‹ Le cheveu du diableChapitre 8 sur 11 · IT LA COURTISANE · texte numérisé non relu

IT LA COURTISANE

sage ? n es-tii pas heureux de te trouver près de moi?

— Oh! oui, je serais heureux , heureux autant qu'on peut l'être, s'il m'était donné d'oubher que tu me sacrifies ta fortune et ton avenir: car pour moi tu renonces à l'existence brillante que tu pouvais si facilement te ménager.

— N'est-ce que cela? dit-elle. Et qu'importe la fortune, pourvu que l'on soit heureux? Après cela, sommes-nous si pauvres? Pour danser quatre^fois à Londres, on me donne vingt mille francs; je te les remettrai sans en garder un seul louis. Tout cela t'appartient: tu pourras, toi qui es sage et prévoyant, amasser pour l'avenir, et nous préparer une bonne solitude où nous vivrons en vrais bergers d' Ar-

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cadie. Mais nous sommes jeunes encore, ajouta-t-elle en folâtrant; et puis d'ailleurs n'avons-nous pas l'héritage du comte Fitz-Ernestal ?

— Du comte Fitz-Ernestal? demanda Eustache.

— Donnez-vous donc la peine de conter des histoires à monsieur; et voyez avec quelle attention il les écoute!

Elle reprit en quelques mots le récit qu'on a lu dans le chapitre qui précède.

— Et c'est qu'il a tenu parole, ajoutat-elle; il a fait son testament, il l'a déposé chez un notaire; s'il meurt avant ses trente et une années, je deviendrai l'héritière d'une pairie irlandaise, et de cin-

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quante mille livres sterling de revenu.

Par malheur, je ne crois pas au diable^ Le diable serait pourtant une bonne chose en pareil cas, n'est-il pas vrai, Eustache?

Eustache ne répondit pas , et n'interrompit la rêverie profonde où il était tombé que pour dire à Laure :

— Es-tu bien sûre qu'il ait fait un pareil testament?

— Un testament déposé à la fois chez un notaire de Paris et chez un notaire de Londres, D'ailleurs cela est connu de Paris tout entier, et lord Fitz-Ernestal n'en a pas fait un mystère. C'était une chose trop originale pour qu'il ne prît pas la peine de la divulguer le plus possible.

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— Un testament réel ? en bonne forme ? incontestable?

— Réel, en bonne forme, incontestable! Mais qu'as-tu donc, et pourquoi ces questions sérieuses quand il s'agit d'une folie ? Est-ce que tu crois aussi au diable?

— Hériterais-tu , seulement s'il mourait le jour même où il atteindra trente ans, ou bien dans l'année qui s'écoulera jusqu'à ce qu'il ait atteint trente et un ans ?

— Dans l'année qui s'écoulera jusqu'à ce qu'il ait trente et un ans. Mais pourquoi donc toutes ces questions?

— Je ne sais. Par curiosité. Pour voir

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jusqu'à quel point lord Fitz-Eriiestal a poussé l'originalité. Sais-tu ce qu'il faut faire? reprit-il en riant etaprèsune courte pose. Il nous faut assassiner ton lord , et tu deviendras grande dame et comtesse d'Irlande.

— Oh! fi! reprit-elle sur le même ton et riant aussi. Tu es heureux qu'il fasse si froid; car je t'ordonnerais de mettre pied à terre, et je te renverrais sans pitié dans ton village de Flandres. Mais il faut bien te garder près de moi, bon gré, mal gré, ajouta-t-elle en l'attirant sur sa poitrine par une douce étreinte, et en laissant aller son visage sur le visage de son amant.

Dès lors, et malgré lui, une idée ne

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quitta plus Eustache ; il la retrouvait partout, elle se dressait devant ses yeux, elle le poursuivait plus que l'idée de l'abandon et du désespoir d'Odille : «Si le «comte mourait dans sa trentième année, » Laure serait son héritière. » Si nous avions la peste ! se surprenait-ii à penser ; si quelque maladie épidémique pouvait survenir! Si ses discussions au parlement lui valaient un duel , un bon coup de pistolet, ou une épée à travers le corps!... Hélas! qu'il y a de lâcheté dans le coeur de l'homme, songeait-il en se détournant avec dégoût de ses propres pensées. Et combien souvent l'homme le plus vertueux se trouve obligé de rougir à ses propres regards!

Et il rejetait bien loin ces vagues désirs de mort, et il se livrait à des préoccupa-

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tions puissantes; mais, malgré lui, il en revenait toujours à songer :

— Si le comte mourait dans sa trentième année, Laure serait son héritière!...

Des projets indécis, de la joie vague, des rêves de luxe , d'opulence, de profusion , venaient se grouper sans cesse autour de cette idée, et troubler de vertiges l'imagination éblouie d'Eustache. Malgré l'invraisemblance , malgré l'impossibilité de voir jamais survenir à Laure l'immense héritage du comte Fitz-Ernestal, il se surprenait constamment à former des desseins sur la manière de l'employer et d'en bien jouir. On aurait dit que cet héritage ne pouvait lui échapper ; que rien ne l'en séparait plus ; qu'il le tenait déjà. Il y avait, en cela néanmoins, autant de fascination que de bien-être; car à de telles es-

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pérances , à de telles anticipations sur un avenir douteux, se mêlait un pénible sentiment d'angoisse et de malaise. Eustache éprouvait, dans cette ivresse morale, l'inquiétude fiévreuse de l'ivresse physique.

Ellele taisait souffrir : pourtant il y trouvait un charme irrésistible , et, malgré lui , il l'augmentait sans cesse ; il en concevait de la honte, et pourtant il se complaisait de plus en plus dans ses écarts et dans ses Iranports. Ces écarts et ces transports finirent par neutraliser presque entièrement les souvenirs de Lornouck, du riche emploi perdu, et delà pauvre Odilîe. Eustache ne voyait phis que la fortune du lord et les moyens de la partager avec la danseuse. L'imagination ainsi enflammée , dévoré de fièvres, et mû par un instinct machinal , jamais il ne s'était montré plus tendre, plus ardent; jamais l'exaltation

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