ISABELLE, MARTON
ISABELLE
Et moi bien aux regrets de dire : Non, mon père !
MARTON, de même.
Non, monsieur! nous et lui ne ferons pas la paire.
ISABELLE, de même.
Et, ne répousant point, j'entends ne point le voir.
M ART ON, de même.
Il n'aurait qu'à nous plaire, on ne peut pas savoir!
On entend fermer la porte à clef.
ISABELLE, avec indignation.
Et VOUS pouvez fermer sur moi verrous et grille, J'aimerais mieux mourir !...
M ART ON, de même.
Et même rester fille !
Voilà, pour en tâter, un plaisant animal I
ISABELLE, défaillant sur le canapé.
Ah ! Marton ! ah ! Marton !
M ART ON, courant à la poue et criant par le uou de la serrure .
Elle se trouve mal !
Ah ! père infortuné ! déplorable Isabelle !
Se retournant et avec calme à Isabelle, qui s'agite convulsivement.
Oh! ce n'est plus la peine, allez, mademoiselle, Vous pouvez revenir à vous, il est parti.
Ébranlant la porte .
Et porte close ! Il faut en prendre son parti.
ISABELLE
Ah ! ma pauvre Marton, il est impitoyable !
MARTON
Çà, maintenant que j'ai crié comme un beau diable, Dites-moi donc pourquoi, car je criais d*instinct.
C'est vrai, tu n'étais pas prés de moi ce matin, Et tu ne peux savoir à quel point s'exaspère Sur sa fille, Marton, l'autorité d'un père... Il veut me marier, mon enfant.
MARTON
Jusque-là Je ne saisis pas bien l'horrible de cela.
ISABELLE
Quand je dis qu'il le veut, entends qu'il me l'impose.
MARTON
Ouais! je vois l'enclouure, et c'est tout autre chose.
ISABELLE
Et ce, sans consulter en rien mon sentiment : Conçois-tu ? Je le veux! Moi, naturellement.
J'ai dit...
MARTON
Je ne veux pas.
ISABELLE
Tu comprends ?
MARTON
Eh! madame, Pour ne pas vous comprendre il faut n'être pas femme.
ISABELLE
Qu'est-ce à dire ? Où va-t-il ? Depuis quand jette-t-on Des filles de ma sorte au nez des gens, Marton ? Et ce mari tout fait, le rustre ! Est-ce Tusage Qu'on s'épouse à tâtons, sans se voir au visage ? Pour n'être pas coquette, encor veut-on savoir Le peu que sur un cœur nos yeux ont de pouvoir. Mais non : Je veux! Je veux! pas même : Je vous prie. J'entends me marier et non qu'on me marie.
Si je le fais jamais! Car, malgré leurs serments, Les hommes ne sont bons qu'en qualité d'amants, Quand leur désir veut bien nous trouver adorables, Mais, en cessant d'aimer, ils cessent d'être aimables.
MARTON
Cela vaut fait. Alors qu'ils ont touché le but... Serviteur !
ISABELLE
Et voilà des attraits au rebut.
Une femme esseulée, un homme atrabilaire, A qui l'on ne plait plus et qui défend de plaire ! Que non, non ! si tant est qu'on ait quelques appas. Pour un tel avenir je ne les garde pas...
Ni lui ni d'autres, tiens la chose pour certaine.
MARTON
Eh ! madame, il ne faut jamais dire : Fontaine...
ISABELLE
Me prétendre infliger un mari de sa main !
MARTON
Voyez-vous le fantasque !
ISABELLE
Et cela, pas demain, Il veut me l'amener, aujourd'hui, tout à l'heure ! Je suis outrée, et peu s'en faut que je ne pleure...
Avec un gros soupir.
Viens m'habiller, Marton.
MARTON
Bravo ! pour achever, Madame, on ne sait pas ce qui peut arriver; Toujours femme ou soldat doit être sous les armes ; D'ailleurs, la toilette est le respect de nos charmes.
Isabelle s'assied devant la glace et Marton commence à procéder
à sa toilette.
ISABELLE
Et sans entendre à rien, tu vois, dans la maison, Pour vaincre mon refus on me tient en prison. . , Cet époux-là promet. Suis-je assez malheureuse?
MARTON, tout en raccommodant.
Ah çà ! c'est donc un masque, une figure afireuse ?
ISABELLE
Qu'en sais-je et que m'importe ?
MARTOX.
Eh ! beaucoup, s'il vous plaît, Un bel homme... c'est beau !
Qu'il soit beau, qu'il soit laid, Pour moi ce m'est tout un.
MARTON
Pas pour moi, malepeste !
S'il est beau ! c'est toujours ça de pris... sur le reste. Je l'aurais voulu voir avant de dire non...
Quoi ? vous n'en savez rien ?
ISABELLE
Rien.
MARTON
Pas même son nom ?
ISABELLE, d l'daigncusement.
Trumeau.
MARTON, avec éclat.
Le chevalier ! mardi ! sans honte aucune.
Moi, je l'épouserais... et plutôt deux fois qu'une.
ISABELLE
Tu le connais ?
MARTON
Trumeau ! vous avez du bonheur !
Certes, je le connais : en tout bien tout honneur, Et ne lui sais qu'un tort, mais qui me désespère, C'est d'être un épouseux du cru de votre père.
ISABELLE
Donne-moi donc le rouge.
MARTON
A vous ? avec ce teuit ?
On arrose les fleurs, est-ce que l'on les peint?... Trumeau ! ce mari-là me ferait plus envie Pour huit jours seulement qu'un autre pour la vie. 11 est charmant, madame, et jeune...
ISABELLE
Oh! Marton, fi!
MARTON
Écoutez donc ! un jeune en fait plus de profit. Ajoutez...
ISABELLE
A ton sens, où mettre cette mouche ?
l6 LE CHEVALIER TRUMEAU
MARTON
Là, dans ce petit creux où ron mettrait la bouche. Ajoutez qu'étant riche, il est d'un genre amant Qu'on prend plus qu'on ne jette assez communément,
ISABELLE
Attache donc mon corps : que me fait qu'il soit riche ?
MARTON, la regardant décolletée.
Hélas I peut-on laisser tant de bon bien en friche!
ISABELLE, la repoussant doucement.
Là! là! qu'elle est fâcheuse! as-tu fini ce jeu? Tu bavardes trop fort et m'habilles trop peu. J'ai froid... Que ta façon de coiffer est maussade! Quel air ont mes rayons ? et cette palissade ? Que regardes-tu là ? Finis donc, une fois.
MARTON
Ah ! si le chevalier voyait ce que je vois.
Il en voudrait casser, c'est moi qui vous le jure, Fût-ce en dépit de vous, et tiendrait la gageure !... Quelle moisson de lis ! c'en est impertinent.
ISABELLE
Mais, Marton, veux-tu bien te taire maintenant!... C'est à faire rougir, si femme qu'on puisse être.
MARTON
Et ce bras I et ce pied I qui se cache, le traître ! Mule jamais prit-elle un plus joli peton.
Le mignon ! quel amour I
ISABELLE
Es-tu folle, Marton !
MARTON , ramenant devant la glace.
Non, mais de bonne foi, voyons, mademoiselle, Là, pour monter en graine êtes-vous pas trop belle ?
ISABELLE, se tournant vers elle et avec indulgence
Toi-même, tu n'es pas sans beauté, le sais-tu ?
Oui, madame, et c'est bien gênant... pour ma vertu.
ISABELLE
Main blanche, teint fleuri, jambe belle... un peu forte.
MARTON
Comme doivent l'avoir les filles de ma sorte.
Ma jambe n'est pas mal! mais la vôtre est bien mieux.
ISABELLE
Tu trouves ?
R^ardant Marion.
Le plus beau de toi, ce sont les yeux.
Ils sont, à dire vrai, d'un éclat incroyable.
l8 LE CHEVALIER TRUMEAU
MARTON
Et ces pauvres enfants, les vôtres, font le diable I
ISABELLE
Flatteuse I Us seront mis trop tôt à la raison. Sous l'affront qu'on leur fait ! Me tenir en prison ! Vit-on jamais forcer et contraindre une femme Avec un procédé plus brutal.
MARTON
Eh ! madame.
Avec tous ces grands mots tristes comme des vers, Pourquoi vous mettre ainsi la cervelle à l'envers ? Pour Dieu ! plantez-moi là vos airs de tragédies. Êtes-vous si malade ? Oyons vos maladies :
Votre frère est un sot, votre père un crésus, Vous êtes belle et nette et dessous et dessus ; Pour avoir un mari vous n'avez rien qu'à dire. Le reste à l'avenant et ce n'est pas du pire : Chaque jour chaque habit, je dis des plus coquets, Et des maîtres de tout et quatre grands laquais A votre queue ! Enfin, pour vous finir de peindre. Seize, ans ! ahl jarnidieu! voilà bien de quoi geindre,
ISABELLE
Mais, tu jures, Marton?
MARTON
Si j'avais seulement, Le quart d'un pareil père et d'un pareil amant, Je me tiendrais pour folle, ayant si bonne chose, Si les fleurs de ma joue en perdaient une rose, Et je soupirerais, mardi ! d'un autre ton.
ISABELLE
Encore, s'il était de qualité, Marton !
MARTON
Ouais ! voilà donc l'endroit où notre bât nous blesse ! Mais il est chevalier, êtes-vous de noblesse ?
ISABELLE
Mon père a nom Balourd.
MARTON
Et vous y tenez?
Non.
MARTON
Eh bien! mariez-vous, vous changerez de nom... Trumeau me plaît.
ISABELLE
Toujours! ah! la fâcheuse afiaire, Mon enfant!
MARTOK.
Prenez-le, croyez-moi.
ISABELLE
Pourquoi faire?
MARTON
Pourquoi ? parce que rhomme est notre lot commun. Parce qu'il faut toujours en aimer... au moins uni
ISABELLE
Mais tu crois donc que l'homme est un mal nécessaire ?
MARTON
Pour nécessaire, il l'est; pour un mal, — au contraire.
ISABELLE
Alors, c'est donc un bien, mon enfant ?
MARTON
11 parait.
Marton, je veux te dire une chose en secret.
MARTON
Bon cela !
ISABELLE
Tu seras muette !
MARTON
Comme vous-même.
Pour sûr, on m'a dû faire en secret, tant je l'aime!
ISABELLE
Sache donc que jamais* ... un homme ne m'a fait Sentir ce que tu dis.
MARTON
Quoi donc?
ISABELLE
Mais cet effet...
Ce... cette émotion., , ce... je ne sais quoi...
MARTON
Peste !
Du jargon précieux!...
ISABELLE
Bon! tu m'entends, du reste.
Quoi! ni soins, ni soupirs, ni larcins à l'écart, Rien ne vous a fait ?
ISABELLE
Rien.
MARTON, monti-ant son cœur, puis sa tête.
Là ! ni là, par hasard ?
ISABELLE
Rien! d'honneur! Et, pourtant, je m'y suis appliquée.
MARTOK.
Il faut que vous ayez été mal attaquée.
Pour moi, quand on m'en conte au matin, ça me suit
Et tout le long du jour, et quelquefois la nuit.
ISABELLE
Mais, qu'est-ce que tu sens ?
MARTON
Dame ! ... je sens. . . l'envie De revoir... de... je sens... Eh! merci de ma vie, Vous me feriez lâcher quelque bourde, à la fin. Madame, et m'est avis que vous jouez au fin.
ISABELLE
Pour moi, j'ai toujours cru que quand on se marie. C'est bienséance pure.
Ouais!
ISABELLE
Non, sans raillerie.
MARTON
Tarare I
ISABELLE
Je te jure...
MARTON
Ah ! si le chevalier Vous priait bien...
ISABELLE
Dûl-il prier et supplier, Jamais ton chevalier ne passera ma porte.
Elle va tirer le verrou.
MARTON
Quelqu'autre alors?
ISABELLE
Ni lui ni d'autres ! Que m'importe !
Car je ne comprends rien à tout ce que j'entends De cette belle flamme...
Eh bien ! moi, je prétends Que fille, en bon français, ne voulant pas dire arbre, Vous êtes comme moi, — qui ne suis pas de marbre, Et ne faites pas fi, plus que moi, d'un amant ; Qu'on vous épousera, comme moi, — congrûment; Que vous le désirez comme je le désire.
Et plus que moi peut-être, — et ce n'est pas peu dire!
ISABELLE
Tiens pour certain que non.
MARTON
Non?
ISABELLE
Non, assurément.
MARTON
Et si je vous prouvais le contraire ?
ISABELLE
Et comment?
MARTON
Bon ! Je veux vous prouver qu'en amour, — ou je meure. Vous êtes plus friande... et cela tout à l'heure,
Elle va vers la coulisse.
Toi, Marton?
MARTON, revenant.
Et pas d'autre,
ISABELLE
Et de quelle façon?
MARTON
C'est afiaire à moi...
Allant à la coulisse, et appelant.
More ! allons ! Petit garçon !
La perruque et l'habit du frère d'Isabelle I Preste ! avec le chapeau I Vous nous la bâillez belle ?
Revenant.
Ah ! VOUS êtes de roche ?
Elle sort.
ISABELLE
OÙ vas- tu ?
M A R T O N , dans la coulisse, passant la tête sur le théâtre.
Sarpejeu !
Madame, laissez faire, et vous verrez beau jeu.
ISABELLE
Eh quoi!... tu veux?
M ART ON, même jeu.
Je veux en tenter Tentreprise, Il faut que vous ayez, vous dis-je, été mal prise.
ISABELLE
Mais encore ?
M ART ON , même jeu.
Je veux vous en conter, c'est clair.
Vous verrez ce que c'est qu'un amant du bel air.
ISABELLE
Es-tu badine ?
M ART ON, même jeu.
Allez ! allez ! si j'étais homme, Je ferais le pendard... Vous riez ?... c'est tout comme. Vous n'y perdrez que peu.
ISABELLE, riant.
La folle est à lier !
Gomment te faudra-t-il appeler ?
M ART ON, dans la coulisse.
Chevalier i
ISABELLE
Quoi ! tu sauras l'intrigue et soutiendras la feinte,
MARTON
J'ai servi deux abbés, n'ayez donc pas de crainte. J'en ai de tous les tons : du tendre, du galant, Du plaintif et du gai... même de l'insolent... Vous verrez si je sais jouer mon personnage.
Tenez-vous bien d'abord, car je vais faire rage !
ISABELLE
La folâtre ! Il en faut passer par où tu veux. Mais que vas-tu donc faire enfin ?
M ART ON, même jeu.
Pousser mes ieux !
Tenez-vous bien, vous dis-je, et soyez-moi cruelle.
ISABELLE, mélancoliquement.
Au lait, quand je rirais un peu !
Elle s'installe pour la recevoir, puis après un temps.
M ART ON, entrant en cavalier, perruque, habit, veste, canons, dentelle petite épée, et lestement.
Parbleu, ma belle, On a peine à vous voir I
ISABELLE, un peu interdite.
Comment donc !.. Chevalier !...
Ah ! Marton... tu me fais un effet singulier.
MARTON
Votre âne de portier, hallebarde à la cuisse, Pourrait le mieux du monde être pris pour un suisse. Depuis une heure et plus, je croque le marmot. Le butor !..
C'est qu'elle a l'air, le geste et le mot.
Entrant dans son rôle.
Ah ! Chevaher, la feinte est bien imaginée.
Le vrai, c'est qu'autre part, toute l'aprés-dinée Vous avez coqueté... Voilà de nos amants !
MARTON, s'a^seyant à côté d'Isabelle.
Non, d'honneur ? Tenez-moi pour coquin si je mens... Au fait, vous ai-je dit ?. .
ISABELLE
Quoi donc ?
MARTON
Que je vous aime.
ISABELLE
Vous êtes un badin.
MARTON
Furieusement même.
ISABELLE, rainant.
Cela n'est pas encor parvenu jusqu'à moi.
MARTON
Nous autres, gens de cour, sommes si fous, ma foi, QuMlfaut nous deviner... mais j'en veux à ma bouche.,. Comment donc ! vous voilà d'un fleuri qui me touche.
ISABELLE, minaudant,
Fi ! ne regardez point ! non ! non ! retournez-vous ! Je suis du dernier laid. — Fi ! vous dis- je, entre nous. Depuis tantôt deux nuits j'ai pensé rendre l'âme.
MARTON
Serait-ce point au cœur qu'est le mal... Eh! madame? Et quelque passion ?..
ISABELLE
L'affreux mot que voilà !
De la passion, moi !
MARTON, se levant etd'nn ton fort animé,
Cachez-moi bien cela.
Mordieu ! si j'avais un rival par la chambre 1...
Elle fait le geste de tirer son ëpée et prend sa tabatière.
Prenez-vous du tabac ? Le mien fait honte à l'ambre.
ISABELLE
A moi !.. Fi ! du tabac ?
MARTON
Ceci pour vous prouver, Qu'avec vous je n'entends en rien me réserver.. . A propos, chez Lami, quand soupons-nous ensemble ?
ISABELLE
Chevalier, vous perdez le respect, ce me semble, Une fille de nom au cabaret, l'horreur !
Un cabaret ? Lami ? rayez-moi cette erreur !
Oh ! oh ! c'est un traiteur de marque ; il y fréquente Des femmes, comme vous, de vertu... conséquente. Et même des maris.
ISABELLE
Quoi ! des femmes, vraiment I Vont avec leurs maris !...
MARTON
Oh ! non... séparément.
Elles rient toutes les deux.
ISABELLE, riant.
Elle met à son rôle un esprit incroyable.
MARTON, fredonnant.
La ! la ! la ! Vous savez le couplet impayable Que j'ai fait là-dessus ?
ISABELLE
Se peut-il ? un couplet !
Vous êtes donc poète ?
MARTON
Un peu, quand il me plaît.
ISABELLE
J'écoute.
MARTON, se posant pour chanter.
« Quand l'amour chez Lami vous conduira, mesdames, » De son traître de vin gardez bien vos esprits,
» Car le vin qu'y boivent les femmes
» Porte à la tête des maris. »
Elles lient toutes deux.
ISABELLE, rknt.
C'est charmant I
MARTON, riant.
Il ne s'en faut de guère.
ISABELLE, riant.
Charmant I Mais pourquoi faire une si rude guerre A ces pauvres maris ? Ce n'est pas généreux.
MARTON
C'est que ces goulus-là n'en veulent que pour eux; Mais ils ont beau gronder et faire bonne garde, On croquera bien aile ou pied de la poularde...
Ceci, sans me compter ; moi je n'ai d'appétit Que de filles.
ISABELLE
Eh ! mais, c'est le meilleur parti,
M A R T O N , s'approchant d'elle et avec douceur.
Aussi, ma belle, aussi, jugez de mon ivresse Si, pour moi, s'éveillait votre jeune tendresse ! Quel plaisir d'être ainsi l'objet de feux naissans !
ISABELLE, coi^uetant
Comment le dites-vous ?
MARTON
Mais... comme je le sens.
ISABELLE
Ma tendresse, je crois^ assez peu vous importe.
MARTON
Moi ! je mourrais pour vous ou le diable m'emporte !
ISABELLE
A d'autres ! Aime-t-on les gens d'emblée ainsi ?
MARTON, s'approchant d'elle encore.
C'est la mode de cour, et c'est la bonne aussi, N'allez pas me traiter en courtaud de boutique.
ISABELLE^ se défendant .
Mais VOUS ne manquez pas, que je vois, de pratique.
MARTON, la serrant de près.
Ne m'amusez donc point.
ISABELLE, à Marton, qui « pdssè son bras autour de sa taille.
Que fait là cette main ?
MARTON
Je cherche votre cœur.
ISABELLE, dénouant son bras.
Vous prenez un chemin!...
MARTON
A quoi bon ces retards populaires, ma reine ? De ce que vous valez, n'ai-je pas l'âme pleine?
ISABELLE
Flatteur! par quel talent ai-je pu vous charmer?
M A R T O N , la pressant.
N'ayez pour tout talent que celui de m'aimer Et laissez à l'ardeur de ma reconnaissance...
ISABELLE, se défendant toujours.
Prouvez-moi son ardeur par son obéissance...
MARTON, de plus en plus pressant.
J'obéis à mon cœur, seul guide d*un amant.
Elle l'embrasse.
ISABELLE, se levant un peu effarouchée.
Monsieur le chevalier!.. Ah! Marton! mais vraiment! Tu te déguises trop !
Manon recommence.
M ART ON, Jouant U passion.
Je VOUS adore !
La faisant rasseoir doucement.
Croyez-moi I croyez-moi I quand je vous dis encore Que, selon votre arrêt, mon sort est, en ce jour, De mourir de douleur ou de mourir d'amour.
ISABELLE, étonnée.
Quoi I Pourun peu, jepense, elle en viendrait auxlarmes .
MARTON
Mais nier mon amour serait nier vos charmes
Et vous ne feriez pas, belle, à votre beauté,
L'injure d'en avoir, fût-ce un instant, douté...
Parlez à votre tour, ô ma chère Isabelle,
Assurez qu'à mes vœux vous n'êtes pas rebelle.
Vous rougissez ? Rougir, c'est bien répondre un peu...
ISABELLE
Brisons là!... Tiens, Marton, finis; cessons ce jeu.
MARTON, clignant de l'œil du côté du spectateur et parlant touiours
plus passionnément.
Dites-le moi, ce mot où tout mon être aspire. Et que lorsque je souffre et lorsque je soupire Vous aussi soupirez et souffrez comme moi.
ISABELLE
Chevalier... Non, Marton... tu me gênes... tais-toi.
MARTON
Ah ! de grâce, rompez ce silence farouche;
Qu'un regard de vos yeux, qu'un pli de votre bouche.
Que le frémissement de votre douce main
Suspende pour un temps ce supplice inhumain
Par l'espoir d'un retour qui double mon ivresse...
Isabelle songe, Marton s'agenouille devant elle.
Eh ! quoi, vous vous taisez, ô ma chère maîtresse? Ayez pitié de moi qui suis à vos genoux...
Je languis et je meurs, je meurs, entendez-vous. Car j'attends votre amour et votre amour se nomme Ma vie I
ISABELLE, baissant la tête.
Hélas ! Marton... pourquoi n'es-tu pas homme?
MARTON , éclatant de rire et se relevant.
Quand je vous le disais ! Et ce n'est là qu'un jeu ! Et si j'étais un homme ! alors jugez un peu ! Quel bien autre dégât j'eusse fait dans la place I
ISABELLE, avec confusion.
Mais c'est à n'oser plus te regarder en face.
MARTON
Sentez- vous le possible à présent d'un époux ?
Bruit de serrure à la porte du fond, ou frappe.
Le Chevalier ! Voici le pas... le sautez-vous ?
Silence.
Allons !
ISABELLE, avec un soupir.
Enfin ! qu'il entre !
M ART ON, l'iraitaut.
Enfin !
A part.
Elle le saute !
Elle v.i vers la porte.
ISABELLE , arrêtant ^larton par la main»
Ah ! vilaine Marton, ce sera bien ta faute.
Marton va tirer le verrou de la porte du fond. La toile tombe.
FIN
Paris.. — Charles Unsixger, imprimeur, 83, rue da Dac.
Représentée poor la première fois, à Paris, sar le Théatrb-Français
le 5 mars 1881
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
DU MEME AUTEUR
l'àgb ingrat, comédie en trois actes.
l'autre motif, comédie en un acte.
LB CHEVALIER TRUMEAU, comédie en un acte, en vers.
LE DÎBPART, poésie dite par M. Delaunay sur la scène du
Théâtre-Français.
LE DERNIER QUARTIER, comédle en deux actes, en vers. L*BTiNGBLLE, comédio en un acte.
LES FAUX MÉNAGES, comédîe en quatre actes, en vers. HÈLÀNB, tragédie bourgeoise en trois actes, en vers. LE MONDE ou L*0N 8*AMUSE, comédîe en un acte. LE MONDB ou L*oN s*BNNUiB, comédie cu trois actes. LB MUR MITOYEN, comédîe en deux actes, en vers. LE PARA.OITE, comédic en un acte, en vers.
PETITS pi.uiB, comédie en un acte.
PRIÈRE POUR LA FRANGE, poèmc dit par M"* Favart sur la