefois l'office de forteresse, elle ne le pourrait plus aujourifliui, cl Tanger serait fort mal défendu par elle; elle est tout à fait désarmée, démantelée, et les crénaux du vieux dunjon carré qui la couvre

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fie son ombre sont religieusement abandonnés aux cigognes ; ce serait un sacrilège que de les déranger; la cigogne est l'oiseau s.icré des Maures; sa vue [jorle bonheur, et la superslilion populaire regarde les lieux où elle veut bien nicher comme bénis du Ciel.

La Knssaba est un monument curieux de la moderne architecture moresque, et sous ce rapport, il est intéressant à étudier dans ses détails; ses arcs taillés en trois quarts de cercle, ses portes sculj)tées, ses plafonds concaves, ses arabesques capricieuses rappellent en plus d'un endroit, quoiqu'ils soient d'une date plus récente, l'Alcazar de Séville et l'Alhambra de Grenade. Quant à l'ensemble, il serai tdilïici le d'y reconnaître un pi an, tant il y règne de confusion. Tout semble avoir élc bàli au hasard: c'est un grand pèle-méle, un dédale inextricable où l'œil se perd. Tout un cùté de l'édifice est depuis longtemps inhabité et inhabitable, et il commence même à tomber en ruine; déjà les palombes et les hirondelles se sont emparées des salles désertes et croulantes; la partie épargnée du temps sert dans l'occasion de prison d'État. L'aile du château qui avait été cédée ù Abdalah par une grâce toute spéciale, est la mieux conservée et la plus sompleusc.

Le lendemain de sa rencontre avec le chevalier Robert, celui-ci se présenta à la porte de la Kassaba ; les soldats qui en font la garde, accroupis sur des nattes de jonc, étaient prévenus de sa visite et l'introduisirent sur-le-champ. On pénètre dans l'intérieur par un long couloir sombre et oblique

qui a l'air d'un souterrain ou d'une galerie du Simplon ; celte voûte obscure débouche dans une assez vaste cour pavée de dalles de pierre et ornée d'un portique dont les colonnes sont évidemmentroniaines; plusieurs appartements s'ouvrent sur ce vestibule; mais ce sont les plus maltraités par le temps, et ils sont complètement abandonnés; les sculp- •tures des plafonds sont à moitié tombées, les arabesques presque entièrement effacées, et les portes vermoulues ne roulent plus sans danger sur leurs gonds rouilles.

Les palombes nichées dans les décombres s'envolaient par nuées bruyantes sur les pas du visiteur; puis le silence, un silence morne et profond, reprenait possession de cette enceinte désolée; le mystère et la contrainte étaient partout répandus; le soldat qui précédait Robert dans ce grand labyrinthe de cours et de corridors marchait sur la pointe des pieds sans ouvrir la bouche ; s'il hasardait un monosyllabe, c'était d'une voix basse et étouffée, comme s'il eût craint l'écho de ses propres paroles. Robert suivait avec son interprète, muets tous les deux. Ils arrivèrent ainsi à une porte fermée plus solidement que les autres; le soldat y frappa trois coups et se retira immédiatement sans attendre la réponse, con)me s'il avait eu hâte de retourner à son poste. Resté seul avec Benchimol devant cette porte qui ne paraissait pas vouloir s'ouvrir de sitôt, Robert eut le loisir d'en admirer la coupe élégante et les fines sculptures. Enfin les verrous se tirèrent, la clef tourna plusieurs fois

dans la serrure, et la porte mystérieuse s'ouvrit lentement, dette porte franchie tt refermée avec le même soin que si l'on avait été dans une prison, une seconde se présenta , mais celle-là s'ouvrit d'elle-même. Abdalali parut sur le seuil pour recevoir son hôte. Il lui souhaita la bienvenue avec une politesse noble et gracieuse, et l'introduisit aussitôt dans les appartements, en ayant soin de le précéder partout, ce qui, au Maroc, est le comble de la politesse.

Ils traversèrent sans s'y arrêter plusieurs appartements richement meublés et pénétrèrent dans un petit salon de plain-picd où le jour n'entrait que parla porte; ce salon, carré-long comme presque toutes les pièces maures, donnait sur une cour qu'on avait dépavée pour en faire un jardin ; un épais gazon avait remplacé les dalles et couvrait le sol; des orangers étaient plantés tout autour en guise de portiques, et un bassin de marbre blanc bordé de rosiers, de jasmins et de grenadiers recevait un jet d'eau dont le murmure monotone était la seule voix de cette retraite fraîche et silencieuse. Assoupie par le gazouillement de l'eau plaintive, la cigogne d'Abdalah était immobile au bord du bassin. Les parfums du jardin se répandaient dans l'appartement, et la riche et luisante verdure des orangers éclairés du soleil y projetait des reflets chauds et dorés; les angles seuls demeuraient dans l'ombre, et cette lutte entre la lumière et l'obscurité donnait au salon urj air de mystère propre au recueillement. Le plafond, en dùmc, et fort élevé.

était, ainsi que la porte, sculpté avec une délicatesse extrême, et les dorures en étaient conservées avec un soin minutieux; les lambris étaient couverts d'arabesques peintes en rouge et en bleu, et le parquet de marbre disparaissait sous des tapis moelleux et brillants. Les extrémités étaient pourvues de divans en soie rouge fort larges et fort bas, afin qu'on s'y pût jeter plus à l'aise, et des carreaux de même couleur étaient dispersés çà et là pour la commodité des visiteurs. Tout cela était simple et riche, et quelques armes de prix suspendues aux panneaux de la porte étaient le seul ornement inutile de ce charmant boudoir. Une collation, composée de boissons fraiches, ù'irébisas, d'efkakes et autres gâteaux indigènes, était sur une table ronde d'un pied de haut tout au plus.

Abdalah fit asseoir Robert sur un divan, il prit place à côté de lui, et la conversatiou s'engagea par l'entremise de Benchimol.

— La leçon d'hier m'a profité, dit Abdalah après les premiers compliments, peut-être me rappellerai-je assez votre langage pour nous passer d'interprète.

Et tout de suite il se mit à parler français d'une manière correcte et intelligible.

— Vos compatriotes m'ont bien accueilli dans ma jeunesse, et aujourd'hui que je suis vieux, il m'est doux de vous exprimer dans leur langue et la vôtre, la reconnaissance que je leur ai vouée. J'étais bien jeune alors, et vous n'étiez pas né; une révolution formidable venait de frapper votre pa-

trie de son marteau de fer; le sang coulait encore de ses blessures dont vous n'avez pu voir que les cicatrices; j'ai gardé de celle époque furieuse un souvenir vivaul, et, de retour dans mes foyers, j'ai béni bien des fois le prophète d'avoir épargné à la terre des croyants de si sanglantes catastrophes. Il fallait que vos pères eussent bien péché pour que leurs enfants fussent soumis à une si terrible expiation.— Si l'on njcsurc les crimes des pères aux épreuves des enfants, quelle race pécha plus que la vôtre, car quelle race est plus éprouvée? Mais pardon, je ne viens point pour médire des vôtres ; parlons d'aulre chose, et laissez-moi vous dire avant tout condjien je suis touché de votre hospitalité. — L'hospitalité est une monnaie qui enrichit celui qui la dépense, non celui qui la reçoit : c'est donc moi qui vous dois de la gratitude. -Mais que parlez-vous de m'olïenser? ne craignez jamais de le faire en vous exprimant avec droiture et sincérité; la vérité est bonne, quoique amère; et il faut savoir ouvrir les yeux et les oreilles de peur qu'on ne nous les ouvre de force. Malheur à ceux qui ignorent, faute d'avoir voulu écouter et regarder 1 i/ignorancc volontaire est la pire de toutes les ignorances.— C'est à vous de parler, et à moi d'écouter, car je ne suis que d'hier parmi vous, et j'ai tout à apprendre de vos cheveux blancs. — La sagesse n'est pas dans la couleur des cheveux, elle est dans la tête. Jeune homme, je vous estime cl vous vénère, car vous avez l'amour de la science, cl vous la poursuivez à Iravers la terre comme h's autres 1 6

il LE CHLVALIER ROBERT.

poursuivent la richesse; vous avez raison, l'homme qui n'a rien vu ne sait rien; c'est en voyant beaucoup qu'on apprend quelque chose; un savant clans sa patrie est comme l'or dans sa mine. La science est un arbre élevé dont les fruits sont difficiles à cueillir, mais iis sont doux quand on les atteint.

Robert ne répondit rien à ces flatteries sentencieuses, et l'encens que le vieillard brûlait devant lui s'évanouit comme une vaine fumée; bien loin de s'en laisser enivrer, il parut faire au contraire un réiour sur lui-même, comme s'il n'eut pas mérité l'éloge qui lui était décerné; il devint sérieux, soucieux même, et la conversation tomba.

Pardonnez à votre tour, reprit Abdalah; je vous afllige peut-être en vous rappelant aux souvenirs de la patrie absente. — Oui, l'absence est triste , quoique volontaire; la pensée de tout ce qu'on a quitté devient plus chère et plus cuisante à mesure qu'on s'éloigne; le voyageéclaire et fortifie, mais il attriste, et l'isolement a de mauvaisjours. Heureux qui ne les a pas connus et qui ne sentit jamais ce serrement de cœur poignant que tout homme éprouve en voyant pâlir et disparaître à l'horizon les montîignes de la patrie! Mille choses nouvelles s'offrent en vain aux regards du voyageur, le souvenir du pays natal se dresse dans son cœur comn»e une ombre plaintive, au milieu des fêtes de l'étranger.

Abdal ih écoutait ces paroles avec une émotion qui dénici»t;iit son impassibilité naturelle; son attendrissement était sensible, quoiqu'il cherchât à

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le dissimuler. Uoberl le regarda d'un air élormé, leurs yeux se reiicoiilrèrerit,el il s'élablil entre eux subilenictiljeiiesais quelle coinmufjiealion sourde, ii»liine, inagnélique, pour ainsi dire, el révélatrice, qui les lit rougir tous les deux à la lois; ils se serrèrent la main sans parler; on eût dit deux exilés qui se reconnaissaient tout à coup pour les enfants de la même patrie, el à qui une joie mêlée d'inquiétude ôtail la parole.

Un silence expressif régna quelque temps, cl il était si profond, qu'on entendait le murmure du jet d'eau el le léger bruissement des feuilles froissées par la brise. En ce moment un rayon de soleil perça comme une Ilèclie de feu le cintre moresque de la porte, cl vint tomber sur Abdalah, en dorant sa barbe el son turban. Ce fut une véritable transliguration : cette tête illuminée scdélachaitcomme un christ de Rembrandt, sur le fond noir de l'appartemenl. Uoberl demeura frappé, presque fasciné parcelle vision radieuse. Il se leva brusquement , et se promena à grands pas pour détruire le charme qui le tyrannisait, et |)our échapper aux hypothèses qui se pressaient dans son esprit.

— Non, se disait-il, cet homme n'est pas ce qu'il paraît être, il y a là-dessous un nouveau njyslère ; cette tète n'est pas la lèle d'un Maure.

Vax se [)arlant ainsi à lui-même, il atlachail sur son hôle un regard scrutateur; mais Abdalah rompit le cours de ses pensées, soit qu'il les eut devinées, soit que le hasard l'eut fait lond)er juste.

— Jeune homme, lui dit-il d'une voix grave, en

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meltanl sa maindans la sienne, le salut de l'homme est de garder sa langue.

L'avertissement venait à propos, car Robertétait au moment de ne plus garder la sienne; vaincu par la curiosité, il allait peut-être, malgré sa réserve habituelle, hasarder quelque question indiscrète; la sentence d'Abdalali lui scella la bouche.

— L'avenir njanifcste les choses cachées, reprit l'Arabe de sa voix sentencieuse: après les ténèbres, la lumière; il y a un temps pour chaque chose.'

On pouvait prendre ces métaphores pour une demi-confidence et pour un engagement implicite d'en dire davantage ; Abdalah lui-même sembla bien avoir donné ce sens à ses paroles, car il ajouta :

Une promesse est une dette. — Il promet de me dire son secret, pensa Robert; car il est visible qu'il en a un.

Résolu à ne point forcer sa confiance, et à ne pas la perdre en la brusquant, il le laissait patiemment venir à lui. !\lais Abdalah n'était pas disposé à payer immédialemcnt la dette qu'il venait de contracter; il détourna au contraire la conversation, et Robert prit congé, voyant qu'il n'obtiendrait rien ce jourlà. Il fut reconduit avec la même solennité qui avait présidé à sa réception, et il sortit delà Kassaba sans avoir aperçu les femmes qui riiabitaient, ni même entrevu leur appartement. De plus sérieuses préoccupations s'étaient emparées de son esprit et l'avaient diflrait de la curiosité puérile que Renchiinol

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avail clicrclié à cvoilicr en lui. I/hommc l'avait Irop intéressé pour qu'il songeât à autre chose. D'ailleurs il comptait bien revenir, et le temps ne lui manquerait pas pour voir ce qu'il avait néglige dans celte prenjière visite. Il se promettait surtout un singulier plaisir à se faire raconter les voyages d'Abdalali, et à voir la révolution française jugée au point de vue musulman.

De la Kassaba il descendit chez son ancien hôte le consul de France; n'ayant pas besoin d'interprète pour cette visite, il fit prendre les devants à Benchimol; mais celui-ci, au lieu d'aller directement l'attendre à la porte du Sauk, comme il en avait l'ordre, s'en alla droit au consulat de Russie et y entra par les derrières.

— Eh bien ! lui demanda M. de Dorpal, quoi de nouveau? — Rien encore. LesRirTins viennent ra-* renient à Tanger, et je ne puis aller au devant d'eux, de peur d'éveiller les soupçons; il faut attendre que le hasard nj'er» fasse rencontrer quelqu'un qui donne avis aux autres. — C'est juste. Cette affaire doit être menée avec circonspection ; c'est le moyen de me prouver ta reconnaissance. — Votre excellence y peut compter : depuis le jour où elle ni'a sauvé du bâton que m'avait adjugé le muhlesib (chef de la police) de malédiction, a-t-cllc cessé de trouver en moi un serviteur dévoué? — Je ne me plains pas de toi; continue comme tu as commencé, et la fortune est assurée. Mais surtout de la discrétion; (jne jamais rien ne puisse faire soupçonner au chevalier Uobert que lu me connais cl

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que tu es connu de moi. — Oh ! qunnl à cela, voire excellence peut être tranquille et dormir en paix. Je n'entre ici qu'en cachette et personne ne nous a jamais vus causer ensemble. — C'est bien. — I/en- Ireprise est délicate, mais je réponds du succès, et je voudrais être aussi sur de la vie fulure que je le suis de vous livrer votre homme. Je ne suis point suspect à ses yeux et je détourne son attention de moi en l'occupant d'autre chose; ce n'est pas toujours fficile, car il est furieusement taciturne et concentré. Il semble que rien ne l'intéresse et qu'il fasse fi de tout. Pourtant je réussis à le distraire; aujourd'hui je l'ai conduit chez l'Algérien ; ils ont parlé français comme des Parisiens, si bien que je n'ai pas compris grand chose à la conversation, mais il n'y a pas de danger que les soupçons lui arrivent de ce côté. Âbdalah vit au fond de son harem sans se douter le moins du monde de ce qui se passe dehors, et je crois, par ma foi, que le bonhomme s'est mis en tête de convertir votre Français. Celte connaissance a moins d'inconvénients que celle des consuls, qui ont toujours l'œil ouvert les uns sur les autres, et qui ont des espions partout. C'est contre eux qu'il faut cire sur ses gardes. Que votre excellence se fie seulement à moi, et tout ira l)ien. Je ne demande qu'un peu de temps.

Quand le chevalier Robert parut à la porte du Sauk, il trouva Benchimol qui l'attendait, et ils re montèrent ensemble à la villa.

VIIÏ.-ALACLIRTE DES ETOILES.

Quelques jours après sa visite à la Knssaha, le chevalier Rol)erl était seul sur la riionlagric, assis

A guisa di leon, quando si posa, comme le Sordello du Dante. Le soleil venait de se plonger dans rOccan et les derniers rayons rougissaient à peine encore la crête des monts d'Kspagne. Le double rocher de Gibraltar dominait au loin les flots comme un géant à deux têtes. Les eaux du détroit étaient d'un bleu sombre, quelques barques de pêcheurs, et de rares navires de passage le sillonnaient à de longs intervalles. J>a journée avait été brûlante, mais les brises marines tempéraient les ardeurs du jour, et la création tout entière respirait avec ivresse la molle fraîcheur du couchant; les (leurs, crispées et fanées par le soleil, se dilataient amoureusement aux vents du soir et semblaient éclore de nouveau; mille parfums agrestes et suaves émanaient de la terre, mille oiseaux confondaicrjt leurs chants dans les bois, et de temps en temps une grande cigogne au vol oblique traversait le ciel pour regagner les murs consacrés de la Kassaba. Peu à peu les derniers rayons s'éteignirent; le crépuscule, toujours si court sous ces latitudes, s'ass()nd)ril; il ne passa plus de cigognes; les oiseaux endormis se lurent sous la ramée ; les premièreséloiles s'allumèrent, et la rosée rioclunic

répandit sur la nature sa moiteur vivifiante. Un silence si profond qu'on aurait pu entendre respirer les plantes régnait dans l'espace, et les ténèbres visibles des nuits méridionales couvraient la mer et ses hauts rivages.

Comme Robert était là, seul, écoutant ce silence et contemplant ces ténèbres, une figure blanche parut devant lui à travers l'ombre des chênes; son cœur battit fortement : c'était la sainte qu'il avait tant cherchée et qu'il avait désespéré de jamais rencontrer. Le cherchait-elle ou si le hasard seul l'amenait près de lui? Peut-être ne faisait-elle que passer et ne l'avait-elle pas même aperçu dans la demi-obscurité du crépuscule. Il demeura immol)ile et muet à sa place, attendant avec anxiété ce qu'elle allait faire lorsqu'elle le reconnaîtrait; ses doutes furent bientôt levés.

— Tout dort, lui dit-elle en français en se plaçant devant lui, les bras croisés sur la poitrine, mais l'esprit de Dieu veille en moi; c'est lui qui m'amène ici ; je viens voir jusqu'où tu es capable de pousser la témérité : tu m'as cherchée, je le sais; mais tu ne m'as pas trouvée, car je me rends invisible à l'incrédulité. Ce soir, c'est moi qui te préviens : me voici; que me veux-tu? pourquoi me cherchais-tu? Parle.

Et comme Robert, frappé d'étonnenienl, ne lui répondait pas assez vite.

— Tu gardes le silence, ajouta-t-elle ; aurais-tu peur? — Peur!... Oui, j'ai peur de la beauté, et j'envie à voire prophète la possession d'une épouse

lollc que loi. — Chrétien, n'ajoute pas le blasphème à In profanation. — .!« ne blasphème personne ni ne profane rien. Je le dis que lu es belle, et je ne suis venu habiter ta montagne que pour te voir ])Ius souvent et de plus près; je l'en voulais de me tenir rigueur, maintenant je te remercie d'avoir exaucé mes vœux.

— Tes vœux! quels sont-ils ces vœux? que prélonds-lu cl que veux-tu de moi? — Puisque tu sais ma langue, lu dois savoir aussi mes pcnsées;sinon, demande-les à Ion prophète, conmie il t'a révélé l'une, il le révélera les autres. — Tu as raison, je vais le retrouver dans ma relraitc. Adieu ! — Oh! que non pas! s'écria Robert en s'élançant vers elle, cl la retenant par la main, tu ne m'échapperas pas ainsi, cl puisque je le rencontre enfin, je veux et j'entends profiler de la rencontre. — Parle donc et dis ce que lu veux. — Je veux savoir le mystère de ta vie ; pourquoi, si jeune cl si belle, tu vis ici dans un isolement si peu fait pour lui ; conjmcnt lu sais ma langue, et qui a pu le l'apprendre. Serais-tu née chrétienne, et aurais-tu abjuré ta foi? ou si lu es quelque chose à cel Abdalah qui, lui aussi, sait ma langue et qui vient te visiter si souvent, quel lien t'attache à ce vieillard ? quel secret le lie à lui. et vous lie tous les deux à la France? qui èles-vous, êtres mystérieux et bizarres? quelle est votre naissance? où fut votre berceau et quelle fatalité vous a jetés sur celle terre où vous {paraissez élrangers? Tout cela m'occupe, tout cela m'agite; il faut (juc lu parles, cl que je sache cnlin tout ce que je veux

82 LE CHEVALIER ROCEUT.

savoir.— Tu es pressant, el lu veux savoir beaucoup de choses; mais loi, qui questionnes avec lant d'autorité, qui es-tu cl cjue vicns-lu faire sur ma montagne? pourquoi vis-tu seul ici? qui t'a forcé de quitter l'Europe? — L'Europe! répéta Robert avec mélancolie, l'Europe! oh! pourquoi l'ai-je quittée? que n'y suis-je encore à celle heure! qu'elle m'apparaîl glorieuse et belle au milieu des barbares! que son souvenir m'est cher et qu'il m'est doux d'y reposer ma pensée ! — Tu l'aimes donc' bien cette Europe? — Si je l'aime ! — Si lu l'aimes lant, pourquoi l'avoir abandonnée? — Je ne l'ai quittée un jour que pour la retrouver plus belle le lendemain. Ilélas ! ajoula-t-il avec amertume, je crains que ce jour ne soit bien long. — Que ne l'abrègcs-tu? Si le regret du pays natal est si vif en loi, pourquoi n'y retournes-tu pas aujourd'hui même? quels liens si puissants t'attachent à la terre que lu appelles des barbares, que lu ne puisses les rompre si la voix de la patrie parle si fort en loi? — Ces liens, dit Robert en se parlant à lui-même, sont ceux qui clouaient Promélhéo à son rocher; cette montagne est mon Caucase, et j'ai la serre du vautour au cœur. Mais toi à qui je parle, fdle de l'islamisme et de la barbarie, je te parle en vain, tu ne saurais me comprendre.— Qu'en sais-tu? el puis, si je ne te comprends pas encore , je désire y parvenir ; éclaire donc mon ignorance, el dissipe les lénèbres dans lesquelles j'ai vécu jusqu'à ce jour. — Que signilic cette subile humilité? conïment l'épouse du prophète abaissc-l-

elle son orgueil devant l'indignité d'un infidèle? (^)uelle inélaniorphose! quelle nouveauté! Tu voulais me convertir, et c'est moi qui l'ai convertie. -—Raille-moi, si tu veux, mais réponds-moi; parlemoi (le cette Europe que tu aimes, et que je voudrais tant connailre. Elle est donc bien belle? — Oui, certes, elle l'est; le soleil n'éclaire rien de si beau sur la terre. L'Europe est la reine du monde. C'est entre ses mains puissantes que Dieu a remis le sceptre de l'intelligence, et il l'a marquée au front du sceau de son amour et de sa prédilection. C'est là qu'on pense, c'est là qu'on cherche, c'est là qu'on vit. Qu'un mot de gloire et d'enthousiasme parle d'une de ses mille cités, l'écho de toutes les autres s'éveille aussitôt et répond. Tandis qu'ici l'on dort, et qu'ailleurs on imite, en Europe, on veille et l'on crée. Tout le monde, chacun dans «on cercle, et beaucoup même sans le savoir, y travaillent au grand œuvre ; c'est une sainte ligue, une ligue universelle, infatigable, organisée contre l'erreur, la furce brulale et l'ignorance. Ici on aplanit les montagnes ; là on exhausse les vallées ; ailleurs on creuse le globe jusqu'au fond de ses entrailles pour lui arracher ses trésors; plus loin on dompte les fleuves, on en crée de nouveaux ; partout des monuments surgissent; la pierre s'anime et prend la vie sous la baguette enchantée des artistes ; la nature n'a plus de secrets qu'on ne surprenne, plus d'obstacles qu'on ne surmonte; un peu d'eau bouillante a triomphé du lemps; avec une poignée de sable fondu on a vaincu l'espace,

rapproché les cicux de la terre, et l'œil plonge aux profondeurs du flrmamenl. Ainsi la force humaine est centuplée et l'existence multipliée à l'inlini ; d'une heure, on en fait mille, et la pensée victorieuse soumet la matière rebelle à ses lois. — Mais aime-l-on, dans ton Europe? — La femme y est l'amie de l'homme, et pas son esclave. — Pour cela seul j'aimerais ta patrie et j'y voudrais vivre. Bénie soit la terre où la femme est jugée digne de la liberté!—Quoi ! toi aussi, lu prononces ce saint nom de liberté! le comprends-tu ce mot, le sens-tu là? — Oh ! oui, je le porte là, répondit Agla en posant la main sur son cœur; on ne me l'a point enseigné, il est né avec moi et je mourrai avec lui. J'abhorre Je joug; toute chaîne me fait horreur ; voilà pourquoi je vis au désert. — Est-il donc écrit, murmura Robert d'une voix morne, que, sous tous les cieux, l'exil et l'abandon seront le partage de ceux qui t'aiment, ô liberté! — La liberté ne règne donc pas dans celte Europe si chère et si glorieuse? — Elle est dans les âmes, si elle n'est pas encore dans les lois, et le jour de son triomphe s'avance à pas de géant; les peuples aspirent à elle, ils y tendent de tous leurs vœux; tous ont l'œil ardemment fixé sur ce but sublime, étoile polaire de l'humanité. —Et ils paientsansdoute de leur gratitude et de leuramour les hommes qui leur montrent le but et qui les y conduisent?— Trop souvent, hélas ! il leur arrive de les méconnaître, et c'est le côté sombre de ce tableau radieux. Mais qu'importe? à toute foi grande et nouvelle, il faut la sanction du martyre, el la

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vérité marche plus puissante; elle marche invincible dans les voies de la persécution. Oui es-tu

; donc? continua Robert après un moment de silence et en changeant tout à coup de ton, comme s'il eût craint de s'èlre trop livré; qui es-tu, pour que je te dise toutes ces choses? comment t'y intéresserais-tu, si tu ne les comprends pas, et si lu les comprends, qui te les a apprises? qui fut Ion maître?

->- En prononçant ces paroles il fixa sur Agia un regard perçant, inquisiteur; mais, protégée par l'obscurité, elle le soutint sans perdre contenance, et croisa fortement les bras sur sa poitrine, comme pour se posséder davantage ou se recueillir plus profondément.

La nuit était tout à fait venue, une nuit claire et transparente; à défaut de la lune qui n'était pas levée, les étoiles jetaient un éclat si vif, que les objets, même à distance, étaient visibles sinon distinct; rafraîchies, épanouies par la rosée, les ileurs aromatiques dont la montagne est semée ouvraient leurs calices comme autant de vases |)récieux, et l'encens échappé de leur sein parfumait la nuit : l'air était chargé de ces senteurs enivrantes; tout darjs la nature respirait la langueur et l'amour. Agla et Uobert subissaient l'inlluence de ces molles et voluptueuses ténèbres; une solitude pleine de pièges, parce qu'elle était pleine de sécurité, les environnait; nulle oreille indiscrète, nul œil jaloux n'était là pour les épier, pour les surprendre; le n)ystère ajoul;iit son prestige à toutes ces séduc-

lions, el ces deux cœurs sympathiques battaient à l'unisson et s'enflammaient de concert.

— Chrétien, dit tout d'un coup Agin en tendant la main à Robert avec un mouvement brusque et spontané, soyons amis; lu me plais el je veux te plaire; j'aime en loi ta pairie, et j'aime la patrie en loi ; parle-moi de loi, parle-moi d'elle. Oui, des liens mystérieux m'attachent à la France ; mais c'est le secret d'un autre, et je ne puis t'en dire davantage; si c'était le mien, lu le saurais déjà, car lu m'as inspiré, à la première vue, une confiance instinctive à laquelle j'ai cédé sans examen; j'ai foi dans ces premiers mouvements, parce qu'ils sont involontaires et naissent du fond même et de la conformité des natures. Je crois te comprendre et je désire être comprise de loi. Ce n'est point le hasard qui nous a rapprochés ; il n'y a rien de fortuit ici-bas, tout effet a une cause; rien n'arrive sans but et sans dessein. Dieu voit plus loin que nous, il nous conduit à l'accomplissemenl de nos destinées par des chemins inconnus, et notre ignorance appelle hasard ce qu'elle ne comprend pas. Je vois la surprise, mais ne prends pas de moi, je l'en supplie, une mauvaise opinion el suspends ton jugement. Je ne suis qu'une femme sans lumières et sans usage, j'ignore toutes choses, cl je ne sais de quelle manière il faut se conduire parmi les hommes ; ce que je sens, je l'exprime; la parole cl la pensée sont une même chose pour moi, el je ne croirai jamais que cela puisse être mal. Sans doute les femmes de ton pays ne parlent pas ainsi ; moi

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je suis nilo d'un «lulrc Fiiondo ; il faut m'acccpter telle que je suis. La Heur sauvage des nionlagnes et la Heur cultivée des jardins, n'ont ni la même forme ni le même pjirlum.

La surprise de Robert était grande; j;imais pareil langage n'avait frappé ses oreilles; il écoutait en silence ces paroles si étranges dans leur nouveauté, si nobles et si loucbantes par leur sublime iiigénuilé.

— Je préfère la fleur des montagnes, lui répondit-il, à la Heur des jardins, et tu n'as rien à craindre de mes jugements ; tout en toi respire la droiture, la sincérité, et tu me plais bien plus ainsi que feinte ou dissimulée; livre-toi sans contrainte, je ne trahirai point la conliance que j'ai su l'inspirer; elle me Hatte trop pour que j'en abuse. Ce que tu me dis et tout ce que je vois ne fait que m'intéresser davantage encore au problème de ta vie; je ne sais plus que croire, plus que supposer; pourtant je ne te fais pas de questions, je ne veux point forcer les contidences. — Toutes questions seraient inutiles, ce que je puis le dire lu le sauras sans qu'il soit besoin de m'inlerroger ; mes conlidenccs seront spontanées comme l'a été ma coidlance; mais ce que je dois taire je le tairai, et c'est en vain que tu tenterais de me faire parler. Keoute-moi ; lu as paru croire que j'étais née en Europe, et qu'un vent d'orage m'avait Iransplatdée sur la terre d'Afrique, il n'en est rien; je suis née au harem, je suis née musulmane; mon père porte le turbin, ma mère sert le prophète. J'ap[)ris le IVanrais et j'en-

lendis parler de la France dès mon berceau ; ne me demande ni par qui ni comment; là est le secret qu'il faut respecter. Fit-on bien ou Ht-on mal de jeter si tôt dans mon cœur ces semences étrangères? Je l'ignore; mais ce que je sais bien, c'est qu'elles ne tardèrent pas à germer en moi, et qu'elles ont porté leurs fruits ; soit qu'elles fussent tombées dans un terrain bien préparé, soit que la langue de ta patrie m'en eût inspiré l'esprit, mon premier cri, au sortir des langes, fut un cri de révolte et de liberté. Je n'étais en barmonie avec rien de ce qui m'entourait : je sentais battre dans mon sein un cœur indépendant, et je ne voyais autour de moi que des esclaves; mes pensées n'étaient pas comprises, les leurs me faisaient pitié; le joug du harem me semblait odieux; j'étais indignée de la stupide résignation des créatures avilies qui végétaient là comme des plantes, dans l'ombre de la captivité, et je rougissais pour mon sexe de tant de bassesse et d'ignominie. Cet étal de réaction me {)réserva des vices de la servitude, j'en avais trop d'horreur pour les prendre et mon cœur fut bien gardé. Qui n'a pas vu le harem ne saurait se le représenter; pour s'en faire seulement une idée il faut y avoir vécu ; les femmes attachées à celte conmiune chaîne se haïssent toutes et n'ont qu'un soin, celui de se nuire les Unes aux autres et de se supplanter; elles flaltcnt le maître pour en être préférées, et toute leur vie s'absorbe dans les calculs, les manèges cl les misérables mensonges de la coquellerieel de la vanité. Jamais une pensée génc-

rcuse, jamais un cri (l'enthousiasme. F^a ruse fausse, dès le berceau, leur âme et leur regard ; i'égnïsme, l'inlérèl, la pucriiilé, l'envie, sont les seuls mobiles et les seules passions de ces êtres dégradés. J'étais là comme un oiseau emprisonné avec des reptiles, et j'éloutTais dans cet air épais et corrompu, 'i'outes les femmes de mon père, tous ses enfants, et ma mère elle-même, me prirent en aversion, et je devins (cela devait être) une espèce de monstre en butte à tous les outrages. Je fus méprisée parce que je n'étais pas comprise, et je grandis au milieu d'une persécution inepte et féroce. Le seul cœur avec qui j'aurais pu être en communauté de pensées et de sentiments ignorait mes tortures, je les lui taisais pour ne pas l'aflligcr, et je dévorais mes larmes en secret; celle main, que j'aurais appelée à mon aide, était tendre mais faible; elle voulait le bien, mais la force lui aurait manqué pour Texéculer, et puis, que pouvais-je? Hélas ! j'avais un ennemi dans ma mère.

Agia fut interrompue à ces mots par une vive émotion; elle appuya la main sur ses yeux comme pour refouler ses pleurs, et resta quelque temps plongée dans le douloureux silence des souvenirs.

— Avoir une mère, reprit-elle avec amertume, et n'en êlre point aimée, et t»e pouvoir l'aimer, et la mépriser ! oli ! c'est lu une affreuse existence, et pourtant ce fut la mietme. lue seule voie m'était ouverte pour en sortir, le mariage ; mais le remède était pire mille fois que le n)al, et je ne pus me t 7

décider à en faire usage. L'abjection du harem m'avait trop révoltée pour m'y soumettre moimême. Être livrée, vendue à un maître insoient et brutal, trembler sous sa loi, attendre son bon plaisir, capter la faveur d'un sourire de sa bouche, d'un regard de ses yeux, baiser la main qui vous enchaîne, le pied qui vous foule, et, confondue au milieu d'un vil troupeau d'esclaves, se ûétrir et s'éteindre dans la captivité, quelle destinée, grand Dieu! pouvais-je l'accepter? Je répondis par des refus' obstinés à toutes les propositions qui me furent faites; mais la lutte devenait de jour en jour plus pressante, elle n'était pas égale : j'étais seule, mes adversaires étaient nombreux; j'étais faible, ils étaient forts; car, divisés sur tout le reste, ils s'entendaient pour me persécuter ; ligués étroitement contre moi, ils voulaient m'éloigner du toit paternel, et ma mère ne mettait plus de bornes à son impatience et à sa colère; mon père me défendait, mais en paroles seulement ; la volonté lui manquait pour conjurer ce cruel orage, et pourtant j'étais sa fdle de prédilection. Mais c'est un vieillard que toute lutte effraie, et qui veut mourir en paix : c'était à moi, la plus jeune et la plus forte, à céder la place et à me sacrifier. S'il y avait des cloîtres en Afrique, comme on m'a dit qu'il y en avait dans votre Europe, je m'y serais jetée de désespoir; n'en lrouvantpas,jemesuis faite cénobite pour échapper à mes persécutrices. Voilà le secret de ma retraite, mais la retraite n'est point ma vocation, cl nul vœu ne me licau désert. Pauvre esquif battu par les vents,

LE CnfcVVLIEU ROBERT. 91

jcsuis venue écliouer sur cet aride écucil, ncdccouvr.inl aucun port où me réfugier. Non, certes, non, le désert n'est pas fait pour moi, et l'Araljc a raison lorsqu'il dit que la solitude absolue est une demi-folie, et qu'une heure d'action, c'est-à-dire de vie, vaut soixanle-dix ans de prière et de con- Icmplalion. Non. je n'ai point été créée pour ce renoncement, pour cette abnégalion, et mon âme s'exalte jusqu'au délire dans cet effroyable vide; il me semble parfois, après une de ces longues journées de solitude et de silence, que la lerre n'a plus d'habitants, et que, dernier et misérable débris de l'humanité, je suis le seul être vivant de la création. Tout se convertit pour moi en images de deuil et de désolation ; j'assiste aux fêtes de la nature comme à la fête des morts; les vents ont des voix lugubres ; ces forêts sont pleines de visions funestes ; j'aimerais mieux affronter les tigres et les chakals que les spectres qui s'y dressent devant moi. L'ennui, un incurable ennui me consume; la pensée du Dieu que je suis censée adorer et servir ne me soutient pas; il ne saurait combler l'abime de mon cœur, et ne suffit pas aux rêves de mon imagination; pour trouver le calme au désert, il faut avoir perdu l'espérance ; moi je ne fais que d'y naître, et je ne suis revenue de rien. Mon passé fut triste, il fut affreux, mais je ne lui ai jamais cédé le droit de me frustrer de l'avenir ; jamais je ne me suis abdiquée moi-même; jamais je n'ai désespéré; l'espérance est une Heur céleste qui parfume le cœur, et je l'ai cultivée et arrosée toujours avec

92 LE CflEVAUER ROnERT.

sollicitude, de peur qu'elle ne se flétrît en moi. Il rne semble que j'ai une œuvre à accomplir sur la Icrre; je sens en moi le germe de facultés qui veulent cclore ; j'ai des besoins d'intelligence qu'il faut satisfaire, et comme le pressentiment d'une existence réparatrice ; quelque chose me dit là que nulles forces ne sauraient demeurer sans emploi, que la destinée de l'homme est daf»s sa volonté, et que les rêves ne sont pas des rêves. Aussi passé-je ma vie dans une perpétuelle attente, curieuse de tout 'ce que j'ignore, et altérée de l'inconnu. Je m'envole en espérance par délaces montagnes qui me cachent l'Europe, et je vis par la pensée dans ces cités que lu me peins et que je me peins moimême si magrjifiques ; je demande au soleil, qui les éclaire en [lassant, s'il ne peut rien me raconter d'elles, et aux vaisseaux qui fuient sur les flots, de m'emporter vers ces plages tant désirées; mais le soleil se couche sans m'avoir répondu, et les navires disparaissent à l'horizon, suivis de mes vœux impuissants et de mes vains soupirs, lleslée seule avec moi-même, je dis : Encore un jour perdu ! cl j'espère dans le lendemain.

— Femme étrange ! s'écria Robcrl, qui l'a enseigné à dire si bien ce que j'éprouve moi-même? Eh quoi ! toi aussi tu connais l'inerte angoisse de l'ennui, celle lèpre rongeuse de la pensée, el tu fléchis sous le faix écrasant de la solitude. Malheur à loi! noble infortunée, car Uieu l'a donné le génie de la douleur! Va, lu n'es pas seule à soufi'rir du mal sacré qui te dévore, et celle monlagrie mÔMnc

LE CIIKVALIER ROBERT. 93

abrite un cœur allcint de la même blessure; il en esl un autre qui, lui aussi, demande au soleil des nouvelles de l'Kurope et qui verse des larmes do sang en voyant passer au loin cl disparaître sans pitié les navires européens; cet homme c'est moi. Oh ! oui, lu as raison, l'isolement et l'inaction sonl de toutes les tortures la [)lus elTroyable; sentir qu'ailleurs on agit, qu'ailleurs on vit, on pense, on souffre en commun, et ne pas être là, cl se sentir seul au monde, se ronger soi-même, tourner cl retourner élernellenjent dans le vide comme une bêle sauvage dans sa cage, voilà le supplice qui m'est iniligé et que je suis venu subir ici. — Tu n'es plus seul, et quand on est deux à souffrir du môme mal il me semble qu'on ne souffre plus. Ainsi je ne me suis pas trompée et les voix intérieures qui me parlèrent pour toi à la |»remière vue ne m'abusaient point. J'avais bien deviné qu'un honnne, un Kuropéen, qui veriait habiter seul ce jardin désert, devait avoir au cœur une plaie profonde, saignante, et qu'il n'y était pas par goùl ou par caprice. (À-t homme souffre, pensais-je ; et lu devins l'intérêt de ma solitude. Je rêvais entre nous des analogies secrètes, je ne sais quelle coiiformilé de douleurs, de regrets, et le rôle (Je consolatrice me semblait noble et doux auprès de toi ; je voulais te connaître et je n'osais l'aborder, de peur que lu ne me traitasses en insensée, que tu ne le méprisses sur mes intentions, et que ma démarche ne provoquât de ta part le st)urire et des iriterprélalinns injurieuses. Je t'évilaiSj je le fuyais même; maisj'étais toujours

près de toi cl je te suivais de l'œil sans êlre vue ; quand tu partais pour tes longues promenades solitaires j'étais cachée sur ton passage, et j'y étais encore à ton retour. Je te voyais errer comme une ombre à travers les bois, les bras croisés, la tête basse, l'œil sombre, et je croyais comprendre ce qui se passait dans ton âme, par ce qui se passait dans la mienne. El puis ton audace m'avait plu; tu avais entendu mes imprécations le soir où vous descendiez la montagne à la clarté des flambeaux, et elles t'avaient si peu effrayé que, dès le lendemain, tu étais venu prendre possession de la villa; ce jour-là même le ciel nous fit nous rencontrer; je renouvelai mes anathèmes, tu les méprisas; étranger, infidèle, en butte à la haine du fanatisme et de la superstition populaire, tu fis ce que pas un Maure n'aurait osé faire, lu affrontas avec calme la terreur et les dangers de mon voisinage. Je me rendis à tant d'intrépidité. Bien loin de m'offenser de ta persistance et de tes dédains, j'aimais à êlre bravée [lar toi, je me disais : Celui-là est un homme! el ton courage me faisait estimer la patrie. Je savais bien qu'en me cherchant tu ne faisais qu'obéir à un mouvement de curiosité dont je devais être au fond peu fiatlée, c'est pourquoi j'échappai d'abord à les poursuites; mais j'ai craint que tu ne partisses avant que nous nous fussions de nouveau rencontrés, et, foulant aux pieds mes scrupules, mes vaines frayeurs, je suis venue l'offrir des consolations ; j'ai voulu le relever de ranalhèmc que j'avais lancé contre loi, el la aicme bouche

LE CHEVALIER ROBERT. Îi-J

qui t'a maudit naguère te bénit maintenant.

Agia ne s'était point assise pendant le cours de ce long entretien, et sa parole, toujours un peu brusque, avait été constamment ferme, éloquente, pleine de franchise et de résolution. II y avait dans sa démarche une grandeur simple et native que son attitude ne démentit pas un instant; tout en elle annonçait une âme forte et un esprit libre de préjugés. Sa naïveté même prouvaitson innocence; il suflisait de l'entendre, de la voir, pour se reprocher comme une mauvaise pensée l'ombre même d'un doute ou d'un soupçon. Pendant qu'elle par* lait son œil n'avait rien perdu de sa fierté, et son front était la candeur, la pureté même. Son costume était sévère; un large haïk blanc l'enveloppait tout entière dans ses chastes plis, et ses cheveux, serrés au front par une bandelette, retombaient ca boucles épaisses sur ses épaules ; elle élait si noble et si belle dans sa simplicité, que Robert n'en pouvait détacher ses yeux, et que rien en ce moment ne lui paraissait plus doux et plus digne d'envie que d'initier à la vie, à l'amour ce cœur neuf et avide d'émotions. 11 sentait sous ses paroles une volonté passionnée qui ne craindrait, dans l'occasion, ni les dangers ni les obstacles, et une énergie interne qui saurait les allronler et les vaincre.

— Tu es une vaillante femme, lui dit-il en lui prenant les niains, et tu as agi bravement. L'orage ne te fait pas peur et lu ne reculerais poirU devant une destinée de lutte et d'attente; car Ion àine, longtemps refoulée et méconnue, a élc ircm-

pce dans les eaux robusies de la persécution. Toutes nos femmes d'Europe pâlissent devant toi, comme des flambeaux factices s'éteignent dans les feux de l'aurore. J'ai bravé tes anathèmes et méprisé tes menaces; mais les bénédictions sont pour moi pleines de douceur, et je recevrais à genoux tes consolations. — Je te remercie de n'avoir pas pris de moi une mauvaise opinion ; je tremblais que tu ne me jugeasses mal, et c'est pourquoi je n'osa,is pas sortir, en l'abordant, de mon rôle de sainte ; mais il est temps que j'y rer\tre. Malheur à nous si Ton nous surprenait ensemble ! Le prestige de ma sainteté s'évanouirait, et, le charme rompu, je ne serais plus en sûreté dans mon cercle magique. Je reprends mon masque ; adieu ! je redeviens l'épouse du prophète. Ne me cherche pas, je reviendrai; ne m'attends jamais, attends-moi toujours; mais le jour comme la nuit , que je sois présente ou absente, songes que tu n'es plus seul, que je veille avec toi, que nous souffrons ensemble, et qu'avec le temps le gland devient un chêne.

Agia disparut; Robert ne la suivit point ; il demeura immobile, dans la disposition d'un homme qui vient de faire un rêve étrange ou qui croit avoir eu une vision; son regard était attaché avec une fixité fébrile sur la place que venait de quitter la sainte ; tantôt il s'étonnait de ne l'y plus voir, tantôt il se demandait s'il l'y avait vue en effet. Son apparition avait été si brusque, si imprévue; ses paroles si insolites, si en dehors de toutes les con-

LE ClIEVALlKll KOCEKT. 07

veillions sociales; sa Cuilesi précipilcc, qu'on pouvait doulcrsans folie, de la réalité de ce qui venait de se passer. Peu à peu cependant il reprit son assiette, et il se rendit à l'évidence flagrante de ses souvenirs.

Son émotion avait été si violente qu'il fut quelque temps sans pouvoir marcher, le frisson courait dans tous ses membres, et ses genoux tremblaient sous lui ; pourtant c'était un homme fort, il avait vu de près la mort sous toutes les formes, il eut afl'ronlé sans pâlir le fanatisme aveugle des barbares, et une femme, une jeune fille l'avait jeté hors de lui-même au point qu'il ne se possédait ni ne se retrouvait plus, et qu'il eut besoin de s'interroger, de se lâler pour ainsi dire, alin de se convaincre que c'était bien lui encore. Il eut honte de son saisissement, înais en vain rougissait-il de son trouble, il lui fallut reconnaître qu'il venait de subir une métamorphose ; l'aniour, magicien terrible, l'avait touché de sa biguclte : il aimait pour la première fois.

ÎX.-OIIVERTITRES.

Abdalah ne se consolait point de la perle de sa nile ; il n'avail pas eu la force de la garder auprès de lui, et njainlenanl il n'avait [)as la force de s'en passer; son intérieur était paisible, mais triste; il n'avait plus d'assauts à soutenir, mais il ne trou-

98 LE CHETALIER ROBERT.

vail plus personne autour de lui qui le comprît, et il passait de longues journées plongé dans un silence profond. Kadidjah s'en plaignait, et n'était pas moins jalouse d'Agla absente qu'elle ne l'avait été naguère de sa présence ; elle sentait bien qu'elle l'avait éloignée sans la remplacer, et son triomphe ne lui paraissait pas complet ; elle aspirait à un empire absolu. Elle s'était mise aussi à être jalouse du chevalier Robert dont les visites s'étaient renouvelées plusieurs fois, et elle travaillait sourdement à lui fermer la Kassaba.

— Que vient faire ici ce chrétien? disait-elle à son époux; ne craignez-vous pas qu'il ne vous compromette, et convient il à un vrai croyant d'admettre un infidèle dans son intimité? Je ne vous suffis donc plus, puisque vous cherchez de pareilles distractions? — Femme, femme, répondait Abdalah, tu as le cœur chagrin et ombrageux, tu es toujours prête à accueillir le soupçon ; défie-toi de cet hôte perfide, ferme-lui la porte de ton cœur, il n'y vient frapper que pour te tenter, c'est le mauvais esprit qui l'envoie. — Mais, enfin, que veut ici ce mécréant, et quel charme sa présence peut-elle avoir pour vous? — Il me reporte aux choses et aux hommes que j'ai vus dans ma jeunesse : c'est un second voyage que je fais par la pensée. — Le premier pourtant aurait du vous suffire, car il ne vous a pas trop bien réussi , et n'a pas exercé sur votre vie une inlluence heureuse : au lieu de bénir le prophète de ne vous avoir pas fait naître parmi les infidèles, vous avez paru quelquefois le regretter:

certes, cela est un grand péché, et je hais par amour pour vous tout ce qui peut vous donner l'occasion d'y retomber. — Que dis- lu là, femme? quand me suis-je plaint d'être né sur la terre des croyants? — Si vous ne vous en plaignez pas, vous n'en êtes pas toujours assez reconnaissant : c'est là ce que je déplore dans l'intérêt de votre bonheur; car vous savez bien que je n'ai pas d'autre intérêt ici-bas ; mes reproches même, et ce que vous appelez mes soupçons, ne vous prouvent-ils pas ma sollicitude et mon dévouement? ai-je un autre soin que celui de vous plaire? Je m'afflige de tout ce qui vous trouble, et ma première pensée, mon premier besoin quand je vous vois triste, est de rappeler la sérénité dans votre âme et de vous rendre la vie douce et facile.

Pour affermir sa domination, la jalouse Circassienne avait recours au seul moyen qu'elle comprit et qui fût en sa puissance, clic flattait les sens d'Abdalah ; demi-nue à ses pieds, elle allait au-devant de ses caresses, elle les provoquait |)ar les siennes, et cet arlilice, quoiqu'il fût bien grossier, ne manquait jamais son effet; c'est par là qu'elle régnait sur lui ; il s'était fait de cette voluptueuse syrènc une si longue habitude, qu'il rie pouvait plus se passer d'elle , et qu'il subissait son joug quelque lourti qu'il fût parfois. Son harem renfermait des femmes plus jeunes, plus belles que Kadidjah, chacune même des nouvelles venues avait eu son jour de règne, m. ils aucune n'avait réussi à détrôner la Circassienne; elle était toujours parvu-

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nue à se ressaisir de son maître devenu son esclave, et elle était si sûre de son pouvoir qu'elle avait fini par ne plus s'alarmer de ces caprices passagers. La maison d'Abdalah était son empire, elle y régnait en souveraine absolue, impérieuse, et faisait sentir durement à ses rivales sa jalouse autorité; toutes tombaient devant elle, et s'il s'en trouvait quelqu'une qui manifestât des velléités d'indépendance, elle la maltraitait sans pitié jusqu'à ce qu'elle l'eût brisée. Abdalah voyait sa tyrannie et la soufifrait par Faiblesse; il trouvait plus commode de fermer les yeux et les oreilles, que d'engager des luttes où son repos, la seule passion de sa vieillesse, eut été compromis; cette passion inerte était si forte en lui qu'elle lui avait fait sacrifier Agia ; il l'aimait pourtant, et ses entrailles de père s'étaient émues violemment en se séparant d'elle.... mais l'exécution ne s'en était pas moins accomplie, et Kadidjah était plus puissante que jamais.

En se séparant de sa fille, Abdalah ne l'avait pas abandonnée ; il veillait sur elle, il pourvoyait à ses besoins par l'entremise de Guzzul dont il était sur, il la visitait aussi souvent que le despotisme de Kadidjah le lui permettait, car la Circassienne prenait ombrage de tout, et la sainte elle-même n'avait pas lardé à doî)ner l'éveil à sa jalousie. Les visites de son mari à cette mystérieuse épouse du prophète lui étaient devenues suspectes, et elle comnu'nr.iit à craindre de ce coté-là une rivale , d'autant plus redoutable qu'elle n'avait aucune autorité sur elle, et ne la connaissait même pas ;

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