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manière, j'offris à Cancalon de l'aider au moulin-. Aussi bien , ayant été nourri comme poupon pendant huit jours, il convenait dédommager l'homme du Mas-Bernat de la pitance qu'il m'avait fournie^ Puis, le blé affluant sous les roues, cause delà belle récolte, je ne pouvais craindre que mes services fussent refusés par ici. En effet, Cancalon ne L' fit deux fois répéter la chose , et, du doigt, me désignant pile énorme de sacs :
« Tu prendras le chariot, me dit-il, et tu t'en iras à Soulagct porter cette farine à ton oncle Granier.
— Quoi! Cancalon, m'écriai-je, vous mettez assez de fiance en moi pour me bailler vos bœufs à conduire ?
— Tu es entendant aux bêtes, me répondit il; et mes bœufs sont avec toi comme avec moimôme... ))
Quelles belles étables, mon Dieu! et grandes et bien aérées! Excusez-moi, monsieur, mais y bou-; tant pieds, j'eus envie de me signer comme si j'entrais en l'église de Navacelle. Tout était si propre; si luisant, si bien mis en sa place ! En quelque coin qu'ils se portassent, les yeux ne voyaient ni une pelletée de fumier, ni tant seulement une araignée» entre les solives de la toiture. La litière brillait fraîche et douillette comme pour coucher un roL Et quels râteliers! Ils étaient si blancs et si lisses.
.que moi , Éran , de Soulaget, j'eusse, sans grande t \ façon , passé mes lèvres au travers et mordu à la luzerne, à l'esparcette et mêmement à la paille dont ils foisonnaient jusqu'au plafond.
Je pris le joug de bois de hêtre, et, assujettissant les coussinets, je liai mes bêtes. Elles, ne reconnaissant la main coutumière du maître, me regardèrent avec leurs yeux grands et doux et beuglèrent doucettement. En langage de bœuf, ce beuglement voulait dire merci.
« Allons, les enfants, suivez-moi! » dis-je, donnant à chacun , pour qu'ils ne fussent jaloux l'un de l'autre , gentille caresse sur le fanon.
Nous sortîmes des étables.
Cancalon avait déjà chargé le chariot. En un tour ^e main les bêtes furent attelées. Le meunier me tendit l'aiguillon.
« Le reconnais-tu? me dit-il, riant.
— Oui, oui, Cancalon, je le reconnais, mais je ne me souviens guère du mal qu'il a fait à mon front. »
Je le saisis en gaieté, et, me plaçant devant mes bêtes , nous nous mîmes en marche.
Le chemin du Mas-Bernat à Soulaget n'est des plus commodes, et, montant ou descendant à chaque minute , il ne ressemble guère aux routes du Pays-Bas, lesquelles sont larges et planes comme la main. Cause pourquoi vous ne rencontrerez jamais chez nous grosses charrettes à deux roues
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grandes et fixes, mais tant seulement chariots légers à quatre roues basses et mobiles. Et je vous le demande , si nos équipages ne se pliaient quasiment en deux, comment nous tirer d'affaire aux tournants, lesquels sont tant nombreux au Larzac parmi nos rocailles , que, sortant de celui-ci, c'est pour tomber tout aussitôt en celui-là? Finalement, comme la plaine est la plaine , les montagnes sont les montagnes , et Dieu fait bien ce qu'il fait.
Malgré les ornières profondes dans la boue, dans le granit, car le granit se creuse comme glaise en le courant des années, les bœufs sont si forts et si patients, que petit à petit on fait son chemin et l'on arrive.
Mon Soulaget m'apparut là-bas en le fond de la combe. Distinguant ses maisonnettes, je les saluai d'amitié; puis me sentant je ne sais quelle joie au cœur, comme aux jours où, quittant Mirande, je venais ici au galop pour embrasser l'Éremberte, je me pris à chanter la chanson du meunier :
Le matin De ma fête, Au moulin Vint fillette; La baisai, Larilette , Me baisa, Larila. . .
Entrant en mon village, j'allais entonner le quatrième couplet, quand j'avisai la porte de ma hutte
ouverte. Tout d'un coup, en ma gorge, je ne tr-uvai plus de voix. — Donc quelqu'un, soulevant ma cadole, avait établi dcmeurance en mon logis? — Je glissai un regard en l'intérieur. Le ventre à la table, un homme mangeait fricassée fumante dej tripes. Le croiriez-vous, monsieur? C'était Baduel.
« Bon appétit, mon oncle, lui criai-je , et ne videz, s'il vcfus plaît, toute l'écuelle. »
Baduel se retourna vivement.
« Bonjour, mon garçon. Et quel bon vent t'amène à moi?
— Le vent des tripes , pardi I
— Hardi, mon Éran, les tripettes sont chaudes et succulentes à se lécher babines jusqu'à demain! ))
Il plaça nouvel escabeau à la table et me fit signe de m'y seoir.
Je lui repartis ;
« Non, non, je ne goûterai à votre fricassée avant le chariot déchargé. Je ne puis souffrir que mes bœufs lisent la gazelle , quand je suis au râtelier. Venez-vous m'aider de vos deux bras?.. »
Mon oncle replaça la marmite au feu et prit le chemin de mes sabots.
Vous comprenez que gros festin nous espérant en ma hutte , nous ne fûmes lents à livrer ses sacs i\ Granier. Peut-être celui-ci, qui ne refusa jamais un coup de fourchette, quand il s'agissait de l^
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donner en la viande du prochain, ne se fût-il laissé longtemps tirer la manche pour nous suivre; mais ne l'ayant en grande amitié, nous ne lui soufflâmes mot de la chose, ni à ma tante Priscille pareillement.
Cependant, retournant sans merci à la marmite, nos cuillers en touchèrent le fond.
« Et la Fontenille? demandai-je à Baduel.
— La Fontenille vous ayant perdus, Françon et toi , le dimanche , passa toute la journée du lundi on grande affliction. La pauvre femme ne but ni ne mangea. Mais, le mardi, M. Alquier, venu à Madières, cause des derniers sacrements à quelqu'un, la consola , et , la voyant délaissée de sa Françon , promit de lui chercher servante à son goût. Il en alla ainsi qu'avait dit M. le curé, car le surlendemain arriva de la montagne haute une fille grande comme un peuplier et forte comme un rouvre. Amoi ne revenaient ni l'air ni le langage de l'étrangère, et, songeant à ne lui disputer aucunement la gouverne de la maison, je fis mon paquet et repartis devers mon Soulaget. Finalement pour qui étais-je allé à Madières? C'était pour toi. Mes gages me furent payés, puis je tirai mon salut à la vieille.
— Et à cette heure, que faites-vous à Soulaget?
— Je vis petitement de ma monnaie.
— Mais les sous de cuivre, les écus d'argent, voire les louis d'or ne durent comme l'éternité du' bon Dieu.
— Bourse tarie , je m'en irai , avec lés autres du
Larzac, faire les vendanges au Pays-Bas. On gagne gros en la plaine , et je rapporterai pitance pour l'hiver... Mais, au fait, Éran , pourquoi , tes bras n'étant loués à quiconque de la montagne, ne me suivrais-tu point aux vendanges? Oh ! comme c'est beau Gabian, Agde, Florensac, Lunel, FrontignanI Puis la mer est à Cette, tu la verrais, c'est cent fois plus grand que la mare des Fontinettes!...
— La mer ne me fait rien , j'aime les Gévennes.
— Et l'Hospitalière de Mirande avec.
— Taisez votre langue, Baduel!
— Pauvres Agathon ! reprit mon oncle tout apitoyé.
— Eh bien? demandai-je.
— Si tu ne vois la mer, Frédéry la verra pour certain, puisque aussi bien les soldats la traversent, allant en cette Afrique.
— Pour lors le fils Agathon est soldat?
— Bon pour le service , et Jean Bernadel pareillement.
— A l'amitié, mon oncle! »
Une dernière fois nous frappâmes les verres l'un contre l'autre, et, Baduel ne bougeant de son escabelle, cause de ses jambes avinées, je me levai, sautai sur mon chariot et piquai mes bœufs , lesquels beuglèrent de contentement, reprenant le chemin des établcs.
Si l'on vous a dit que, regagnant le soir le Mas-
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Bernât, je chantais à pleine voix, comme j'avais fait le matin, entrant à Soulaget, on vous a menti. Vrai est que mes lèvres ne remuaient, l'attelage de Cancalon gravissant la rude montée , et que , passées les dernières maisons du village, mes yeux se troublèrent , comme se troublent les vitres d'une lanterne, le vent chassant la pluie à plaisir. D'abord, je laissai tomber tranquillement les larmes sur mes mains. Mais bientôt si grande devint ma mélancolie que, ne pouvant tenir sur le chariot, je me mis à marcher à côté de mes bœufs. Mes jambes battant leur train , la désolation de mon cœur diminuerait peut-être. Le bras droit allongé sur la croupe de la bête aux naseaux blancs, j'allais péniblement appuyé sur elle, et me complaiçnais, poussant ensemble cris et sanglots. Tout d'un couples bœufs s'arrêtèrent, et, par un effort vigoureux, soulevant malgré le joug leurs belles têtes, ils me regardèrent. Je ne pus m'empêcher de conter ma peine à tels amis.
« Voyez-vous, mes enfants, dis-je aux bêtes, les remettant au pas, ne vous inquiétez cause de moi. En effet , vous autres , ayant toujours pratiqué le devoir, vous n'auriez raison de vous calciner l'âme de tristesse; tandis que moi, si je pleure, je l'ai bien mérité... Frédéry partant à l'armée, Félice sûrement mourra de sa partance, et, si je leur eusse restitué les louis et les affiquets de cette fille de Madières, les Agathon auraient peut-être trouvé
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là assez d'argent à celte nu ci acheter un soldat... Pour la Fonlenille j'ai mangé les louis d'or, et pour mes éjouissances j'ai rendu à Françon ses affiquels... Ah! mon Dieu, mes bonnes et braves bêtes, ah ! mon Dieu , je suis bien coupable et méchant... Encore si , montant avant Frédéry à la mairie du Caylar, j'eusse dit à M. le préfet : — « Me voici , je <( suis Frédéry Agathon, et je demande à me bal- « tre contre les Africains et tous les ennemis du « gouvernement de Paris I... » Mais, au lieu de m'encourir au canton, j'ai poursuivi Françoise Lazaire au Mas-Bernat , où votre maître m'a navré de coups... A présent, tout est fini, et Frédéry partira... Voilà, mes enfants, voilà ce que je suis, un sans-cœur, un... »
. Je parlais encore quand les bo3ufs commencèrent à descendre la pente du moulin. Crainte que les femmes des environs, qu'au bief des Fontinettes je voyais lavant leur blé en les grands cribles do peaux de chèvre , n'ouïssent mes complaintes, je me tus brusquement.
• Ma langue au repos, je m'essuyai les yeux et remontai sur le chariot.
Ne m'écoutant plus, les botes allongèrent le pas.
Encore que ce Cancalon fût un bon vivant et, cause de ma vaillance au moulin , me traitât avec amitié , au bout de six semaines , je tombai en un tel ennui au Mas-Bernat, qu'une pensée unique s'agitait en moi : m'en aller , partir devers un autre pays. Quel pays? Je ne savais... Cependant, la chose était manifeste, je ne pouvais prolonger ma demeurance ici.
Hélas I monsieur, si, aux premiers jours, émue de ma lutte avec le meunier et de ma blessure, Françon ne m'avait un instant quitté, et mêmement, si, moi visitant les endroits voisins pour recevoir le blé ou rendre la farine, elle m'avait maintes fois suivi, petit à petit ses promenades aux environs étaient devenues plus courtes , et bientôt je m'étais trouvé seul. Pendant mes voyages, que faisait Françon? Certes, la rencontrant à mon retour parmi les laveuses , cette jeunesse ne man-
qiiait de planter là son monde pour venir m'accoler; puis elle tirait de sa tête rusée mille raisonnements à seule fin de me prouver qu'elle ne connaissait d'autre galant que moi. Malheureusement, du haut de la côte pierreuse, Tayaut un soir avisée au bras du meunier qui l'embrassait à bénédiction, point je ne donnais fiance à ses paroles, et comprenais bien que crapauds tombaient de ses lèvres et non grenouilles, c'est-à-dire menteries et non vérités.
Que devenir en telle situation douloureuse? Toujours plus attaché à Françon à mesure qu'elle voulait me quitter, je lui proposai de l'emmener avec moi loin du Larzac, au Pays-Bas, par exemple.
« Le Pays-Bas est trop loin d'ici, dit-elle.
— Si la marche te fatigue, je te porterai en mes bras, ma Françonnette.
— Non, non, Éran, la charge te pèserait trop.
— Me peser, toi!... »
La saisissant de mes deux mains à la taille, je la soulevai et la posai sur mon épaule droite. Elle sentit ma force et, tout épeurée, se mit à crier :
« Cancalon! Cancalon!... »
Je ne me rends encore un compte clair du frissonnement qu'à cette minute éprouvèrent mes membres. Le fait est que je n'attendis le meunier, et que, gardant Françon en croupe, je pris mon élan par la montagne, à travers le premier sentier
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venu. Tant plus, en son épouvantement, cette fille appelait Cancalon, tant plus je m'encourais à travers les pierrailles, ne soufflant réponse à ses cris.
Enfin le moulin disparut, et bientôt mes oreilles n'ouïrent aucunement la chute d'eau des Fontinettes.
Je retournai la tête et vis Françon toute pâle.
Je lui dis :
a A présent, tu peux marcher. Mais n'essaye au moins de t'éloigner de mes sabots, car, moi connaissant ce chemin de traverse, je te rattraperais, et gare!... »
Mise droite sur ses pieds :
« Où allons-nous? me demanda-t-elle à voix tremblante.
— Toujours devant.
— Donc la vie est finie pour moi aux Cévennes?
— Elle est finie jusqu'au retour. »
Françon se sit sur une pierre, et, comme nous étions arrivés à la crête du Larzac, longuement elle considéra le pays. Je jetai un coup d'œil aussi, un coup d'œil tant seulement, car, encore que je fusse en grande excitation d'homme, je n'eusse pu regarder longtemps sans regret tous ces champs de mon enfance et de ma jeunesse.
« Allons, allons, dis-je, il faut cheminer. »
Un immense pays s'étendait au loin. Après les roches noires de granit, nos pieds foulèrent des
terres cultivées; et sur le soir, comme nous louchions à l'extrémité du Larzac, se déploya à perte de vue devant nous le plateau presque inculte de l'Escandorgue. Je jugeai que traverser de bout en bout cette lande serait peut-être l'œuvre de la nuit entière, et nos estomacs, à Françon et à moi, réclamant pitance à crier, nous entrâmes en une ferme isolée, où le métayer nous vendit une miche de seigle et une tranche çpaisse de jambon. Mômement ce brave homme nous offrit une botte de paille en sa grange pour y dormir. Mais moi, pensant au meunier, lequel était bien capable de s'être emporté à notre poursuite, je refusai tant d'honnêteté, et, tout en mangeant, nous continuâmes notre route. Encore que souvente fois j'eusse ouï parler du chemin le plus court pour, de nos montagnes, descendre au Pays-Bas, n'étant sûr de diriger mes pas en droiture vers la plaine, je n'avais trop envie de rire, m'en allant à l'aventure avec Françon. Ce néanmoins, je vous l'avoue, j'eusse peut-être avec cette fille un peu batifolé, si la vue du pays ne m'eût attristé jusqu'à la mort. Figurez-vous que pas un beuglement, un bêlement ne se faisaient entendre, et que, l'heure étant venue où les oiseaux regagnent leurs branches habituelles pour dormir, pas une aile ne traversait l'air, pas un cri ne s'élevait au-dessus des buissons.
Ah! monsieur, si mes pensées n'étaient àla joie.
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Françon , qui voyageait malgré elle , eût sûrement exigé plus de six deniers pour entonner le refrain qu'elle chantait avec Cancalon, le dimanche de son arrivée au Mas-Bernat. Hélas ! elle non plus ne paraissait contente. Cependant, je ne sais comment, aux demandes qu'elle m'adressait, je devinais que la tristesse n'avait pénétré son cœur tant profondément que le mien. D'abord, elle s'était beaucoup effrayée du Pays-Bas; mais, à mesure que davantage nous nous éloignions du Larzac, à mesure aussi se dissipaient ses peurs et ses inquiétudes. Ses questions bientôt tombèrent sur moi pressées l'une à la queue de l'autre, et sans cess& se renouvelant :
« Les maisons du Pays-Bas sont-elles belles?
— Comme les terres, ma Françonnette.
— Donc aux gens ne manquent ni les écus ni les louis?
— Ils en ont tant qu'ils ne savent qu'en faire.
— Et les hommes de là-bas aiment-ils les filles comme chez nous?
— Ils les aiment moins qu'au Larzac, mais lesgardent à eux plus longtemps, les retenant avec un fil d'or.
— Ce fil d'or, l'as-tu vu, Éran?
— Non; mais, vendangeant aux environs de la marine, Baduel l'avisa souvente fois au col des fillettes.
— Est-il long, ce fil d'or?
— Long comme un carême de quarante jours.
— Marchons vite!... »
Devisant de la sorte, la nuit tomba sur nous. Nous nous sîmes au bord du sentier sur le gravier aride de la lande, attendant que la lune, laquelle montrait déjà sa grosse face ronde à ras du sol, se fût élevée dans le ciel. Elle monta petit à petit, éteignant les dernières lueurs rouges du soleil, qui tremblaient là-bas devers ce pays où tiraient nos pas. L'Escandorgue, obscur, lentement s'éclaira, et devant nous reparut le sentier coutumier. Comme un serpent cheminant aux pierres, il se tordait en mille détours, puis s'effaçait bientôt en l'ombre des hauts rochers, lesquels se dressaient au loin pareils à une muraille. Françon me toucha le coude. Je ne bougeai de ma place. La fille me talocha, et d'importance. Perdu à mille idées, je ne fis aucunement cas de ses taloches.
« Eh bien! dit-elle, va-t-on dormir sur ce matelas de cailloux?
— Une minute, et nous partons, » lui dis-je.
11 faut croire que cette fille et moi nous étions pétris de pâtes contraires, puisque tant plus maintenant son désir la poussait au Pays-Bas, tant plus à moi l'envie me tourmentait de remonter au Larzac. Elle, sans religion et sans amour, oubliait déjà son pays, occupée aux affiquets que recevrait en présent sa méchante concluitc; moi, dévoué aui
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Agathon, mourant à l'idée de Félice malheureuse, je ne pensais qu'à Mirande, je ne voyais que Mirande en la morne désolation de l'Escandorgue, et j'eusse voulu retourner en la métairie de mon enfance... Ahl pourquoi mon corps se trouvait-il ici, quand là-haut était restée mon àme tout entière? Que ferai-je avec cette créature aimant tant seulement l'argent et les parures? Que deviendraije, quand cette fille m'aura abandonné pour un autre, en un pays inconnu, où ne se voit qu'une culture, celle des vignes, et oîi je ne saurai découvrir nulle cabrade à garder? Moi, tout acquis aux bêtes, me pourrai-je habituer aux hommes dont je ne fus jamais coutumier? Encore si c'étaient des hommes du Larzac! Ceux-là ne s'éloignent guère de l'honnêteté des animaux, vivant parmi eux tout au long de l'année. Mais des hommes de Gabian, d'Agde, de Lunel!...
« Regarde, Éran, regarde ! » s'écria la fille de Madières, interrompant mes réflexions.
Elle me désignait, non guère loin de nous, un 'land feu qui s'élevait en flammes brillantes dans le ciel.
« Ah ! mon Dieu ! c'est l'incendie de quelque ferme sans doute, » dis-je.
Et, saisissant la main de Françon :
« Viens, allons prêter secours! »
Mes jambes, raffermies, dévoraient la lande, et
de môme les jambes de cette fllle; En quelques mi nutes, nous eûmes derrière nouB laissé un énornie espace. Le feu brûlait toujours aux granits abornant l'Escandorgue ; mais les flammèches ne grimpaient si haut au long des rochers, lesquels, de rouges, petit à petit redevenaient noirs. Nous marchions ce néanmoins du même pas endiablé. Soudain des murmures de voix, faibles, indécis, traversèrent l'air. Écoutant de nos quatre oreilles, nous nous arrêtâmes... Rien... Nous reprîmes élan... Le vent qui tirait doux et parfumé à travers ce pays, où, cause des abeilles, ne manquent ni lavandes, ni frigoules, ni romarins, nou& apporta cotte chanson :
« A l'automne, • Le raisin
Dans ]a tonne Fait le vin... »
« Hardi, Françonnette, m'écriai-je, ce sont dis vendangeurs qui vont au Pays-Bas! »
Devant nous, en effet, était blottie, sous les granits grands comme des églises, une bande de ces gens, lesquels aiment mieux les écus et les louis du Pays-Bas que les pommes de terre et les chAtaignes des monts Garrigues. Qui sait si, en celle troupe populeuse, car, avançant toujours, foule de têtes apparaissaient autour d'un brasier, Françon ou moi n'aviserions point quelque ami?
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" Hardie comme une fille qui a vu le loup, Fran- Qon Youlait accoster les vendangeurs sans plus délibérer, et se mêler à eux; mais moi, ne jugeant de prudence l'abord sans précaution de ces étrangers, je la retins, et, montant sur un bloc détaché, je me mis à crier :
« Hommes des monts Garrigues, si quelqu'un d'entre vous connaît Éran, de Soulaget, qui fut chevrier chez les Agathon, de Mirailde, au Larzac, que celui-là vienne jusqu'ici : on aurait deux mots à lui dire. »
Incontinent un vendangeur, lequel, sis devant le feu, mangeait en une écuelle de fer-blanc, se leva. J'avais, au Mas-Bernat, oublié mon bâton; mais, crainte de quelque attaque sournoise, je ramassai un caillou et le tins dans ma main. Si cet homme essayait quelque mauvaiseté à mon endroit ou de Françon, je lui lancerais ma pierre à la tôte et m'enfuierais avec cette fille à travers l'Escandorgue... En fin de compte, l'étranger touchait quasiment la roche où nous étions perchés... Eh! Jésus-Seigneur Dieul c'était Baduel, mon oncle Jacquet Baduel I
Les Cévenols ne sont si durs que les montagnes de leur pays. Aussi fûmes-nous reçus avec joie par toute la bande, où se trouvaient gens non seulement de Navacelle et de Saint-Maurice, mais encore de Madières, des Combettes. de Soulaget.
Baduel, qui n'avait fini son éouellée de soupe, me la passa, et quelqu'un de Madières fit de même pour Françon. Mon oncle, tant il était aise de me revoir, ne se tenait de rire ; puis tantôt me parlait des joies de la vendange, tantôt ajoutait sa voix aux voix des autres qui se remirent à chanter. On devait passer la nuit à l'abri des roches creuses, et repartir, la première aube les touchant. On irait coucher le lendemain en plein Pays-Bas.
Cependant, les couplets de la chanson cent fois répétés, chaque vendangeur chercha son trou dans les granits, y étendit sa cape de grosse laine et s'endormit les poings serrés. Baduel fit semblablement. Pour moi... Que croyez-vous, monsieur, ayant découvert lit commode à deux, possible ne me fut de retrouver Françon. Où ce garnement d'Enfer se tenait-il à cette heure ?. . . Affreuse fille ! . . . Ohl afi'reuse fille I...
Le village de Faugères est à l'entrée du Pays- Bas, bâti sur le dernier mamelon de la haute montagne. Cet endroit franchi, on descend dans la plaine, et on la peut suivre dorénavant sans broncher au moindre caillou jusqu'à la mer. Oh! quelles vignes et quels oliviers! Quand on a vécu au Larzac , trimant à nos terres maigres , on a besoin de voir cette fécondité du sol pour y croire. Aussi chacun ici porte le contentement sur son visage, et, le terrain étant si fertile , le paysan qui s'en va aux champs a quasiment l'air de s'encourir à la noce.
Déjà, les monts Garrigues laissés derrière nous à Dio, moi, traversant le hameau de Fos, j'avais, sur les coteaux, avisé beaux ceps montrant jolis fruits sous leurs feuilles, et m'étais émerveillé d'un si doux spectacle à mon oncle Baduel et mêmement à Françon; mais je restai bouche béante
^42 LE C HE Vil 1ER.
devant les richesses agrestes de Faugères et de Roqiiesels. Imaginez cela, monsieur, les raisins étaient en telle abondance aux vignes que, les sarments robustes grimpant par-dessus les clôtur* de magnifiques grappes pendaient jusques sur k^ fossés de la route. Les vendangeurs altérés par la marche ne se faisaient faute, cheminant, de porter la main aux grains les mieux gonflés, et ne s'employaient les derniers au pillage Baduel et cette Françon. Pour moi, je contemplais avec ébahissement cette plaine, où, tant loin qu'ils pussent s'égarer, mes yeux ne découvraient que pampres verts et pampres rouges, pampres rouges et pampres verts. Quel Paradis Terrestre, ciel du bon Dieul
Enfin, coups précipités de marteaux parvinrent à nos oreilles, et un clocher pointu, cinq fois plus haut que celui de Navacelle, comme nous tournions un coude du chemin, nous apparut eu le ciel. C'était Gabian. A la première maison du village, encore que sa voix ne fût meneilleusement claire, Baduel entonna la chanson des vendangeurs, pour prévenir les gens du Pays-Bas qu'arrivaient chez eux les gens de la montagne. Incontinent ceux qui, par- devant la porte de leur cave ou cellier, à grands renforts do bras, racoutraient pressoirs, fonçaient cuves, remettaient douves aux pipes endommagées, de se retourner et de noivs. appeler :