SCÈNE VI
CLOTILDE
Mon Dieu! c’est sûr... Allez maintenant... Qu’est-ce qui s’est passé dans cette chambre il y a dix ans ?
FER K AND. Il Joue avec une chaise sur laquelle il s’appuie.
Vous le savez bien. Nous étions mariés depuis deux ans à peine... nous revenions du bal, comme cette nuit... Je ne m’attendais à rien... J’étais assis là tranquillement... comme une bête au bon Dieu... Est-ce exact?
CLOTILDE
Parfaitement... Tantôt vous me contiez les mots d’une actrice qui avait été notoirement votre maîtresse, et tantôt vous leviez vos deux bras en bâillant avec bruit... Est-ce exact?
FERNAND
Ces détails m’ont échappé.
- CLOTILDE, descendant du tabouret.
Pas à moi. Poursuivez.
FERNAND
Eh bien I tout à coup je ne sais quelle mouche vous pique... vous m’enjoignez de sortir : ce procédé m’étonne... vous insistez... Sans être, comme vous me fîtes l’honneur de me le dire, un tyran ni un sultan, je n’aime point la bizarrerie... Bref, nous nous brouillons, et le divorce est prononcé... C’est là. Madame, je ne l’ignore pas, une scène d’intérieur assez commune dans im certain monde... Je sais par plus d’une confidence que je ne suis pas le seul mari sur la terre dont ou ait de la sorte provoqué... les irrégularités... cpie vous n’ètes pas la seule femme qùi ait sacrifié son bonheur à un futile caprice...
CLOTILDE, grave.
Son bonheur? Vous riez... Épouser un mondain de votre
acabit, un mortel superbe et gâté comme vous, atteler à sou char nuptial un] lion de votre robe... c’est de la gloire, tant qu’il vous plaira; mais du l)onheur... le croyez- vous sincèrement? Pensez-vous qu’on trompe longtemps une femme qui aime? et nous commençons toutes par là... Pensez-vous que nous tardions beaucoup à nous apercevoir que vous avez fait en nous épousant d’étranges réserves, que vous n’avez point abdiqué votre jeunesse conquérante, que vous nourrbsez au sein de l’hymen des regrets équivoques et des prétentions suspectes? Certes, ce n’est pas en un jour qu’une jeune femme peut concevoir l’étendue et la rigueur d’une telle déception. (Avec amertume.) Mais peu à peu, quand vous n’avez plus même vis-à-vis d’elle le courage de la politesse et du savoir-vivre... lorsque vous vous abandonnez franchement sous ses yeux au sans-façon... au débraillé de votre indifférence...
FERNAND
Je crois. Madame, n'avoir jamais pour mon compte donné lieu...
CLOTILDE, avec feu.
Ah ! laissez-moi parler, je vous prie... voilà dix ans que cela me brûle... Il n’y a pas une femme du monde qui ne comprît ce que je vous dis là... pas une qui n’ait la mémoire ulcérée » de quelque souvenir pareil à celui que vous osiez évoquer tout à l’heure... On revient du bal : on a vu son mari, durant tout le cours de la soirée, déjiloycr à grands frais tous les agréments de sa personne, toutes les amabilités de son esprit... on se retrouve enfin seule avec lui, dans ce téte-à-téte si ardemment souhaité... Cruelle métamorphose ! vous n’avez plus sous les yeux qu’un comédien fatigué qui dépose dans la coulisse ses grâces de parade... un vainqueur morose qui digère ses lauriers... s’il ouvre la bouche, c’est pour vous confier avec une suffisance expansive ses bonnes fortunes d’autrefois, ou