‹ Le cheveu du diableChapitre 2 sur 11 · IT · texte numérisé non relu

IT

11 se lit qu'un incident survenu par hasard et dont il serait difficile de me souvenir aujourd'hui, retarda celte exécution à peu près pendant six semaines. Chaque jour le condamné demandait : — Est-ce pour aujourd'hui? Et chaque jour on lui répondait : — Pas encore.

Vous jugez si les habitans de la petite ville, réduits d'ordinaire à tromper leur oisiveté par des espionnages bourgeois , des médisances, des calomnies, et des lettres anonymes, se ruèrent sur le drame qui leur était présenté. 11 y eut un empressement extrême pour assister aux angoisses et à l'agonie de cet homme.

La prison ne désemplissait plus de curieux : si bien que le procureur impérial, soit pour ajouter à sa propre importance , soit pitié pour le misérable qui attendait le bourreau, donna l'ordre de ne plus laisser pénétrer personne dans la maison d'arrêt à moins d*une autorisation qu'il se réserva de

dispenser lui-même. Dès lors, le procureur rmpérial devint Tobjet des sollicitations et des cajoleries unanimes.

Ce spectacle, une fois réservé à un petit nombre de privilégiés, parut encore mille fois plus attrayant ; et c'étai t à qui pourrait obtenir des billets pour y assister. Là^ ne se bornait point l'intérêt que le magistrat retirait de son criminel : il avait toujours à conter quelque détail intéressant sur la manière d'être du condamné; et dès ses premières paroles à ce sujet , on faisait cercle autour de lui, on lui prêtait une attention religieuse, et l'on en quittait les tables de Boston et de Ueversis, — chose bien invraisemblable et vraie pourtant.

Quoique petit garcjon encore , l'auteur de ce livre fut conduit à la maison d'arrêt et on le mena voir le condamné. Préoccupé de cette idée, qu'un criminel était un prédestiné à son crime, et qu'il portait sur son

visage le sceau de la réprobation, ce ne fut pas sans frayeur que l'enfant pénétra jusqu'à l'espèce de monstre qu'il s'attendait à trouver dans un cachot terrible. 11 demeura surpris , lorsqu'on le lit entrer dans une chambre dont les fenêtres étaient fermées de grilles , il faut l'avouer ; mais ces fenêtres donnaient sur un grand jardin planté d'arbres verts , et dont les branches servaient aux ébats de petits et joyeux oiseaux qui voltigeaient et qui chantaient : mais à travers ces fenêtres , on voyait le ciel bleu et ses beaux nuages blancs ; mais le vent tiède du mois de j uillet apportait , par brises , les parfums d'une clématite qui grimpait le long de la muraille, et qui montrait son feuillage frais et ses feuilles dentelées, parmi les bouquets de fleurs d'un grand rosier du Bengale.

Près de l'une de ces fenêtres était assis , un livre à la main , un jeune

homme blond , pâle ^ et d'un extérieur prévenant et doux. Lorsqu'il vit entrer quelqu'un , il leva la tête, fit un salut non sans grâce , et sourit d'un sourire mélancolique. L'aspect d'un enfant semblait lui faire bien ; il l'appela, il l'attira vers lui, et l'assit sur ses genoux. L'autre se laissa faire ; l'inconnu paraissait si bon !

— Voici , n'est-ce pas , dit-il , voici, mon petit garçon, une belle journée , comme il en fait peu dans notre pays de Flandre. Vous en avez profité pour vous promener dans la campagne ; vous avez couru parmi les champs de blé. Le blé doit être aussi haut que vous , et l'on n'apercevait pas au-dessus, j'en suis sûr, même le bout de vos cheveux sur lesquels soufflait le vent. Vous vous êtes roulé sur l'herbe molle et serrée des prairies ; vous avez empli vos petites mains de bluets et de pavots. Ne voulez-vous

pas me les donner ces bluets et ces pavots , pour que je les voie ; pour que j'en respire (es parfums, moi pauvre prisonnier qui ne dois plus jamais rcvoiriiileschampsdebIé,niIes prairies.

Le eurieuxdeliuit ans leva les yeux et se sentit prêt k pleurer, car la voix du prisonnier était louchante , et il y avait dans sa physionomie une tristesse que l'on ne pouvait voir sans en être éiiui.

— Hélas ! oui, je voudrais bien les revoir, ne fût-ce qu'une heure, ne fûl-ce qu'une minute ; — les champs, les prairies de mon village surtout...

Pourtant jamais je ne les reverrai!

Jamais je ne la reverrai non plus, celle qui les habitait, et pour qui j'ai tout perdu. Mon Dieu! mon Dieu!

pitié I

Il semblait avoir oublié qu'u^ gardien veillait sur lui; qu'un enfant se

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tenait sur ses genoux. De grosses larmes tombaient le long de ses joues creuses , un frisson convulsif secouait tous ses membres. Alors, l'enfant trop attendri pour contenir ses sanglots, les laissa éclater.

— Je ne vous fais donc pas horreur ? Soyez béni pour cela , car depuis si long-temps que je souffre, voici la première fois que je rencontre de la véritable compassion î La première fois; hélas î oui

Il n'acheva point sa phrase et tomba dans une rêverie profonde durant laquelle son front se pencha sur sa poitrine et vint se poser brûlant contre les joues fraîches du petit garçon. Cela dura cinq minutes à peu près.

Puis il regarda son jeune compagnon avec doute et d'une manière suppliante; il jeta un coup d'œil rapide

sur son gardien que la chaleur du jour avait fait assoupir. Alors tirant de son sein une lettre qui n'était point cachetée, il la glissa dans la poitrine de son petit visiteur presque effrayé :

— Écoute, lui dit-il à voix basse, tu es capable de garder un secret, et de faire une bonne action. Je prierai Dieu pour toi dans le ciel, où je vais bientôt aller. Remets cette lettre^ que je veux que tu lises auparavant. (Vois quelle confiance je te montre I) Il te sera facile d'aller seul jusqu'à la rue qu'indique l'adresse. Songe qu'il faut que nul autre que toi ne sache ce secret.

Le gardien se réveilla sur ces entrefaites, et celui auquel il parlait, remis de sa première surprise , fit par un geste la promesse tacite d'accomplir la mission dont le chargeait l'infortuné.

En retour il le vit lever les yeux au ciel et les reporter sur son confident avec

une expression ineffable de reconnaissance.

Revenu chez lui, l'enfant lut la lettre. Elle était adressée à la yeuve de la victime de l'assassin. Il lui demandait à la revoir encore une fois , elle dont l'amour l'avait perdu.

Car elle aimait ce jeune homme avant que la conscription n'éloignât de la Flandre ce jeune homme, et ne l'obligeât à partir pour l'armée. 11 demeura prisonnier de guerre en Russie pendant deux années. Elle le crut mort. Un vieillard bon, respectable, — et disons-le , — riche, lui proposa sa main qu'elle accepta. Six mois après ce mariage, il revint; lui! lui, son premier amour! Elle le revit, elle pleura, elle se livra aij désespoir ; mais elle repoussa les paroles de tendresse qu'il lui disait : — J'en serais fière et heureuse, si je devenais libre, s'écria-t-elle : mais

à présent vous aimer est un crime !

Adieu.

«Si j'étais lihi'e ! » Trois jours et trois nuits , ces paroles de sa maîtresse bourdonnèrent , funestes et maudites , autour du front du jeune homme. Elles lui allumèrent le sang; elles l'enfiévrèrent; elles le jetèrent dans un véritable délire, ïout-à-coup , il saute sur son fusil , va rôder , sans but , rencontre un vieillard... Et quand vint le jour, il se trouva couvert de sang, et près d'un cadavre.

Dans sa lettre où, du reste, les détails qu'on vient de lire n'étaient pas rapportés et qu'il a depuis contés à son confesseur , en présence de l'Auteur , il suppliait celle qu'il aimait de lui accorder le bonheur douloureux de la revoir encore une fois , de loin , et sans que personne pût le soupçonner; pourvu qu'elle passât sur les remparts

xrn —

lie la ville , v ers certaine heure , el à certain endroit que l'on découvrait des fenêtres de la prison ^ il mourrait content.

Il ne fut point facile au messager du pauvre captif de se rendre à la demeure de la jeune femme. La bonne qui l'avait conduit à la prison, et qui, maîtresse d'un concieroe, avait préféré un entretien avec son amant , à la satisfaction de voir long -temps h prisonnier, ne quittait guère le petit garçon qui lui était confié, et qui jamais ne sortait seul. Néanmoins, il parvint, le soir même, au péril d'être grondé, à s'échapper du logis et à porter le papier de l'ami dont il voulait ( n'importe ce qu'il devait lui en coûter) adoucir les amères douleurs.

La malheureuse jeune femme , ffuand elle reçut le triste message . se prit a pleurer et à réfléchir quelques secondes. Puis, passant ses deux

mains chétives sur son front que baignait une sueur froide , elle mur-

mura

— J'irai le jour... le dernier jour.

Qu'on juge de l'impression produite par de telles scènes sur une frêle créature de huit ans, dont la sensibilité se trouvait exaltée précocement d'ailleurs, par une maladie nerveuse et des circonstances qui ne peuvent trouver place ici. De l'effroi et de la haine, sa jeune imagination passa tout-à-coup à un intérêt passionné pour le malheureux que la loi tenait sous son couteau. Une le quittait plus ; il ne pouvait se lasser de l'entendre , et telle était la force de cette étrange amitié , qu'il perdit connaissance quand un prêtre vint dire :

— C'est pour demain.

Le patient entendit ces paroles sans

frissonner, ni pâlir. Il prit l'enfant sur ses genoux pour la dernière fois, et témoigna le désir qu'il assistât à l'entretien qu'auraient ensemble le prêtre et l'homme qu'on allait faire mourir. — 11 m'aime, dit-il: je ne veux pas qu'il garde de moi un souvenir de mépris, et que pius tard il regrette de m'avoir aimé.

On céda à son désir.

Ce fut un de ces entretiens graves qui ne sortent jamais de la mémoire de celui qui les entend. 11 avoua son crime, il en témoigna de la douleur:

il en raconta les circonstances horribles , en s'étonnant lui-même d'avoir pu les commettre. Croyez-m'en , dit-il au prêtre; croyez-m'en : c'était plutôt la fièvre que ma volonté qui agissait alors. C'était un pouvoir infernal qui me forçait de frapper. Une fois ces paroles funestes entendues :

ff Si je devenais libre » ^ une fois le

pied mis dans cet abîme : « elle peut devenir libre , une force irrésistible m'a entraîné... Oh! oui, quelque vertueux que soit un homme (et je me croyais vertueux, j'étais vertueux , mon père) , il ne faut pas qu'il s'arrête à une idée de crime : il ne faut pas, que, sûr de sa vertu , il condère cette idée : il faut qu'il la fuie , qu'il s'en débarrasse , n'importe à quel prix, n'importecomment. Quand on considère un précipice, la tête tourne, et l'on y tombe : et comme l'a dit Lessing dans son Emilia Ga~ lotti , que j'ai lue en Allemagne : si le diable te saisit seulement par un cheveu^ tu lui appartiendras pour r éternité.

Le lendemain , le condamné mourut avec courage , mais sans forfanterie. Il avait vu la veilie , dans sa prison , près de lui , dans ses bras , la femme qu'il osait à peine espérer apercevoir de bien loin et d'une ma-

Dière fugitive. Ce fut une scène déchirante que celle du dévouement de la pauvre infortunée, qui vint consoler ainsi le malheureux perdu par amour pour elle. Ouhlieuse du monde et de ses mépris , en sortant de la prison , sans murmurer elle s'entendit maudir par la canaille qui avait appris, je ne sais comment, la visite de la jeune femme, et qui, stu^ pide à son ordinaire, insultait à une pieuse et sainte démarche qu'il ne comprenait point. Il est vrai que la pauvre créature mourut à trois jours de là. Est-ce de chagrin ? Est-ce de poison ? On ne l'a jamais su.

Je l'ai dit , l'enfant témoin d'un pareil drame , l'enfant qui avait entendu les dernières paroles du condamné , ne pouvait les oublier. Arrivé à l'âge d'homme , au milieu des cruelles leçons de l'expérience , et des déceptions les plus amères, ces paroles sont venues, en se présentant

— XVJI.

à sa mémoire , le préserver de haïr les hommes. Par conséquent elles ont garanti son cœur du mal le plus funeste : de la sécheresse complète et de l'égoïsme dont se sentent saisir, hélas ! les âmes les plus généreuses.

Certes , l'homme n^est pas bon ; mais il est encore plus malheureux qu'il n'est méchant. Ces tempéramens qui poussent au crime et qui en font un besoin ; ces démoralisations qui rendent indifférens le bien ou le mal , existent sans doute , mais par exception : ils ne prouvent pas plus dans l'ordre moral que les monstres à deux têtes ne prouvent dans l'ordre physique. Donc il faut plaindre l'homme; il faut lui compatir; il faut le consoler; et non pas le repousser du pied et en détourner Ui tête avec horreur. L'homme est faible : eh bien , que l'on cherche à le mettre en garde contre sa faiblesse , mais qu'on ne le maudisse pas lorsqu'il succombe ^

la fatalité ; ou qu'aux prises avec ses passions , ses instincts et la misère, la ( misère pire peut-être que le vice ) — il cède et devient coupable : Loin de là: tendez-lui la main, une main secourable. Soutenez-le quand le pied lui glisse , relevez-le quand il gît à terre. Enfin, tâchez d'écarter de sa tête la griffe du diable saisissant déjà sur son front le cheveu qui doit lui livrer la victime tout entière. Oui î Et si l'orgueil de votre vertu se révoltait â tant d'indulgence, descendez en vousmême et adressez-vous consciencieusement cette question : — Serais-je sorti pur d'une pareille épreuve? Alors une sueur froide couvrira votre front, et vous frémirez de tous vos membres, car vous reconnaîtrez que les circonstances ont fait plus de la moitié de votre vertu.

Telle est, dans ce roman, la pensée que Ton a cherché à développer.

L'auteur, par un incident futile, a jeté un homme faible , parmi de funestes hasards : il l'a peint aussi coupable que possible. Seulement à côté du crime, il a cherché à montrer la fatalité, et ( à peine il ose le dire) , la presque nécessité qui l'ont fait commettre. Sans doute, un pareil malheureux n'inspirera pas d'intérêt:

mais du moins on déplorera son sort; mais les récits d'évènemens , présentés avec quelque vraisemblance peutêtre, donneront à réfléchir au lecteur, et parviendront à lui démontrer que l'homme est encore plus malheureux qu'il n'est méchant ;

Si toutefois un roman démontre quelque chose.

Pour reoonnailre la vérité de ce que j'avance , interrogez un vieillard sur les mœurs de la Flandre , avant que les changeraeus opérés par la Révolution et nos institutions modernes eussent effacé la physionomie originale que devait cette contrée aux lois et aux coutumes qui la régissaient.

S. Hknry Beetuoud. La Sœur de lait du Ficaire.

X«a Famille du Marchand.

En 1784, sept heures du soir étaient à Lornouck un moment de la journée que l'on ne pouvait guère ne pas connaître avec exactitude; car, à sept heures du soir, les cloches de huit églises et de dixneuf couvens se mettaient à sonner VJn-

gelus : or, vingt-sept cloches font un bruit auquel ne sauraient soustraire ni la plus grande préoccupation, ni même la plus longue habitude. Sitôt, donc, que les cloches commençaient à tinter, il n'était peut-être pas un habitant de Lornouck qui ne se prît à dire : « Voici Vyéngelus ; «il est sept heures du soir. «D'ailleurs, et en outre , V Angélus était un signal de repos et servait à clore la journée de travail. Dès les premiers tintemens, on voyait les marchands et les bourgeois fermer les f^orles vitrées de leurs maisons ou de leurs boutiques , et se diriger vers l'église afin d'y assister, avec leur famille, à l'office du soir, appelé Salut. "Le Salut terminé, — et il ne durait guère plus d'une demiheure, — chacun s'en retournait au logis où l'attendait le paisible repas du souper.

LA. FAMILLE DU MARCHAND. 'vj^

Pendant qu'il déjeune ou qu'il dîne . un marchand de la Flandre se voit sans cesse dérangé par les chalands que l'on désJane dans le pays sous le nom de Pratiques. les pratiques , pour faire leurs emplettes , choisissent exprès l'heure des repas, et elles ne manquent jamais de mettre encore plus d'incertitude et de temps à résoudre un achat, lorsqu'elles aperçoivent une table dressée au fond del'arrièreboutique. Malheur au marchand, s'il arrive la bouche pleine et le front plissé par ce mécontentement dont ne peut se défendre un homme que l'on dérange lorsqu'il est 'à table ! Malheur à lui ! ï>lus d'une heure, oui, plus d'une heure s'écoulera avant que l'impitoyable pratique ne se décide à solder un objet qu'elle espère toujours payer moins cher; rien ne lui coûtera pour arriver à une économie de deux

26 Iw\ FAMILLi: DU MAUCHAIND,

OU trois SOUS, et de moins encore peutêtre. Dans ce but, elle mettra , à lasser la patience et à exciter la faim du pauvre vendeur, une persévérance infatigable et un art dont on ne saurait trouver d'exemple que dans la Flandre.

Mais si le déjeûner et le dîner subissent de telles vicissitudes, il n'en est pas de même du souper que l'on sert à huit heures, lorsque les volets du magasin sont clos et lorsque la nuit est venue. Au souper, l'on prend gaiement sa place habituelle devant la table que revêt une nappe éblouissante de blancheur; conmie ce tyran de Thèbes , l'on dit : «■ A «demain les affaires sérieuses! » et l'on apporte à préparer la salade, ce mets indispensable d'un souper flamand, une attention et un soin auxquels on pourrait, sans

nulle emphase, appliquer l'expression italienne con amore. On mange avec lenteur, on savoure les mets, on discute sur la manière de les apprêter , et puis ensuite , sans quitter la table et en s'y accoudant , on se livre au bien-être de la digestion et à la douce chaleur dont un vieux vin de Bourgogne réjouit le cerveau. D'abord le gain de la journée et le bénéfice que l'on fera le lendemain occupent la conversation : peu à peu , surviennent les médisances et les commérages du quartier, commérages et médisances dont s'accommodent si bien l'oisiveté un peu jalouse et les petites idées de la bourgeoisie. Tout cela suffit, et de reste , aux besoins d'activité, fort restreints d'ailleurs, qu'éprouve l'imagination des dignes marchands. De la sorte on gagne neuf heures et demie ; à moins qu'une belle soirée n'engage toute

la famille à venir prendre le Irais sur le seuil de la maison : alors le père et la mère s'accoudent sur la porte , dont la partie supérieure s'ouvre à hauteur d'appui et se replie de côté ; ils regardent les passans ; ils saluent à voix haute les gens de leur connaissance qui surviennent ; ils lient conversation avec eux; ou bien s'il ne passe personne, ils se penchent et parlent à leurs enfans qui ont pris pour siège la pierre même du seuil.

Telles étaient, en 1784, les habitudes de la bourgeoisie de Lornouck , et partant celles de M. Nicolas Raparlier, marchand de draps et de merceries , demeurant sur la Grand'Place. La maison de M. Nicolas Raparlier se trouvait plaquée de bois, depuis le pignon pointu jusques à un rezde-chaussée bas et obscur, sur le fronton

LA FAMILLE 1)U MARCHAND. 2q

duquel les feuilles et les rameaux d'une vigne quelque peu flétrie laissaient entrevoir une enseigne: lesgrosses lettres jaunes de cette enseigne indiquaient le nom et la profession de son propriétaire :

« Nicolas Raparltert marchand de draps 0 et de merceries. »

Mais comme la plupart des pratiques de M. Nicolas Raparlier ne savaient pas lire, on avait placé, au-dessus de l'enseigne, en guise d'emblème parlant, une énorme planche figurant un bas , et revêtue d'une épaise couche de vermillon.

Depuis un temps immémorial, le Bas- Rouge avait acquis une popularité des plus grandes, surtout parmi les gens de village. Cette popularité était due , grâce à la manière aigre-douce dont M. Raparlier et ses filles faisaient les honneurs du comptoir; grâce à la bonne qualité des marchandises

OO l.A lAiAUIXi: DU MAUCHAND.

que Ton était sur de trouver chez M. Raparlier, et plus encore, grâce à l'habitude prise chez les campagnards, depuis cent ans, d'aller, de père en fils, faire des emplettes au BaS'Rouge. Aussi , le commerce de M. Raparher était des pkis lucratifs, et il rapportait un revenu régulier auquel , à chaque inventaire , il ne survenait pas , j'en suis sûr, une différence de cent livres en plus ou en moins.

Eustache Raparlier et ses deux sœurs , Françoise et Albertine, aidaient leur père dans les soins de la boutique ; et en outre l'une des jeunes filles vaquait tour à tour aux t ra vaux dy ménage, avec sa mère, bonne et digne femme qui ne sortait guère de sa cuisine , si ce n'est pour aller faire des emplettes au marché. Le temps qu'elle n'employait pointa préparer les divers repas, à

LA. FAMILLE DU MARCHAND. 5l

écurer et mettre en ordre les ustensiles culinaires , assise près d'une fenêtre, elle le passait à ravauder les bas et à entretenir le linge de sa famille.

Mademoiselle Françoise était une petite blonde, frêle, peu jolie, mais douce, affectueuse et bienveillante. Il y avait plus d'éclat dans les grands yeux d'Albertine, et ses traits réguliers , ses cheveux noirs dont la poudre ne savait pas tout-à-fait déguiser la couleur, sa taille svelte, et les* formes exquises de son bras revêtu d'une mitaine de tricot à jours , lui valaient le surnom de la belle mercière. Néanmoins, peut-être aurait-on voulu moins de hardiesse dans son regard , moins de mordant et moins d apreté dans sa voix. Du reste , nulle marchande de la Grand'- Place ne savait , comme elle , du seuil de

sa boutique, et d'une façon à la fois avenante et familière, convier les passans à venir faire leurs emplettes chez elle. L'adroite mercière savait lire sur la physionomie indécise des paysans l'objet qu'ils désiraient acheter, et s'empressait aussitôt de leur en faire l'énumération.

— De beaux bas , mes maîtres !.. . Vrai laine double !... De beaux bas qui vous dureront plus d'un an sans y mettre l'aiguille... Un bon marché comme vous n'en trouverez jamais !... Vous voulez une roulière, mon brave homme? Entrez ici, j'ai ce qu'il vous faut ! Cela vous ira comme un bas de soie... Entrez! Voyez, mon maître ! La vue n'en coûte rien... C'est un mouchoir de cou qu'il vous faut , ma chère dame ; un beau mouchoir rouge, et qui ne soit pas cher... Voilà , tenez , re-

gardez! Vous aurez beau laver et relaver ce mouchoir , la couleur ne changera pas le moins du monde. Garanti bon teint ! Foi d'honnête marchande. —

Les paysans entraient, séduits, voire étourdis , par ce bruyant étalage et ce flux de paroles. Alors, c'était à M. Raparlier et à la petite Françoise qu'ils avaient affaire ; l'une les persuadait par ses douces insinuations et par sa complaisance à toute épreuve ; l'autre, au contraire, réussissait encore mieux près des chalands par une sorte de brusquerie.

— Il ne faut pas s'en aller de la sorte sans dire le prix qu'on veut mettre , disait Françoise avec sa voix caressante et en attirant à elle le paysan qui marchandait.

— Dites où vous demeurez , et l'on

VOUS portera cela, criait d'un ton brusque le vieux mercier.

— Vous êtes une trop ancienne pratique pour que l'on veuille vous surfaire, alléguait ia jeune fille.

— Me prenez-vous pour un fripon, ou vous moquez-vous de moi ? demandait M. Raparlier.

Eustache n'imitait ni les façons avenantes de sa sœur, ni la brusquerie de son père. Il semblait ne s'occuper qu'à regret des travaux de la boutique , et servait en silence les chalands , que cette taciturnité n'accommodait guère. Car en apportant leur argent dans un magasin, les gens de la campagne aiment qu'on les câline et qu'on leur dise quelques bons propos ; sans importance, ils veulent qu'on leur en accorde,

et ils ne souffrent point aisément qu'on leur refuse l'aristocratie éphémère qu'obtient l'acheteur sur celui qui vend.

M. Raparlier comprenait cela ; aussi la mine grave d'Eustache excitait sans cesse son mécontentement.

— Il n'y a qu'un sot pour s'ennuyer de l'état qui le fait vivre , répétait-il à la journée. 11 ne faut pas , mon fils , parce que vous avez fait vos études et que vous savez du latin ^ traiter du haut de votre grandeur les braves gens qui vous font vivre. Ce n'est point avec de la fierté que vous gagnerez de l'argent. Après cela, croyez-moi, il n'y a pas là tant de motif d'être fier. Je ne sais pas si vous êtes un savant ; mais ce que je sais bien , et très bien , c'est que vous n'êtes pas fort en arithmétique, et que

Jb LA FAIVIILLE DU MARflHANlJ.

je suis obligé de repasser toutes les additions que vous faites; je suis sûr d'y trouver chaque fois des erreurs grossières.

Ces apostrophes se renouvelaient souvent dans le cours d'une journée; d'abord , parce que c'était malgré lui que M. Raparlier avait consenti à laisser entrer Eustache au collège ; qu'il avait fallu pour cela l'intervention même de monseigneur l'Archevêque , parrain du jeune homme ; ensuite, parce que toute personne qui se trouve en possession du pouvoir absolu est toujours disposée à en abuser ; et enfin, parce que la longue habitude du despotisme et un esprit de tracasserie, inné, je crois, chez la classe bourgeoise, portait le marchand à harceler son fils du matin au soir. Pour dernier motif, nous ajouterons que madame Raparlier et ses deux

filles ne prenaient point garde aux paroles bourrues dont il plaisait au mercier de les assaillir ; et qu'au rebours, Eustache s'en montrait on ne peut plus tourmenté.

Il fallait néanmoins qu'il se tût et qu'il souffrît en silence, car la discipline sévère établie dans la maison ne permettait point que l'on répliquât un seul mot au chef de la famille. C'était donc un supplice continuel pour le pauvre garçon ,qui , froissé et fatigué, supportait un tel joug avec impa« tience et presque avec désespoir : d'autant plus que les études distinguées qu'il avait faites lui donnaient une haute opinion de son mérite personnel, et le rendaient convaincu qu'il était né pour toute autre chose que pour végéter dans les comptoirs du Bas-Rouge. Madame Raparlier mettait tous ses soins à rendre moins I. 2

rude, à l'égard d'Eustache, l'humeur impérieuse de son mari. Mais, elle-même, elle n'osait employer que des observations indirectes : d'ailleurs elle ne comprenait pas, disons le, — elle qui depuistrente ans avait pris l'habitudedes gronderies dumercier, et qui ne les regardait même point comme un inconvénient , — elle ne comprenait pas combien réellement ces gronderies faisaient mal à Eustache. Mais elle était mère ; et , tout en n'approuvant pas son fils, elle ne cherchait pas moins à rendre ses chagrins moins rudes et à porter de l'adoucissement à ses peines. Il résultait de ces dispositions de la bonne femme une aveugle complaisance de sa part pour les caprices les moins raisonnables de son fils. Elle lui donnait de l'argent en cachette : elle flattait ses goiàts de luxe en ne lui confectionnant que du linge d'une extrême

finesse ; elle se tenait toujours à l'affût des rares bons momens de son mari, pour en obtenir tout ce qu'elle pouvait imaginer de nature à plaire à Eustache. Ce faible et cette tendresse excessive de mère, loin d'être une consolation pour le jeune homme, ne servaient au contraire qu'à le faire persévérer dans l'idée que son père se montrait injuste à son égard; et lui donnaient , pour lui résister, une force qu'il n'aurait pas gardée peutêtre s'il ne s'était senti soutenu par sa mère.

Or, vers la fin du mois d'août , par un samedi, et après avoir fait, durant toute la journée, une vente considérable qui répandit sur la physionomie importante de M. Raparlier une belle humeur qu'il n'avait pas souvent, le marchand ferma sa boutique

et se rendit au Salut avec toute sa famille. Immédiatement après l'office du soir, il revint au logis, et madame Raparlier, toute joyeuse de l'air serein de son mari , s'évertua à disposer la table, si vite et si bien, que tout était déjà prêt avant que le marchand n'eût mis sa robe de chambre et chaussé ses pantouffles. Il s'assit, dit le Benedicite , et mangea sa salade avec un appétit qui ne lui laissa pas le temps de lever les yeux. Cette première faim une fois rassasiée, il regarda autour de lui et s'aperçut de l'absence d'Eustache. Ses traits se rembrunirent aussitôt, et il demanda d'une voix grave et qui n'annonçait rien de bon :

— Où donc est votre fils ?

Ces paroles jetèrent la terreur dans

LA FAMILLE DU MAKCllAJVD. /^i

lame de madame Raparlier et de Françoise qui s'était bien gardée de mettre le couvert d'Eustache. Alberline sourit comme si elle sût où se trouvait son frère.

— Eustache avait mal à la tète, allégua madame Raparlier.

— Rien n^empèche de manger comme le mal de tète, ajouta bien vite Françoise.

— Et comme il n'avait pas faim, ilaura ete faire un tour de remparts.

— Oui dà! Vous croyez cela? répondit M. Raparlier. Et le ton qu'il mit à ces paroles jeta comme un poids sur la poitrine de Françoise et de sa mère.

Albertine,an contraire, semblait

preu-

42 lA FAMILLE DU MARCHAND.

dre une joie malicieuse à ce qui se passait.

— Eustache nous a quittés au coin de la rue des Malades , dit-elle.

M. Raparlier fronça le sourcil sans répondre , et le reste de la soirée se passa dans un silence froid et angoiseux. Le temps semblait à madame Raparlier d'une lenteur, d'une lenteur inexprimable! Et pourtant , chaque minute augmentait son inquiétude. Au moindre bruit , elle prétait l'oreille pour tâcher d'entendre les pas de son 61s ; sous mille prétextes, elle allait à la porte , afin de voir s'il ne revenait point... Hélas! à neuf heures et demie, il n'était pas encore de retour.

Quand Tunique coup de l'horloge, an-

LA FAMILLE DU MAllCHAND. 43

noneant la demi-heure eut vibré, M. Raparlier se leva, prit les clefs de la porte, s'en fut la fermer à double tour et en tirer les verroux ; puis il revint dans la chambre où madame Raparlier et Françoise se tenaient plus mortes que vives. .

Alors il s'agenouilla. Les trois femmes l'imitèrent, et il récita les prières du soir. Ces prières terminées , il se mit debout près de la cheminée, et sa femme fit comme lui; les jeunes filles s'inclinèrent devant le vieillard et devant leur mère; et elles dirent :

—Bénédiction, mon père î Bénédiction, ma mère !

M. Raparlier et sa femme , avec une simplicité qui ne manquait pas de no-

blesse, étendirent leurs mains sur le front de leurs entUns et y tracèrent un signe de croix.

— Bonsoir, mon père ! Bonsoir, ma mèrel firent ensemble les jeunes filles.

— Bonsoir, répondit seul M. Raparlier; car sa femme avait le cœur trop gros pour pouvoir proférer un seul mot.

Françoise et Albertine allumèrent une seconde lampe à la lampe qui éclairait l'arrière -boutique dans laquelle cette scène avait lieu , et elles montèrent l'escalier de la petite mansarde où elles couchaient ensemble.

Cependant, madame Raparlier portait rà et là des regards d'inquiétude que ne

voulait point apercevoir son mari. A la fin , et comme elle le voyait là, debout, l'attendant, et une lampe à la main , elle passa son bras sous le bras de M. Raparlier, et se hasarda à dire :

— Et Eustache ?

— Montons coucher ! répondit le mercier d'une voix inflexible et en mettant la main sur sa poche comme pour s'assurer que la clef de la porte y était encore.

lU

Il y a dans toutes les consolations qui peuvent arriTer au cœur de l'homme , une pensée de femme.

JlAII-PA»I,-FlriDéBie RiCHTIB.

OdiUe.

Il est une époque de l'adolescence où l'âme, jusques alors comprimée en des organes encore incomplets, se développe avec ces organes. L'imagination, restée presque nulle, surgit, s'échauffe, bouillonne et s'exhale en idées fraîches et gra-

5û ODILLE.

cieuses. Le jeune homme devient meilleur; i[ éprouve un besoin ardent et nouveau de tendresse ; et cette tendresse , produite par l'exaltation des sens, et qui ne sait point encore vers quel but mystérieux l'attire la nature , se reporte vers les affections de la famille, les accroît, les pare , et les poétise.

Mais si , par malheur, cette tendresse n'est point payée d'un retour d'exaltation semblable ; si , loin de là , elle se trouve froissée par de l'indifférence, du dédain ou de la rudesse , alors elle cherche à se reporter sur d'autres objets, et atteint bientôt le but véritable en devenant dé l'amour. Néanmoins, cet amoiir conserve la pureté naïve des affections de la famille; c'est une passion où les sens n'agissent qu*à l'insii; c'est une ardeur qai réside

OPILLE. 5 1

surtout dans rimagination ; c'est Ujqi ^lulte qui fait qu'une femme rassemble sur elle toutes les pensées d'un jeune homme, toutes ses sensations, tout son être , jtoujte son ânae, toute sa vie. Il frissonne au bruit de sa robe; il s'émeut sous s/pn regajpd. Qu'elle vienne à lui parler, ses joues s'empourpreront; son cœur battra plus vitç; et, §i sa main effleure la sienne, vous le yerrçz défaillir, tout palpitant d'une extase voluptueuse. Pour cette femme, les plus grands sacrifices lui paraîtront peu; pour elle, il n'hésitera pas à compromettre , à détruire même les plus réelles espérances de son avenir. Les obstacles ne l'arrêteront pas ç| ne feront que le rendre plus ardent; il se (îressera devant l'autorité paternelle qui l'a tenu si long-temps courbé; il luttera contre Q$\psi autorité; il ne reculera pas

flevant la malédiction, dont l'idée seule naguère le faisait pâlir d'effroi.

Et cependant, une passion à ce point énergique, ardente et sans bornes, ne se manifeste que par des apparences et des démarches humbles et timides près de la jeune fille aimée ; car c'est toujours une jeune fille qui fait naître le premier amour. Chaste, nous l'avons dit, comme la tendresse que l'on éprouve pour sa mère, cet amour reculerait devant la terrible idée de réprobation : « Adultère. »

Grâce à la richesse d'une imagination neuve, grâce à une bienfaisante inexpérience , on se complaît à parer de perfections idéales cette jeune fille que l'on aime , et l'on se persuade aisément que des prestiges aussi délicieux sont de la réalité.

Alors on se prosterne devant l'idole que l'on s'est faite, et l'on trouve encore indignes d'elle, même les vénérations exagérées qu'on lui prodigue ; alors , comme les courtisans d'Elisabeth, on ne s'approche d'elle qu'en fermant les yeux et en les voilant à demi de la main, afin de n'être pas ébloui d'un éclat imaginaire. Jugez si l'on n'accuserait pas de profanation , si l'on ne rejetterait pas au loin , des désirs vulgaires et des audaces qui ravaleraient l'ange et en feraient une femme ordinaire! Jugez si l'on voudrait échanger ces croyances ineffables, contre une vérité amère ; ces mensonges de bonheur, contre une réalité nue et hideuse de sécheresse ? Oh ! non ! Sans y réfléchir , et par un instinct machinal, on fait tout pour assurer et pour prolonger son illusion ; on n'ose espérer que peu , et ce peu cause des attentes et des joies sublimes. 1. 3

Un sourire, une inflexion de voix amicale, le don d'une fleur, voire de moindres choses, comblent de plaisir et semblent des faveurs sans prix. A peine ose-t-on avouer que l'on aime : à peine ose-t-on le lui dire, à elle, d'une voix basse et altérée. Encore faut-il, pour se livrer à tant de hardiesse, qu'une forte émotion nous l'arrache pour ainsi dire par surprise ; sans cela, l'on attendrait encore durant des jours, durant des semaines, durant des mois ; durant des années , peut-être. Qu'importe! N'est - on pas heureux, plus heureux de la voir, de s'enivrer de sa vue quand elle est là, et quand elle est absente , de s'attendrir à sa souvenance et de penser avec transport qu'on la reverra bientôt! Qu'importe! Puisque les yeux s'emplissent de douces larfpe^j puisque le cœur palpite de ^J^tte-

mens précipités, puisqu'une âme jeune , vierge et noble peut à peine suffire aux émotions généreuses qui l'étreignent de toutes parts.

Eustache Raparlier, astreint à des occupations peu relevées, il faut le reconnaître, mais dont il s'exagérait encore, et de beaucoup même , les ennuis et les exigences , ne savait sur quel objet reporter l'activité de son imagination, d'autant plus forte qu'elle avait été excitée à Tavance par la chaleur factice de l'étude et des belles-lettres. Donc, on comprendra sans peine ce que dut souffrir le pauvre jeune homme, quand, au sortir du collège, il lui fallut quitter les vers d'Horace pour une aune ; et, au lieu de faire des amplifications latines, vendre des bas et additionner des factures. Il subissait, dans

toute leur amertume , les funestes conséquences de l'éducation de collège qui lui avait fait passer huit ans à des études, inutiles pour lui désormais. Hélas ! si elles n'eussent été qu'inutiles ! Mais en outre d'un savoir vide, elles lui avaient donné un orgueil extrême de ce savoir, et un grand dédain pour tout le reste ; elles lui avaient désenchanté la bonne vie de famille cette fausse lumière, sans produire de clarté pour Eustache, lui avait rendu visibles les ténèbres. Il se croyait déchu ; il pleurait sur sa déchéance; et pas un jour ne se passait sans que l'apprentimercier ne s'appliquât les vers d'Ovide, où l'infortuné poète , banni des délices de Rome et jeté parmi des barbares , pleure les chagrins et les désespoirs de l'exil.

Néanmoins, disons-le, une peine encore

plus puissante serrait le cœur d'Eustache, et lempèchait de se dilater et de se livrer à de paisibles épanchemens. Nous voulons parler des tracasseries minutieuses dont M. Raparlier le harcelait sans cesse , et qui , plus que tout le reste , rendaient le séjour paternel insupportable à l'ex-étudiant. Il aurait encore pu prendre son parti sur des occupations mercantiles, si l'on avait su les parer d'un peu de bonne mine , et de manières accortes. Au contraire, se voir sans cesse heurté à petits chocs qu'il faut subir sans oser montrer ni son impatience, ni sa colère; endurer des humiliations prodiguées à plaisir et sans nécessité; faire un métier, et s'entendre rappeler sans cesse qu'on fait un métier, qu'on le fait à regret, qu'on est forcé de le faire , certes il y avait là largement de trop pour lasser des patiences

plus endurantes et pour mettre en dégoût d'une pareille vie.

Voilà pourquoi Eustache , la première fois qu'il vit au Salut mademoiselle Odille Taffin et qu'il admira ses beaux yeux bleus , son sourire tendre , ses deux petits pieds et sa jolie taille que foisait si bien valoir un accoutrement de deuil , soupira sans motif, et devint rêveur. Voilà pourquoi , le lendemain , en entrant à l'église, il chercha tout d'abord mademoiselleOdille Taffin. Voilà pourquoi il s'attrista d'abord de ne point la trouver, et il se réjouit plus lard, lorsqu'elle arriva, et qu'elle vint s'agenouiller à quelques pas de lui. Dès lors, au lieu de lire dans son livre d'Heures, de réciter pieusement ses oraisons et de mêler sa voix à la voix des chantres, il passa toute la durée des offices à considérer la

jeune fille, et à réver à mille projets vagues et doux. Les journées lui devinrent longues; son humeur triste et réservée prit un caractère encore plus triste et plus réservé et il rechercha davantage la solitude. Cependant, il apportait de la recherche à sa toilette ; jamais sa mère ne l'avait vu montrer autant d'exigence sur la blancheur de son linge, et son coiffeur-perruquier, maître Laoust , ne savait plus mettre assez de talent pour accommoder le jeune homme naguère si peu soucieux de la manière dont se trouvaient poudrés ses cheveux.

A huit jours de là, par une après-dînée, qu'Eustache , dans la boutique , se tenait , les bras croisés , grâce à un rare moment de relâche , et que , vous le sentez bien , il songeait à mademoiselle Odille, il tressail-

lit comme en sursaut, et sentit une chaleur subite rougir ses joues et monter à son cerveau.

Mademoiselle Odille entrait dans la boutique et embrassait affectueusement Albertine et Françoise.

— C'est bien mal à toi , chère Odille , de venir me voir seulement aujourd'hui ; j'ai cru que tu me boudais.

— Mais , ma chère Albertine , comment as- tu donc pu penser cela? Tu sais bien que j'arrive de la campagne ; — de chez mon oncle , où j'ai passé plus de dix-huit mois près de ma pauvre mère. Maintenant que le bon Dieu l'a rappelée à lui , ajoutât-elle en essuyant de grosses larmes qui tombaient sur ses joues , je suis revenue près de mon père, auqtiel mes soins étaient

des plus nécessaires pour diriger son mé^ nage.

— Je comprends que tu aies eu beaucoup à faire, et nous sommes injustes de t'adresser des reproches, fit la bonne petite Françoise.

Les jeunes filles se mirent ensuite à parler de mille choses frivoles, et auxquelles cependant elles savaient trouver un vif intérêt : les marchés , et le prix des denrées d'abord , et par-dessus tout ; puis , des dissertations sur la manière d'apprêter ces denrées et de façonner certaines pâtisseries ; puis des détails sur d'anciennes compagnes, puis d'autres choses occupèrent leur conversation , furent laissées, furent reprises , se croisèrent, s'en"tremêlèrent, et reparurent pour disparaî-

tre encore. Mais, le croira-t-on? A peine quelques paroles de modes et de chiffons vinrent-elles se mêler à cette longue conversation. Alors, voyez -vous, une jeune bourgeoise ne changeait pas la forme de ses vêtemens de six mois en six mois ; alors elle ne remplaçait pas ces vêtemens , au moins une fois Tannée , comme elle le fait à présent. On avait une robe pour chaque saison — d'un tissu solide — qui coûtait le prix de vingt robes de toile peintes, et qui aurait fait peur à nos jolies Flamandes d'aujourd'hui, habituées aux frêles étoffes de coton , étoffes de si mince valeur, et qu'elles peuvent, à cause de cela, renouveler quand bon leur semble.

Ainsi , l'uniformité , la triste uniformité privait les Flamandes du plaisir de parler toilette, et il fallait qu'elles se torturassent

l'imagination pour parvenir à varier un peu leur coiffure , les broderies de leurs manchettes , et d'autres accessoires fort secondaires. Encore les parens, quand ils s'en apercevaient, disaient-ils que cela ne seyait point à une fille bien élevée et qui voulait devenir bonne femme de ménage.

Au milieu de la conversation , et tandis qu'Albertine racontait je ne sais quelle histoire maligne sur une de ses anciennes amies , Odille poussa le coude de Françoise et lui demanda tout bas :

— Quel est ce jeune homme?

— Mon frère.

'— Tu as un frère?

— Il est resté au collège de Brouay durant sept années, et il n'est de retour que depuis un an.

Odille jeta un regard rapide sur Eustache, et dès lors, sans y prendre garde peutêtre, et par un instinct de femme, elle mit plus de soin à se bien tenir et moins d'abandon dans son bavardage.

Quant à Eustache qui avait vu et compris le geste d'Odille , il en sentit augmenter encore davantage sa rougeur et son trouble. A la fin pourtant, et après une longue hésitation , il s'approcha timidement des jeunes filles, écouta quelque temps leur conversation , et se hasarda à y jeter un mot.

Albertine, sans prendre le moins du

monde pitié de l'embarras de son frère , s'écria avec sa voix vibrante et dure.

— Tiens, le voilà qui parle! Vraiment, garçon , il pleuvra aujourd'hui , car le baromètre de votre humeur change d'une manière étonnante.

Françoise se sentit peinée de cette exclamation , et voulut la réparer. Prenant donc la main de son frère :

— Pauvre garçon! dit-elle, il est toujours si souffrant !

— Souffrant ! reprit Albertine. Il mange comme quatre, et n'éprouve aucun mal.

Ses souffrances, c'est nous qui les endurons , car je ne lui connais d'autre indis-

position qu'une perpétuelle mauvaise humeur.

Odille fit, en réponse de la diatribe d'Albertine, un demi-sourire, et ce demisourire mit au désespoir le pauvre Eustache dont on ne saurait se peindre l'air décontenancé. Il attacha sur sa sœur des regards d'indignation et de colère; mais ces regards ne firent que rendre encore plus acerbe l'impitoyable Albertine.

— Tu ne peux te figurer , ma chère , ajouta- 1- elle en s'adressant directement à Odille, tu ne peux te figurer quel aimable jeune homme fait mon frère! Des journées entières sans parler, ou bien jeter au nez des gens quelque parole dédaigneuse ou désagréable; manger sans dire un mot, éviter sa famille autant qu'il le

peut... n'est-ce pas qu'il doit être d'une société forl aimable ?

— Vous êtes une bavarde et une méchante , s'écria Eustache hors de lui.

— Vois- tu les jolies expressions et l'air fraternel ?

Et elle ricanait, et elle montrait au doigt Eustache, qui, plein de honte et de colère, s'en fut dans sa chambre et se jeta sur son lit. Là , il pleura long-temps avec amertume. Quelle opinion aura de lui mademoiselle Odille? que va-t-elle penser d'un jeune homme trailé de la sorte et présenté sous des couleurs si odieuses ? O mon Dieu , mon Dieu , qu il est à plaindre !

Tandis que le pauvre garçon se lamen-

6S ODILLB.

tait ainsi, la bonne petite Françoise mettait à profit l'absence d'Albertine, que sa mère avait appelée pour l'aider à préparer le souper, et tâchait de réparer le mal causé par sa sœur. Car elle se sentait triste et humiliée en songeant que l'on pouvait avoir mauvaise opinion de son frère, et elle disait de lui tout le bien possible: racontant quels prix nombreux il avait obtenus au collège , et comment il dînait tous les dimanches chez monseigneur l'archevêque , son parrain. Après cela elle manoeuvra si bien, qu'Odille vint avec elle dans la chambrette de son amie pour voir un joli serin dont Eustache lui avait fait cadeau.

Odille se récria sur la gentillessç de l'oiseau.

— Eustache m'en a fait présent le jour de ma fête! s

— Tu es bien heureuse , d'avoir un si bon frère.

Ces paroles ravirent Françoise ^ et elle aurait volontiers embrassé Odille.

— Ecoute! dit-elle dans sa joie naïve, et ne sachant qu'imaginer d'agréable pour remercier Odille du plaisir qu'elle lui causait. Ecoute! Eustache en a encore trois tout semblables, et il faut qu'il t'en donne un.

— Oh ! je te remercie , fit la jeune fille, dont les yeux pétillaient de désir et de satisfaction.

— Eustache ! cria Françoise en frappant doucement à la porte de son frère: Eustache, puis-je entrer?

Eustache vint ouvrir et fit un mouvement en voyant Odille: mais les deux jeunes filles avaient l'air si franc qu'il se remit de son trouble et qu'il se sentit tout à l'aise.

— J'ai dit à Odille que tu étais aimable et complaisant , continua Françoise avec une douce câlinerie , et tu vas le prouver, n'estce pas, mon petit frère? Odille vient de voir le joli serin que tu m'as donné, et elle voudrait bien en avoir un semblable.

Mademoiselle Taffin baissa les yeux, rougit , et balbutia :

ODILLE. nt

— Françoise, oh! Françoise, cela est indiscret! Ne croyez pas, monsieur...

Mais l'heureux Eustache avait déjà quitté du mur une cage toute dorée où sautillait un serin charmant, et il la présentait à Odille, qui brûlait d'accepter, et qui néanmoins ne l'osait pas.

— Françoise , dit alors le jeune homme, offre toi-même la cage à mademoiselle Odille; d'une amie, elle ne la refusera point.

— Il a raison , répliqua Françoise en prenant la cage; nous la porterons demain chez toi: n'est ce pas, mon frère?

Eustache n'y put tenir, et il kii fallut embrasser tendrement sa sœur.

']2 ODILLR.

Le lendemain, il vint avec Françoise apporter à Odille le serin promis la veille; et depuis ce jour il renouvela ses visites, d'abord à de longs intervalles ; après cela , insensiblement , à des intervalles plus rapprochés; et enfin, une ou deux fois par semaine. Il fallait, pour cela, tromper la vigilance de son père et alléguer des prétextes qui lui permissent de sortir, prétextes qui n'étaient pas toujours faciles à trouver. En compensation , et grâce à la coutume qui permet aux jeunes filles flamandes de recevoir les visites des jeunes gens, il trouvait Odille presque toujours seule chez elle, car les affaires de M. Taffm le tenaient absent de chez lui une grande partie de la journée, et l'obligeaient en outre à de fréquens voyages.

Néanmoins, malgré la longue durée

des visites qu'il faisait à mademoiselle Odille, jauiais Eustache ne s'était senti le cœur de dire à la jeune fille qu'il l'aimait; il se trouvait heureux à un tel point de la tendre intimité qui régnait entre eux!

elle avait des paroles tellement douces pour le consoler, pour l'aider à supporter les tracasseries dont le persécutait M. Raparlier! 11 arrivait près d'elle découragé, le cœur serré, et plein de sécheresse : bientôt, comme par enchantement, il se sentait renaître au sourire , et à la voix d'Odille , on aurait dit qu'il sortait d'un sommeil pénible , tant le plus frais bien-être succédait en lui à un malaise inquiet. 11 respirait mieux; son cœur se dilatait, et des paroles spirituelles et joyeuses venaient d'ellesmême sur ses lèvres.

Dire à Odille qu'il l'aime compromet-

trait tant de bonheur. Elle se complaît dans une innocente intimité; le nom d'amour amènerait la contrainte et la réserve... Et puis , qui le sait? Peut-être ne l'aime-t-elle pas d'amour? Peut-être, ce qu'elle éprouve pour lui n'est-il que de l'intérêt et de la pitié : rien de plus... Oh ! non : il vaut mieux rester ainsi que de s'exposer à perdre tant. D'ailleurs à quoi le mènerait cet aveu ? Une fois le mot d'amour prononcé, le mot de mariage doit le suivre : il faut que son père le sanctionne, cet amour ! Son père!... Comment lui faire un tel aveu ? comment obtenir son assentiment? Odille n'a pas de fortune... Et puis tous les deux sont si jeunes! Non, oh! non, qu'il se taise, et qu'une fatale imprudence ne trouble en rien le seul bonheur qu'il ait au monde.

Il y avait bientôt six mois qu'Eustache aimait de la sorte mademoiselle Odille, quand par malheur quelques allusions méchantesd'Albertinevinrentdonner l'alarme à M. Raparlier. Le marchand se mit à exer? cer sur son fils une surveillance tellement sévère, que l'amoureux infortuné ne put , durant quinze jours, aller faire visite à Odille. A la fin , ne la voyant plus venir au Salut, et ne pouvant résister davantage à ses inquiétudes , il prit un parti désespéré , et se sauva , le soir, en revenant de l'église.

Odille était malade et pleurait , lorsque Eustache entra chez elle. A sa vue , elle jeta un cri, se leva et, toute honteuse, se cacha le visage dans les deux mains.

Eustache prit une de ces mains, et força les yeux d'Odille à le regarder.

y5 ODILLE.

Un sourire plein de sérénité épanouit alors le regard de la jeune fille, et les inquiétudes et les soupçons qui l'alarmaient sur la fidélité d'Eustaclie avaient entièrement disparu de sa pensée.

— Mademoiselle Odille ! murmura le jeune homme , oh! que j'ai souffert depuis quinze jours!

— Et moi donc !

Oh ! vous m'aimez ! n'est-ce pas que

vous m'aimez? Dites, dites, ne vous cachez pas de la sorte, Odille ! mon amie.,.

Odille cacha sa tête sur l'épaule d'Eustaclie , et il fallut bien des paroles et bien de douces violences pour l'obliger à re-

ODILLE. y 7

garder son ami : encore ne le fit-elle d'abord qu'à la dérobée. Peu à peu, néanmoins, ils se rassurèrent , et à ce premier trouble , à ce premier embarras , succéda bientôt une confiance sans bornes et un délicieux abandon : si bien qu'ils ne prirent point garde que la nuit était venue ; si bien qu'ils oublièrent que le temps s'écoulait avec rapidité, et qu'ils tressaillirent d'effroi quand la pendule de cuivre, appendue au mur, sonna neuf heures et demie.

Ils s'éveillèrent comme d'un songe.

' — Adieu , Odille, adieu! Il faut que je coure bien vite à la maison ; je me glisserai dans ma chambre, et d'ici à demain le courroux de mon père sera un peu apaisé.

~ Adieu, monEustache, adieu!

Le jeune homme partit rapidement, et il avait disparu depuis long-temps que l'heureuse Odilie regardait encore du côté où il s était dirigé.

A latin, elle ferma soigneusement la porte de la maison , — car son père était absent,— monta dans sa chambre; et après s'être déshabillée à demi, elle demeura là , pensive et rêveuse, oubhant de réciter ses oraisons du soir.

v{DG?>.

Le pauvre jeune homme qui jusques alors avait conserré inlacle la virginité de ses bas blancs, mit par malheur le pied tout au bord du bourbier. Marthe lui cria : Monsieur Paul , prenez garde , car tous allez tomber dans ce trou et vous en aurez jusques aux jambes.

Auguste LiroNTAiRB. Le roman de familU.

Z.a porte fermée.

Lorsque après cinq à six minutes de course, l'amant d'Odille arriva sur la grand'place , ses regards ne pouvaient apercevoir encore la maison du Bas»

Rouge, que , déjà , ils la cherchaient avec transes. Il fait quelques pas de plus... Mal-

heur ! Son père se couche. Trois fenêtres de l'étage brillent de la lueur d'une lampe à travers les rideaux bleus et blancs; seule la mansarde d'Eustache se trouve dans une obscurité profonde.

A cette vue fatale , il lui faut s'arrêter : les jambes lui manquent ; un vertige tournoie autour de ses yeux , et mille idées funestes se heurtent dans son imagination, A la fin, il tâche de rassembler un peu de calme, et, après une courte et cruelle hésitation, il s'approche de la maison paternelle.

Il tire doucement la sonnette. Elle tinte. Il écoute.]

Rien.

Rien après le tintement de la sonnette ; rien que le bruit de son cœur qui bat: rien que son haleine qui souffle avec violence;

Un léger bruit... On vient... Non. Ce sont des pas qui s'arrêtent et qui cessent. On ne vient pas... On ne l'a pas entendu;.. Il faut sonner de nouveau.

II reprend le cordon de la sonnette.

Avant de le tirer, il reste long-temps delà sorte, le bras à demi levé et l'oreille aux aguets. A la fin il sonne. Nouvelle attente. Nouveau silence.

Et pourtant, cette fois, il est impossible qu'on ne l'ait point entendu , car le bruit clair et vif de la sonnette s est prolongé long-temps au milieu du silence le plus complet... Pourquoi ne vient-on pas

ouvrir? On ne peut pas songer à le laisser ainsi sans gîte... c'est une peur que l'on veut lui faire ... Mais non : voici que la lumière s'éteint dans la chambre de ses deux sœurs. Elle disparaît également dans la chambre de son père. Malédiction !

Alors il saisit une troisième fois le cordon de la sonnette , et il lui donne une secousse brusque qui produit un tintement sec.

Puis, comme l'on ne répond point, Eustache se sent frémir d'une sorte de frénésie , ses poings se serrent , son cœur se gonfle , ses yeux s'emplissent de larmes. Il s'accroche pour la quatrième fois au cordon de la sonnette ; il l'agite longtemps avec violence. Durant vingt minutes , ce fut un tintamarre confus capable

d'éveiller un mort , ou du moins de mettre hors de lui le plus pacifique des vivans.

Personne ne bougea dans la maison.

Eustache recommença de plus belle. A la fin, tout-à-coiip la sonnette rendit un son faux et incomplet que suivit un bruit sourd; le fil de fer s'était brisé, et cette rupture avait produit en outre la chute de la sonnette, qui vint tomber sur un tas de toiles, où elle s'endormif.

Au comble de la rage , Eustache prit alors un énorme grès, et se mit à en frapper avec violence sur la porte qui retentit au loin de coups terribles.

Nul ne répondit dans la maison a ce va-^i carme inouï.

Il y avait bien dix minutes qu'Eustache épuisait ses forces à ce nouveau moyen de faire du bruit , lorsque le guet vint à passer. Le guet se composait de six fantassins , commandés par un sergent.

Or, le sergent était un bel homme de près de six pieds ; chaque fois qu'il passait sous un réverbère , il admirait ses jambes élégantes, revêtues de guêtres dont une journée de service n'avait pas le moins du monde altéré la blancheur. Et c'était grande joie pour le sergent que de considérer de la sorte ses guêtres si blanches et si nettes , et dont il ne possédait que deux paires. L'une de ces paires , d'une toile moins fine, formait par malheur au-dessus du pied un pli disgracieux; l'autre était celle qu'il portait, et dont nous avons déjà énuméré la finesse et la

coupe heureuse. Jugez donc de la satisfaction du sergent puisque, grâce aux précautions inouïes qu'il avait prises, il pourrait demain , à la parade, se parer de sa belle paire de guêtres et laisser l'autre dans son havresac !

Cette pensée l'avait mis en si agréable humeur , que trois fois il avait daigné dire des paroles bouffonnes aux six hommes du guet, paroles qui avaient excité un rire dont le digne sergent se sentait tout aise. Grâce à cette satisfaction intime de luimême, il s'approcha d'Eustache , avec une bienveillance facétieuse que le jeune homme accueillit assez mal.

— Ohé ! mon garçon , voici une vilaine heure pour jouer de la grosse caisse sur cette porte. Rengainez votre marteau de

pierre, et passez votre chemin sans troubler le sommeil des bourgeois.

« — Au diable!

Le sergent recula , car il se trouvait près d'un large ruisseau , et il continua :

— Mon garçon, faites attention à vous, ou bien nous vous mènerons passer la nuit au corps-de-garde.

Eustache vit alors l'uniforme du sergent, et les six fantassins qui marchaient derrière lui, l'arme au bras. Jugeant que toute résistance était inutile, il jeta le grès qu'il tenait, et s'éloigna en murmurant des imprécations.

Par malheur, le grès alla frapper contre

le mur, et, du choc, vint rouler dans le ruisseau, d'où il fit jaillir un large flot de boue. Les guêtres du sergent en restèrent couvertes. Le pauvre homme aurait préféré, je crois, un grand coup d'épée à travers le corps. Il lui fallut donc une vengeance à tout prix , et quoiqu'il sût bien qu'Eustache n'avait pas eu l'intention de l'éclabousser , il se rua sur le jeune homme et s'écria :

— Ah! drôle , c'est ainsi que vous traitez le sergent du guet? Au corps-de-garde!

— Au diable! répliqua Eustache, qui, comme tous les gens en colère , ne sortait ni d'une même idée , ni d'une même expression.

Mais le sergent l'avait pris au collet, et

il le secouait rudement. Cette étreinte et cette secousse achevèrent de jeter la confusion dans les idées d'Eustache , dont la colère avait depuis long-temps allumé le sang et bouleversé le cerveau. Il répondit à l'agression du sergent par un coup de poing violent; une lutte s'ensuivit, longue, opiniâtre, sanglante, et ce fut la figure dans un état horrible , les habits en lambeaux , mains et pieds liés , que le fils de M. Raparlier arriva au corps-de-garde.

Le sergent, qui , durant le combat, avait eu le collet de son uniforme déchiré, et l'étoffe blanche de ses revers couverte de taches de sang, vengea ces avaries de son élégance militaire en faisant mettre au cachot le prisonnier récalcitrant. Eustache fut donc jeté dans une sorte de cave obscure, sur un lit -de -camp vermoulu,

LA. PORTE FERMÉE. gt

et une porte renforcée de verroux se ferma sur lui, non sans un bruit sinistre de ferrures et de clefs.

Débarrassé de ses liens, Eustache se mit d'abord à parcourir avec rage l'étroite enceinte de sa prison. Il se heurtait la tête contre les murs : il criait , il hurlait , il blasphémait , il se jetait sur les barreaux de fer de sa petite fenêtre: il les empoignait à deux mains et cherchait à les ébranler : il s'arrêtait pour accabler d'injures le guet, le sergent et le corps-de garde : il proférait des menaces ; il jurait de se venger.

Certes, personne n'aurait pu reconnaître en ce forcené, les yeux hagards, les cheveux hérissés, la bouche tordue, le doux et mélancolique marchand du Bûs- Rouge. Je doute même que mademoiselle

9» tA. PORTE FERMEE.

Odille, elle-même, eût reconnu son amant, dès le premier abord.

Insensiblement, rhumidité des lieux où il se trouvait gagna les membres d'Eustache, les pénétra de froid , et les raidit. Sa poitrine fatiguée respirait avec peine ; la voix manquait à sa gorge desséchée, et à l'exaspération de sa tête succéda bientôt une pesanteur glaciale, et presque de l'hébétement. Il se jeta sur le lit-de-camp, s'y blottit de son mieux , et , dans cette position , se laissa surprendre par un assoupissement inquiet et lourd. Là, sans qu'il dormît tout-à-fait , il fut obsédé de rêves pénibles, et qui venaient joindre leur malaise au malaise du corps d'Eustache.

Quand il sortit de cet état, le jour commençait à poindre dans son cachot.

Il eut quelque peine à réunir ses idées; il lui semblait qu'un cauchemar le fatiguait et se moquait de lui. L'état pileux de ses vêtemens, cette nuit entière passée hors du logis paternel, en prison, tout cela, oui, ne saurait être qu'un cauchemar. Oh! s'il en sortait, s'il pouvait se reveiller. Mais non... Il ne le peut point...

La porte du cachot cria sur ses gonds et s'ouvrit. Le sergent du guet entra, étendant la jambe gauche sur laquelle le pli de la guêtre produisait le plus fâcheux effet ; jetant ensuite un regard sur cette jambe comme pour entretenir son courroux , il se tourna vers un officier qui le suivait, et désigna du doigt , et sans dire un mot , Eustache, assis sur le lit-de-camp.

A peine l'offici er qui suivait le sergent

94 l'A PORTE FERMÉE.

daigna-t-il honorer d'un coup d'œil le jeune homme, mal vêtu, qui gisait là dans l'obscurité.

— Qui es-tu, drôle ? demanda-t-il d'un ton dur.

Eustache, indigné de la manière dont on lui parlait, se sentit l'envie de répliquer comme il le fallait à un tel interrogatoire; mais il se contint , et se résigna du mieux possible aux humiliations des circonstances dont il était victime.

— ' Eustache Raparlier, fils du marchand qui demeure au Bas-Rouge , sur la Grand'Place.

— Et que faisiez-vous la nuit à sa porte ?

— Je frappais pour qu'oa m'ouvrît.

— Jolie façon de frapper que de se servir d'un grès. Sergent, prenez deux hommes, et reconduisez ce polisson chez son père.

A ces mots, Eustache tressaillit de frayeur.

— Monsieur, s'écria Eustache, monsieur, au nom du ciel ne faites pas cela. Voulez- vous que je traverse ainsi toute la ville , et que j'en devienne la fable?

— Faites ce que je vous dis , sergent.

— Eh bien ! rien au monde ne m'arrachera d'ici , de ces barres de fer que je tiens dans mes bras. Tuez-moi , si vous le voulez , vous ne m'emmènerez pas.

gS LA. PORTE FKRMÉE.

— Tii m'as Tair de nous avoir fait un bon mensonge, drôle; et au moment de te voir découvert , tu recules devant l'épreuve. Or çà , sans plus de détour, qui donc es-tu ?

— Je vous l'ai déjà dit ; donnez-moi ce qu'il faut pour écrire, et vous verrez si je mens. Tenez, monsieur, faites porter cette lettre à mon père, et il me réclamera, et vous verrez que je dis vrai.

Bégayant ces paroles, il traçait à la hâte sur un mauvais morceau de papier quelques lignes suppliantes à son père.

Tout son orgueil avait disparu, écrasé qu'il était par cette nuit de malheur.

Le tambour chargé de cette missive partit et revint.

— Le vieux bourgeois n'a point voulu lire cette lettre, et il ne vous connaît pas.

— Eh bien ? menteur ! fit l'officier.

— Te moques-tu du guet? Crois-îu nous faire aller comme des recrues ? ajouta le sergent qui haussa le pied sur le lit-decamp pour chercher à rajuster sa guêtre gauche.

Le pauvre Eustache était anéanti.

Son père!... Son père, refuser de lire sa lettre ! Le laisser en prison ! Ne pas avoir pitié de lui! Oh! mon Dieu, mon Dieu!

Et il pleurait à chaudes larmes , et il se tordait les mains.

9^, LA. POIITJ FERMÉE.

A la vue de ce désespoir si naturel et si grand, l'officier s'avisa qu'Eustache pouvait bien lui avoir dit vrai , et il lui parla avec plus de douceur.

— Allons, mon camarade, voyons ! Il ne s'agit pas de pleurer comme une femme ! Que diable î vous avez fait une débauche cette nuit; vous avez été voir les filles , n'est-ce pas? Et ensuite vous vous êtes battu. Tout cela est l'ouvrage d'un verre de vin. Après cela, votre père fait le fâché; il veut que vous passiez une nuit au corps-de-garde. Allons , je vais aller le trouver, et il faudra bien qu'il entende raison.

— Et s'il ne l'entend point , ajouta le sergent qui était enfin parvenu à tirer convenablement sa guêtre gauche, et à en dis-

simuler presque entièrement le pli; s'il n'entend point raison, vous ferez comme moi, vous vous enrôlerez, et nous boirons ensemble à la santé du roi.

— Monsieur, dit Eustache après quelques instans de réflexion, je vous remercie de votre bonne volonté ; mais je connais mon père, et toute tentative près de lui est inutile. Puisque vous voulez m'obliger, faites porter, je^vous prie, la lettre que je vais écrire à mon parrain, monseigneur l'Archevêque.

— Il est parti pour Paris depuis deux jours.

— Eh bien, j'écrirai à monsieur l'abbé Badoulet, mon ami, mon ancien professeur, et chanoine du chapitre.

lao LA PORTE FERMEE.

Le tambour rapporta l'écritoire de plomb et la mauvaise plume qui se dressait au milieu du coton à demi sec de cette écritoire.Eustacheécrivitune longue lettre sur une feuille de papier qu'il envoya quérir au libraire voisin; et grâce à un petit écu de trois livres, le tambour consentit à faire cette nouvelle course , quoiqu'il ne fût plus de service, et qu'un nouveau poste du guet eût remplacé le poste à la tète duquel il jouait des baguettes.

Eustache, plein de confiance dans l'amitié du vieux chanoine, tâcha de s'armer de résignation. Malgré cette résignation et cette confiance , la demi-heure qui s'écoula avant le retour de son messager lui parut bien longue.

LE CHANOINE BADOULET.

Bonum yinum loetificat cor hominis.

Zi6 chanoine Badoulet.

— Au blasphème ! s'écria le chanoine Badoulet, à la proposition étrange avancée par le vieux seigneur, le sire de Valincourt : Au blasphème !

—Au blasphème tant qu'il vous plaira,

|04 LE CHANOINE BADOULET.

reprit ce dernier , sans battre en retraite devant la joyeuse colère de son Amphitryon ; je l'ai dit et je le répète ; au blasphème tant qu'il vous plaira : — le vin de Bordeaux est un vin froid de sa nature.

— Je vous dirai racca , car vous êtes un véritable impie! Accuser de froideur le vin de Bordeaux! Mais ce vin de Bordeaux possède seul le précieux et ineffable privilège de se digérer facilement; seul, on peut le boire à fortes doses sans qu'il trouble la tête et fasse trembler les jambes.

— Le vin de Bordeaux porte à la tête tout comme d'autre vin, objecta M.

de Valincourt en regardant la face empourprée du chanoine.

LE CHAIVOINE BADOULET. lo5

Mais celui-ci ne s'arrêta pas à Targument ad hominem.

— Buvez donc de vôtre Bourgogne; monsieur de Valincourt ; buvez-en tant qu'il vous plaira, et je vais même en faire monter de la cave deux bouteilles tout ex» près pour vous. Buvez-en î Moi, je m'en tiens à ce Bordeaux qui est venu par mer, pour ainsi dire , dans mon cellier: car il se bonifie en voyageant, au rebours du vin de Bourgogne, auquel la moindre route ôte de sa saveur. Oui , l'on peut transporter le vin de Bordeaux jusque dans les régions les plus lointaines; et lorsque les coH^ns d'Amérique disent : «O la liqueur délicieuse que le vin de France! c'est du seul vin de Bordeaux dont ils parlent.

— Vous hochez la tète, mon digne voisin,

I06 LE CHANOINE BADOULET.

de même que si vous n'étiez pas encore battu , oui , battu à plates coutures. Vous avez l'air de douter de mon savoir, et de vous donner comme un connaisseur plus fin que moi!... Erreur, erreur Completel Vanité des yanités ! Vous croyez avoir atteint la perfection parce que vous savez distinguer le bouquet généreux du Bourgogne , de l'aromate délicat et parfumé du Champagne ; parce que vous ne confondez pas l'ardeur spiritueuse des vins du Languedoc avec la saveur âpre et mordante de l'austère Bordeaux. Mais, dites, pourriez-vous savoir comme moi quels vins conviennent à tel ou tel tempérament?

quels vins agacent et irritent telle ou telle organisation? Il faut à l'individu sanguin un vin léger et humectant, *— des Tins du Rhin ou de la Champagne : — vous qui êtes ilegroatique, buvez des vins ar-

LE CHANOIÎTE BADOULET. 10^

dens et spiritueux, garnissez votre cave aux dépens des celliers du Dauphiné ou du Languedoc. Mon digne ami, le mercier Nicolas, si porté à engendrer la mélan-' colie, deviendrait jovial s'il quittait parfois sa carafe et s'il réchauffait ses nerfs engourdis en caressant une bouteille de Pomard ou de Chambertin.

— Prenez-y garde, car si vous dites encore un seul mot, si vous ne vous avouez pas vaincu, je lâche contre vous mon érudition. J'ai fait, voyez-vous, des recherches profondes sur ce qu'était la vinification chez ces Grecs et chez ces Romains si vantés pour la sensualité qui présidait à leurs festins. Eh bien ! ils n'étaient que des misérables en fait de vin. J'ai à ce sujet des autorités irrécusables. Aristote rapporte que les vins d'Arcadie se séchaient tel-

|08 LE CHANOINE BADOULET.

lement dans les outres, qu'on les enlevait par morceaux qu'il fallait ensuite démêler dans l'eau. Gallien , d'autre part , dit que dans l'Asie mineure ou suspendait le vin sous les cheminées dans de grandes amphores , jusqu'à ce qu'il eût acquis la dureté du sel ; ensuite on le fondait dans Teau pour le boire. Plus anciennement, on remarque, dans Homère, que jamais il ne décrit les apprêts d'un festin sans parler des esclaves qui mêlent le vin et l'eau dans les urnes. Faute d'en connaître la cause, on fait honneur à la tempérance des anciens de ce mélange d'eau et de vin... Réputation usurpée! puisque ce mélange devenait nécessaire , attendu que leur vin se trouvait plus mangeable que potable. Des passages de Pline, de Pétrone et de Martial , prouvent que le Falerne et le Cécube des Romains n'étaient qu'une

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