SCÈNE DIX-NEUVIÈMB
LA BAaONI^B\
Très-joli I Et qu'est-ce que vous lui disiez comme cela?
GASTON
, Je lui disais : Tu es jeune, je le vois» tu es belle , je le sens, je ne sais pas ton nom, que m'importe ! Tu t'appelles l'inconnue, tu es le hasard doux et furtif, dans une heure, tu seras le souvenir charmant, tu t'en iras comme tu es venue, mais pas encore, reste. Je ne te demande ni un baiser ni une parole, laisse-moi te dire que je t'aime, laissemoi croire que tu m'aimes et de cette ombre d'amour faisons une ombre de bonheur. — Et pendant que je parlais ainsi, je voyais mourir, et renaître à travers la noire dentelle, la flamme noire de ses yeux, et sous le velours de son masque les vagues blancheurs de son sourire.
LA BARONNE
. Eh ! mais, je ne vous savais pas poète, monsieur de Véret 1
GASTON
Eh ! madame, tout le monde est poète. N'en croyez là-dessus ni la raillerie ni le rire. SI souvent la raillerie n'est que l'envers de la foi et le rire que la pudeur des larmes !
LA BARONNE
^ Bon I c'était quelque actrice de vos amies. Et puis?
GASTON
Oh 1 madame, ne dites pas cela, vous me désolez,
Et puis?
GASTON
Enfin I
LA BARONNE
Oh ! je ne tiens pas à connaître la fin.
GASTON, secouant la tête.
Eh bien ! non, madame! Enfin l'autre est arrivée, l'autre, lo lomino bleu, le vrai. Elle est tombée là comme une pierre dans l'azur d'un lac et m*a fait une scène affreuse, l'inconnue s'est envolée pendant ce temps, voilà tout! Et c'est pourquoi
* La baronne, Gaston.
Tn
vous me voyez pourchassant Tav^nture. Depuis un mois je caracole à toutes les courses, je danse à tous les bals , je baille à tous les spectacles, à tous... Il faut que je l'aime bien, allez!... Ce qui me console, c'est que si, je me souviens, elle n'a pas oublié non plus, elle! Oh-1 cela, j'en réponds, je l'affirme. Je le jurerais sur la tôle de bœuf de M. de Castéljac. — A quoi pensez-vous en souriant ainsi ?
LA BARONNE
Je pense qu'elle serait à plaindre, celle qui vous prendrait au sérieux.
GASTON, arec force.
C'est moi qm ne la plaindrais pas, par exemple I
Aimez-vous comme cela tous les jours, ou les dimanches seulement?
GASTON
Oh ! madame, quand on aime, c'est tous les jours fôte.
LA BARONNE
Je vous engage à rester sur ce moUlà , votre poésie est doublée d'une telle prose; mais le bal va finir, rentrons...
GASTON
Je vous ennuie ?
LA BARONNE
Mais enfin, elle est peut-être laide î
GASTON
Impossible 1
LA BARONNE
■ Vieille!
GASTON
Oh 1 bien conservée, alors ! Non ! non, excusezrmoî. En érité, quand je parle d'elle, je ne sais plus ce que je dis.
LA BARONNE
En tout cas, elle a raison de s'en tenir là, si elle est couette. Toute réalité est une désillusion. Je ne sache pas do emme, si parfaite qu'elle soit, qu] puisse lutter avec l'inconnue.
GASTON
Ah ! madame, j'en sais au moins une«