‹ Le chevrierChapitre 11 sur 13 · FRANC ON · texte numérisé non relu

FRANC ON

« Ohé! les Cévenols! ohé! »

Quant à nous, de battre des mains joyeusement.

Mon oncle répondit au fermier de Cassan, lequel lui présentait ses offres :

« Trente sous par jour et nourri, me convient en perfection ce langage. Mais mon garçon et ma bru sont avec moi descendus de la montagne, et je ne pourrai vous suivre à Cassan si vous ne les embauchez aux mêmes conditions que moi. »

Le fermier donna signe de son consentement, et, plusieurs autres de notre troupe ayant été choisis, tous ensemble nous traversâmes sur de hautes passerelles la jolie rivière de la Tongue.

Cassan est la plus belle ferme que j'aie jamais vue de ma vie, grande à elle seule comme un village du Larzac. Autrefois, des moines, — des curés, si vous entendez mieux ce mot, — chantaient matines en ce joli endroit clos de murailles hautes. Mais un jour vint de Paris l'ordre de tuer tous les prêtres du couvent, et les mains des scélérats ne manquèrent à cette abomination. Cela se passait bien avant moi, en les temps anciens, quand l'Empereur, lequel est revenu dernièrement de Sainte-Hélène, faisait la guerre à Moscou pour prendre l'Afrique aux Africains.

Au long d'un corridor immense s'ouvraient à la file cent chambres pour le moins. En arrivant, notre fermier me montra mou logis, et le soir, lais-

sant Baduel attablé avec les autres, j'allai vitement me coucher, ne voulant le lendemain mener à la vendange des jambes courbatues et des bras sans vigueur. — Vous pensez bien que, me retirant de la salle basse oii ripaillaient les Cévenols, je n'eus garde d'y oublier Françon.

Le matin, au point du jour, grand tumulte en la cour de Cassan. Tous les vendangeurs étions debout, écoutant la voix du fermier qui criait aux uns de suivre les charrettes tirant devers Roujan, aux autres les mulets s'en allant par les sentiers pierreux de Gaux; car, bien que d'ordinaire les routes du Pays-Bas soient belles, les chariots ayant deux roues tant seulement, ils ne peuvent s'engager en tous les chemins, et nécessité est des bêtes en ces endroits pour rapporter la vendange

Baduel, Françon et moi, avec quelques

du pays, nous marchâmes dans les pas des mulets. Quels animaux superbes, et avec quel orgueil , balançant leurs têtes, ils faisaient résonner les sonnailles qui leur ballaient sur le poitrail! Pour le moins cent clochettes de différente grosseur tintaient là, les unes à forte voix, comme Cancalon répondant en l'église de Navacelle Amen à M. Alquier, les autres ne poussant que de petits cris semblablement à des oiseaux. Celte musique interrompue de temps à autre par le bruit sec des grandes comportes se heurtant entre elles de cha-

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que côté du bât, me ravissait et me donnait envie de danser.

Enfin les mulets s'arrêtèrent, et apparut la vigne que nous devions vendanger. Elle était immense. Chacun de nous, tenant un lourd panier d'osier d'une main, de l'autre, un petit couteau recourbé en forme de serpette, franchit la haie et incontinent attaqua la besogne. Quelle joie ! tout le monde chantait, et moi avec tout le monde. Vrai est que jamais je n'avais rien vu de plus beau. Il y avait des raisins qu'une seule main ne suffisait pas devant ramasser. Ils étaient là tout brillants de rosée, couchés, comme endormis sous les feuilles épaisses. Je les regardais longuement avant de les détacher du sarment, et cette Françon n'eût été près de moi, que volontiers je fusse tombé à genoux pour remercier le ciel de ses dons. Je vous avouerai ce néanmoins que, si je ne me prosternai devant telles richesses divines, je fis souvente fois en cachette le signe de la croix, priant le bon Dieu de n'oublier éternellement le Larzac en sa misère et d'y laisser enfin tomber la manne, comme il faisait au Pays-Bas chaque année.

Travaillant à pleins bras, à plein cœur tout au louL- de la journée, le soir venu, je n'étais guère disposé à aller me mêler aux danses que menaient, en la cour de la ferme, pour s'éjouir, les vendangeurs. Prise la dernière bouchée à la table , je di-

sais adieu à Baduel, et montais m'enfcrmer en ma chambre. Là, ou je me couchais en mon lit, ou. sis sur une chaise, la tête en mes deux mai pensais au pays, lequel ne s'oublie de l'Ame combien qu'en soit éloigné le corps. Dans les commencements, j'avais emmené Françon en ma solitude. Mais comme cette fille , mécontente d'être retenue loin du bal, no se privait de batifoler et de troubler mes réflexions, je me résignai à l'abandonner h Baduel, priant toutefois mon oncle de m'appeler vitement si sa b?ni, d'un naturel trop libre, osait par hasard quelque caresse à quiconque de Cassan^ surtout au fils de notre fermier, un garçon des plus entreprenants et des plus fins.

Dont j'étais seul, bien seul. Incontinent ma pensée, plus rapide qu'une hirondelle, volait à Mirande. Que faisait-on par là-haut? Frédéry avaitil acheté un homme, ou bien était-il parti pour les armées?... Un soir, pensant que, si Frédéry allait se battre avec les Africains , peut-être Félice m'aimerait, je m'endormis sur une chaise où je rêvai les plus beaux songes de ma vie. . .

Les sonnailles des mulets me réveillèrent à l'aube. Ouvrant les yeux, grande fut ma surprise de ne point trouver Françon couchée dans le lit. Je sautai en la chambre de Baduel. Mon oncle dormait. Le secouant vivement :

« Où est Françon? lui demandai-je, qu avczvous fait de Françon? »

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