‹ Le chevalier Trumeau: comédie en un acte, en versChapitre 4 sur 143 · ISABELLE, MARTON · texte numérisé non relu

ISABELLE, MARTON

ISABELLE

Et moi bien aux regrets de dire : Non, mon père !

MARTON, de même.

Non, monsieur! nous et lui ne ferons pas la paire.

ISABELLE, de même.

Et, ne répousant point, j'entends ne point le voir.

M ART ON, de même.

Il n'aurait qu'à nous plaire, on ne peut pas savoir!

On entend fermer la porte à clef.

ISABELLE, avec indignation.

Et VOUS pouvez fermer sur moi verrous et grille, J'aimerais mieux mourir !...

M ART ON, de même.

Et même rester fille !

Voilà, pour en tâter, un plaisant animal I

ISABELLE, défaillant sur le canapé.

Ah ! Marton ! ah ! Marton !

M ART ON, courant à la poue et criant par le uou de la serrure .

Elle se trouve mal !

Ah ! père infortuné ! déplorable Isabelle !

Se retournant et avec calme à Isabelle, qui s'agite convulsivement.

Oh! ce n'est plus la peine, allez, mademoiselle, Vous pouvez revenir à vous, il est parti.

Ébranlant la porte .

Et porte close ! Il faut en prendre son parti.

ISABELLE

Ah ! ma pauvre Marton, il est impitoyable !

MARTON

Çà, maintenant que j'ai crié comme un beau diable, Dites-moi donc pourquoi, car je criais d*instinct.

C'est vrai, tu n'étais pas prés de moi ce matin, Et tu ne peux savoir à quel point s'exaspère Sur sa fille, Marton, l'autorité d'un père... Il veut me marier, mon enfant.

MARTON

Jusque-là Je ne saisis pas bien l'horrible de cela.

ISABELLE

Quand je dis qu'il le veut, entends qu'il me l'impose.

MARTON

Ouais! je vois l'enclouure, et c'est tout autre chose.

ISABELLE

Et ce, sans consulter en rien mon sentiment : Conçois-tu ? Je le veux! Moi, naturellement.

J'ai dit...

MARTON

Je ne veux pas.

ISABELLE

Tu comprends ?

MARTON

Eh! madame, Pour ne pas vous comprendre il faut n'être pas femme.

ISABELLE

Qu'est-ce à dire ? Où va-t-il ? Depuis quand jette-t-on Des filles de ma sorte au nez des gens, Marton ? Et ce mari tout fait, le rustre ! Est-ce Tusage Qu'on s'épouse à tâtons, sans se voir au visage ? Pour n'être pas coquette, encor veut-on savoir Le peu que sur un cœur nos yeux ont de pouvoir. Mais non : Je veux! Je veux! pas même : Je vous prie. J'entends me marier et non qu'on me marie.

Si je le fais jamais! Car, malgré leurs serments, Les hommes ne sont bons qu'en qualité d'amants, Quand leur désir veut bien nous trouver adorables, Mais, en cessant d'aimer, ils cessent d'être aimables.

MARTON

Cela vaut fait. Alors qu'ils ont touché le but... Serviteur !

ISABELLE

Et voilà des attraits au rebut.

Une femme esseulée, un homme atrabilaire, A qui l'on ne plait plus et qui défend de plaire ! Que non, non ! si tant est qu'on ait quelques appas. Pour un tel avenir je ne les garde pas...

Ni lui ni d'autres, tiens la chose pour certaine.

MARTON

Eh ! madame, il ne faut jamais dire : Fontaine...

ISABELLE

Me prétendre infliger un mari de sa main !

MARTON

Voyez-vous le fantasque !

ISABELLE

Et cela, pas demain, Il veut me l'amener, aujourd'hui, tout à l'heure ! Je suis outrée, et peu s'en faut que je ne pleure...

Avec un gros soupir.

Viens m'habiller, Marton.

MARTON

Bravo ! pour achever, Madame, on ne sait pas ce qui peut arriver; Toujours femme ou soldat doit être sous les armes ; D'ailleurs, la toilette est le respect de nos charmes.

Isabelle s'assied devant la glace et Marton commence à procéder

à sa toilette.

ISABELLE

Et sans entendre à rien, tu vois, dans la maison, Pour vaincre mon refus on me tient en prison. . , Cet époux-là promet. Suis-je assez malheureuse?

MARTON, tout en raccommodant.

Ah çà ! c'est donc un masque, une figure afireuse ?

ISABELLE

Qu'en sais-je et que m'importe ?

MARTOX.

Eh ! beaucoup, s'il vous plaît, Un bel homme... c'est beau !

Qu'il soit beau, qu'il soit laid, Pour moi ce m'est tout un.

MARTON

Pas pour moi, malepeste !

S'il est beau ! c'est toujours ça de pris... sur le reste. Je l'aurais voulu voir avant de dire non...

Quoi ? vous n'en savez rien ?

ISABELLE

Rien.

MARTON

Pas même son nom ?

ISABELLE, d l'daigncusement.

Trumeau.

MARTON, avec éclat.

Le chevalier ! mardi ! sans honte aucune.

Moi, je l'épouserais... et plutôt deux fois qu'une.

ISABELLE

Tu le connais ?

MARTON

Trumeau ! vous avez du bonheur !

Certes, je le connais : en tout bien tout honneur, Et ne lui sais qu'un tort, mais qui me désespère, C'est d'être un épouseux du cru de votre père.

ISABELLE

Donne-moi donc le rouge.

MARTON

A vous ? avec ce teuit ?

On arrose les fleurs, est-ce que l'on les peint?... Trumeau ! ce mari-là me ferait plus envie Pour huit jours seulement qu'un autre pour la vie. 11 est charmant, madame, et jeune...

ISABELLE

Oh! Marton, fi!

MARTON

Écoutez donc ! un jeune en fait plus de profit. Ajoutez...

ISABELLE

A ton sens, où mettre cette mouche ?

l6 LE CHEVALIER TRUMEAU

MARTON

Là, dans ce petit creux où ron mettrait la bouche. Ajoutez qu'étant riche, il est d'un genre amant Qu'on prend plus qu'on ne jette assez communément,

ISABELLE

Attache donc mon corps : que me fait qu'il soit riche ?

MARTON, la regardant décolletée.

Hélas I peut-on laisser tant de bon bien en friche!

ISABELLE, la repoussant doucement.

Là! là! qu'elle est fâcheuse! as-tu fini ce jeu? Tu bavardes trop fort et m'habilles trop peu. J'ai froid... Que ta façon de coiffer est maussade! Quel air ont mes rayons ? et cette palissade ? Que regardes-tu là ? Finis donc, une fois.

MARTON

Ah ! si le chevalier voyait ce que je vois.

Il en voudrait casser, c'est moi qui vous le jure, Fût-ce en dépit de vous, et tiendrait la gageure !... Quelle moisson de lis ! c'en est impertinent.

ISABELLE

Mais, Marton, veux-tu bien te taire maintenant!... C'est à faire rougir, si femme qu'on puisse être.

MARTON

Et ce bras I et ce pied I qui se cache, le traître ! Mule jamais prit-elle un plus joli peton.

Le mignon ! quel amour I

ISABELLE

Es-tu folle, Marton !

MARTON , ramenant devant la glace.

Non, mais de bonne foi, voyons, mademoiselle, Là, pour monter en graine êtes-vous pas trop belle ?

ISABELLE, se tournant vers elle et avec indulgence

Toi-même, tu n'es pas sans beauté, le sais-tu ?

Oui, madame, et c'est bien gênant... pour ma vertu.

ISABELLE

Main blanche, teint fleuri, jambe belle... un peu forte.

MARTON

Comme doivent l'avoir les filles de ma sorte.

Ma jambe n'est pas mal! mais la vôtre est bien mieux.

ISABELLE

Tu trouves ?

R^ardant Marion.

Le plus beau de toi, ce sont les yeux.

Ils sont, à dire vrai, d'un éclat incroyable.

l8 LE CHEVALIER TRUMEAU

MARTON

Et ces pauvres enfants, les vôtres, font le diable I

ISABELLE

Flatteuse I Us seront mis trop tôt à la raison. Sous l'affront qu'on leur fait ! Me tenir en prison ! Vit-on jamais forcer et contraindre une femme Avec un procédé plus brutal.

MARTON

Eh ! madame.

Avec tous ces grands mots tristes comme des vers, Pourquoi vous mettre ainsi la cervelle à l'envers ? Pour Dieu ! plantez-moi là vos airs de tragédies. Êtes-vous si malade ? Oyons vos maladies :

Votre frère est un sot, votre père un crésus, Vous êtes belle et nette et dessous et dessus ; Pour avoir un mari vous n'avez rien qu'à dire. Le reste à l'avenant et ce n'est pas du pire : Chaque jour chaque habit, je dis des plus coquets, Et des maîtres de tout et quatre grands laquais A votre queue ! Enfin, pour vous finir de peindre. Seize, ans ! ahl jarnidieu! voilà bien de quoi geindre,

ISABELLE

Mais, tu jures, Marton?

MARTON

Si j'avais seulement, Le quart d'un pareil père et d'un pareil amant, Je me tiendrais pour folle, ayant si bonne chose, Si les fleurs de ma joue en perdaient une rose, Et je soupirerais, mardi ! d'un autre ton.

ISABELLE

Encore, s'il était de qualité, Marton !

MARTON

Ouais ! voilà donc l'endroit où notre bât nous blesse ! Mais il est chevalier, êtes-vous de noblesse ?

ISABELLE

Mon père a nom Balourd.

MARTON

Et vous y tenez?

Non.

MARTON

Eh bien! mariez-vous, vous changerez de nom... Trumeau me plaît.

ISABELLE

Toujours! ah! la fâcheuse afiaire, Mon enfant!

MARTOK.

Prenez-le, croyez-moi.

ISABELLE

Pourquoi faire?

MARTON

Pourquoi ? parce que rhomme est notre lot commun. Parce qu'il faut toujours en aimer... au moins uni

ISABELLE

Mais tu crois donc que l'homme est un mal nécessaire ?

MARTON

Pour nécessaire, il l'est; pour un mal, — au contraire.

ISABELLE

Alors, c'est donc un bien, mon enfant ?

MARTON

11 parait.

Marton, je veux te dire une chose en secret.

MARTON

Bon cela !

ISABELLE

Tu seras muette !

MARTON

Comme vous-même.

Pour sûr, on m'a dû faire en secret, tant je l'aime!

ISABELLE

Sache donc que jamais* ... un homme ne m'a fait Sentir ce que tu dis.

MARTON

Quoi donc?

ISABELLE

Mais cet effet...

Ce... cette émotion., , ce... je ne sais quoi...

MARTON

Peste !

Du jargon précieux!...

ISABELLE

Bon! tu m'entends, du reste.

Quoi! ni soins, ni soupirs, ni larcins à l'écart, Rien ne vous a fait ?

ISABELLE

Rien.

MARTON, monti-ant son cœur, puis sa tête.

Là ! ni là, par hasard ?

ISABELLE

Rien! d'honneur! Et, pourtant, je m'y suis appliquée.

MARTOK.

Il faut que vous ayez été mal attaquée.

Pour moi, quand on m'en conte au matin, ça me suit

Et tout le long du jour, et quelquefois la nuit.

ISABELLE

Mais, qu'est-ce que tu sens ?

MARTON

Dame ! ... je sens. . . l'envie De revoir... de... je sens... Eh! merci de ma vie, Vous me feriez lâcher quelque bourde, à la fin. Madame, et m'est avis que vous jouez au fin.

ISABELLE

Pour moi, j'ai toujours cru que quand on se marie. C'est bienséance pure.

Ouais!

ISABELLE

Non, sans raillerie.

MARTON

Tarare I

ISABELLE

Je te jure...

MARTON

Ah ! si le chevalier Vous priait bien...

ISABELLE

Dûl-il prier et supplier, Jamais ton chevalier ne passera ma porte.

Elle va tirer le verrou.

MARTON

Quelqu'autre alors?

ISABELLE

Ni lui ni d'autres ! Que m'importe !

Car je ne comprends rien à tout ce que j'entends De cette belle flamme...

Eh bien ! moi, je prétends Que fille, en bon français, ne voulant pas dire arbre, Vous êtes comme moi, — qui ne suis pas de marbre, Et ne faites pas fi, plus que moi, d'un amant ; Qu'on vous épousera, comme moi, — congrûment; Que vous le désirez comme je le désire.

Et plus que moi peut-être, — et ce n'est pas peu dire!

ISABELLE

Tiens pour certain que non.

MARTON

Non?

ISABELLE

Non, assurément.

MARTON

Et si je vous prouvais le contraire ?

ISABELLE

Et comment?

MARTON

Bon ! Je veux vous prouver qu'en amour, — ou je meure. Vous êtes plus friande... et cela tout à l'heure,

Elle va vers la coulisse.

Toi, Marton?

MARTON, revenant.

Et pas d'autre,

ISABELLE

Et de quelle façon?

MARTON

C'est afiaire à moi...

Allant à la coulisse, et appelant.

More ! allons ! Petit garçon !

La perruque et l'habit du frère d'Isabelle I Preste ! avec le chapeau I Vous nous la bâillez belle ?

Revenant.

Ah ! VOUS êtes de roche ?

Elle sort.

ISABELLE

OÙ vas- tu ?

M A R T O N , dans la coulisse, passant la tête sur le théâtre.

Sarpejeu !

Madame, laissez faire, et vous verrez beau jeu.

ISABELLE

Eh quoi!... tu veux?

M ART ON, même jeu.

Je veux en tenter Tentreprise, Il faut que vous ayez, vous dis-je, été mal prise.

ISABELLE

Mais encore ?

M ART ON , même jeu.

Je veux vous en conter, c'est clair.

Vous verrez ce que c'est qu'un amant du bel air.

ISABELLE

Es-tu badine ?

M ART ON, même jeu.

Allez ! allez ! si j'étais homme, Je ferais le pendard... Vous riez ?... c'est tout comme. Vous n'y perdrez que peu.

ISABELLE, riant.

La folle est à lier !

Gomment te faudra-t-il appeler ?

M ART ON, dans la coulisse.

Chevalier i

ISABELLE

Quoi ! tu sauras l'intrigue et soutiendras la feinte,

MARTON

J'ai servi deux abbés, n'ayez donc pas de crainte. J'en ai de tous les tons : du tendre, du galant, Du plaintif et du gai... même de l'insolent... Vous verrez si je sais jouer mon personnage.

Tenez-vous bien d'abord, car je vais faire rage !

ISABELLE

La folâtre ! Il en faut passer par où tu veux. Mais que vas-tu donc faire enfin ?

M ART ON, même jeu.

Pousser mes ieux !

Tenez-vous bien, vous dis-je, et soyez-moi cruelle.

ISABELLE, mélancoliquement.

Au lait, quand je rirais un peu !

Elle s'installe pour la recevoir, puis après un temps.

M ART ON, entrant en cavalier, perruque, habit, veste, canons, dentelle petite épée, et lestement.

Parbleu, ma belle, On a peine à vous voir I

ISABELLE, un peu interdite.

Comment donc !.. Chevalier !...

Ah ! Marton... tu me fais un effet singulier.

MARTON

Votre âne de portier, hallebarde à la cuisse, Pourrait le mieux du monde être pris pour un suisse. Depuis une heure et plus, je croque le marmot. Le butor !..

C'est qu'elle a l'air, le geste et le mot.

Entrant dans son rôle.

Ah ! Chevaher, la feinte est bien imaginée.

Le vrai, c'est qu'autre part, toute l'aprés-dinée Vous avez coqueté... Voilà de nos amants !

MARTON, s'a^seyant à côté d'Isabelle.

Non, d'honneur ? Tenez-moi pour coquin si je mens... Au fait, vous ai-je dit ?. .

ISABELLE

Quoi donc ?

MARTON

Que je vous aime.

ISABELLE

Vous êtes un badin.

MARTON

Furieusement même.

ISABELLE, rainant.

Cela n'est pas encor parvenu jusqu'à moi.

MARTON

Nous autres, gens de cour, sommes si fous, ma foi, QuMlfaut nous deviner... mais j'en veux à ma bouche.,. Comment donc ! vous voilà d'un fleuri qui me touche.

ISABELLE, minaudant,

Fi ! ne regardez point ! non ! non ! retournez-vous ! Je suis du dernier laid. — Fi ! vous dis- je, entre nous. Depuis tantôt deux nuits j'ai pensé rendre l'âme.

MARTON

Serait-ce point au cœur qu'est le mal... Eh! madame? Et quelque passion ?..

ISABELLE

L'affreux mot que voilà !

De la passion, moi !

MARTON, se levant etd'nn ton fort animé,

Cachez-moi bien cela.

Mordieu ! si j'avais un rival par la chambre 1...

Elle fait le geste de tirer son ëpée et prend sa tabatière.

Prenez-vous du tabac ? Le mien fait honte à l'ambre.

ISABELLE

A moi !.. Fi ! du tabac ?

MARTON

Ceci pour vous prouver, Qu'avec vous je n'entends en rien me réserver.. . A propos, chez Lami, quand soupons-nous ensemble ?

ISABELLE

Chevalier, vous perdez le respect, ce me semble, Une fille de nom au cabaret, l'horreur !

Un cabaret ? Lami ? rayez-moi cette erreur !

Oh ! oh ! c'est un traiteur de marque ; il y fréquente Des femmes, comme vous, de vertu... conséquente. Et même des maris.

ISABELLE

Quoi ! des femmes, vraiment I Vont avec leurs maris !...

MARTON

Oh ! non... séparément.

Elles rient toutes les deux.

ISABELLE, riant.

Elle met à son rôle un esprit incroyable.

MARTON, fredonnant.

La ! la ! la ! Vous savez le couplet impayable Que j'ai fait là-dessus ?

ISABELLE

Se peut-il ? un couplet !

Vous êtes donc poète ?

MARTON

Un peu, quand il me plaît.

ISABELLE

J'écoute.

MARTON, se posant pour chanter.

« Quand l'amour chez Lami vous conduira, mesdames, » De son traître de vin gardez bien vos esprits,

» Car le vin qu'y boivent les femmes

» Porte à la tête des maris. »

Elles lient toutes deux.

ISABELLE, rknt.

C'est charmant I

MARTON, riant.

Il ne s'en faut de guère.

ISABELLE, riant.

Charmant I Mais pourquoi faire une si rude guerre A ces pauvres maris ? Ce n'est pas généreux.

MARTON

C'est que ces goulus-là n'en veulent que pour eux; Mais ils ont beau gronder et faire bonne garde, On croquera bien aile ou pied de la poularde...

Ceci, sans me compter ; moi je n'ai d'appétit Que de filles.

ISABELLE

Eh ! mais, c'est le meilleur parti,

M A R T O N , s'approchant d'elle et avec douceur.

Aussi, ma belle, aussi, jugez de mon ivresse Si, pour moi, s'éveillait votre jeune tendresse ! Quel plaisir d'être ainsi l'objet de feux naissans !

ISABELLE, coi^uetant

Comment le dites-vous ?

MARTON

Mais... comme je le sens.

ISABELLE

Ma tendresse, je crois^ assez peu vous importe.

MARTON

Moi ! je mourrais pour vous ou le diable m'emporte !

ISABELLE

A d'autres ! Aime-t-on les gens d'emblée ainsi ?

MARTON, s'approchant d'elle encore.

C'est la mode de cour, et c'est la bonne aussi, N'allez pas me traiter en courtaud de boutique.

ISABELLE^ se défendant .

Mais VOUS ne manquez pas, que je vois, de pratique.

MARTON, la serrant de près.

Ne m'amusez donc point.

ISABELLE, à Marton, qui « pdssè son bras autour de sa taille.

Que fait là cette main ?

MARTON

Je cherche votre cœur.

ISABELLE, dénouant son bras.

Vous prenez un chemin!...

MARTON

A quoi bon ces retards populaires, ma reine ? De ce que vous valez, n'ai-je pas l'âme pleine?

ISABELLE

Flatteur! par quel talent ai-je pu vous charmer?

M A R T O N , la pressant.

N'ayez pour tout talent que celui de m'aimer Et laissez à l'ardeur de ma reconnaissance...

ISABELLE, se défendant toujours.

Prouvez-moi son ardeur par son obéissance...

MARTON, de plus en plus pressant.

J'obéis à mon cœur, seul guide d*un amant.

Elle l'embrasse.

ISABELLE, se levant un peu effarouchée.

Monsieur le chevalier!.. Ah! Marton! mais vraiment! Tu te déguises trop !

Manon recommence.

M ART ON, Jouant U passion.

Je VOUS adore !

La faisant rasseoir doucement.

Croyez-moi I croyez-moi I quand je vous dis encore Que, selon votre arrêt, mon sort est, en ce jour, De mourir de douleur ou de mourir d'amour.

ISABELLE, étonnée.

Quoi I Pourun peu, jepense, elle en viendrait auxlarmes .

MARTON

Mais nier mon amour serait nier vos charmes

Et vous ne feriez pas, belle, à votre beauté,

L'injure d'en avoir, fût-ce un instant, douté...

Parlez à votre tour, ô ma chère Isabelle,

Assurez qu'à mes vœux vous n'êtes pas rebelle.

Vous rougissez ? Rougir, c'est bien répondre un peu...

ISABELLE

Brisons là!... Tiens, Marton, finis; cessons ce jeu.

MARTON, clignant de l'œil du côté du spectateur et parlant touiours

plus passionnément.

Dites-le moi, ce mot où tout mon être aspire. Et que lorsque je souffre et lorsque je soupire Vous aussi soupirez et souffrez comme moi.

ISABELLE

Chevalier... Non, Marton... tu me gênes... tais-toi.

MARTON

Ah ! de grâce, rompez ce silence farouche;

Qu'un regard de vos yeux, qu'un pli de votre bouche.

Que le frémissement de votre douce main

Suspende pour un temps ce supplice inhumain

Par l'espoir d'un retour qui double mon ivresse...

Isabelle songe, Marton s'agenouille devant elle.

Eh ! quoi, vous vous taisez, ô ma chère maîtresse? Ayez pitié de moi qui suis à vos genoux...

Je languis et je meurs, je meurs, entendez-vous. Car j'attends votre amour et votre amour se nomme Ma vie I

ISABELLE, baissant la tête.

Hélas ! Marton... pourquoi n'es-tu pas homme?

MARTON , éclatant de rire et se relevant.

Quand je vous le disais ! Et ce n'est là qu'un jeu ! Et si j'étais un homme ! alors jugez un peu ! Quel bien autre dégât j'eusse fait dans la place I

ISABELLE, avec confusion.

Mais c'est à n'oser plus te regarder en face.

MARTON

Sentez- vous le possible à présent d'un époux ?

Bruit de serrure à la porte du fond, ou frappe.

Le Chevalier ! Voici le pas... le sautez-vous ?

Silence.

Allons !

ISABELLE, avec un soupir.

Enfin ! qu'il entre !

M ART ON, l'iraitaut.

Enfin !

A part.

Elle le saute !

Elle v.i vers la porte.

ISABELLE , arrêtant ^larton par la main»

Ah ! vilaine Marton, ce sera bien ta faute.

Marton va tirer le verrou de la porte du fond. La toile tombe.

FIN

Paris.. — Charles Unsixger, imprimeur, 83, rue da Dac.

Représentée poor la première fois, à Paris, sar le Théatrb-Français

le 5 mars 1881

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

DU MEME AUTEUR

l'àgb ingrat, comédie en trois actes.

l'autre motif, comédie en un acte.

LB CHEVALIER TRUMEAU, comédie en un acte, en vers.

LE DÎBPART, poésie dite par M. Delaunay sur la scène du

Théâtre-Français.

LE DERNIER QUARTIER, comédle en deux actes, en vers. L*BTiNGBLLE, comédio en un acte.

LES FAUX MÉNAGES, comédîe en quatre actes, en vers. HÈLÀNB, tragédie bourgeoise en trois actes, en vers. LE MONDE ou L*0N 8*AMUSE, comédîe en un acte. LE MONDB ou L*oN s*BNNUiB, comédie cu trois actes. LB MUR MITOYEN, comédîe en deux actes, en vers. LE PARA.OITE, comédic en un acte, en vers.

PETITS pi.uiB, comédie en un acte.

PRIÈRE POUR LA FRANGE, poèmc dit par M"* Favart sur la

Page 1