‹ Le chevrierChapitre 9 sur 13 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Cependant partout /aux Cévennes, furent émoulées faucilles et commença la moisson. Cette annéelà fut de grande abondance chez nous. Par exemple, l'hiver ayant été des plus durs, les blés ne poussèrent guère en hauteur; mais, comme il est ordinaire en nos terres , tant plus avaient été chétives les herbes, tant plus furent gros les épis. Peut-être, en la suite, la paille manquerait aux bêtes. Qu'y faire? le pain serait aux hommes à foison, et tout le monde remerciait la grâce de Dieu.

A Madières, qui est l'endroit du Larzac le moins favorable à la culture des grains, les paysans, tout aises, dansaient devant leur ombre, avisant les aires encombrées de gerbes jusqu'aux bords. Et jugez si nous devions nous faire du manvais sang chez la Fontenille ! Si peu , que , passant aux envi-; rons de la ferme, vous n'eussiez entendu autre chose que grands éclats de rires et longues chansons.

Ohl la moisson de cette année lointaine!... Monsieur, menant les journaliers aux champs, je me plantais toujours à leur tête, et là m'escrimais des hras à la mort. Françon liait les gerbes derrière moi, et souvente fois, laissant tomber la faucille, je me retournais vers elle et l'embrassais. Cette fille ne se refusait à tels miens plaisirs, mêmement elle tendait ses joues et ses lèvres sans façon, me de- Tinant disposé aux baisers. Mais la chose faite, je me penchais derechef aux sillons, plus ennuyé qu'auparavant. J'avais attendu de mon baiser soufe^em^nf à îa pefne qui, je ne m'explique cèmiiât, m'''estoma<]n3'aif sans répit, et il! ne ni« mwttâÉf.Bicat aef cœur, sinon amertume et désolatiso»*

Lors, malgré moi, mon àme altéré© donne ma Beuehe revenait à Félice, et, repassanAnd» caresses une k uB-e, aux t^mps où, tout j^enoifti dtez le* itgathon, nous folâtrions^ en garde de. iww dièvres. je sentais calme et fraîcheup redescemicc e» man mtérieurs troublés. Abî eombien m'êtïîctit éoos Ites^ 9«uTenirs de ces jours bcoreii'Xl NTo^aat reéem&néer a>rse à F>an<^on , maiwte* lois,, (fààiui #lle me totrrwait fe' «fos, je baisaisr \a ferlBisauf de ma feucine* ov la pailte bisad» éff mas UÉftv amu— tant f t» mo** r

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La dernière gerbe wmI dTClK éèyâfie s»

l'aire, lorsque, un beau ûîmscBche, ara siïritiir de-la messe, résonna sur la plasre tût, Nar^iacélle lie t«tnb©ur de la commune. Les raères jeurteB DmTieilles, sachant à n'en douter de qtioï il Tetonrnait, pas-î" sèrent tristement , n^contaiat les parodes jdu pné- Q&ïL, lequel Itsaàt une pancarte. Ëaduel B'approcl«i; puis, me rejoignant en le sentier oii , 'sis sur im© pierre, je regardais descendre le mT>nïle„Tnoii ondle me fit l'annonce que le goŒvernement Téclamait les jeunes gens du sort pour le conseil de Tévision[i.' « Et quand ce conseil ? lui demandad-je,

— Demain.

— Eh bien! j'irai.

— Toi , tu iras au Caylar'?

— A la fin des fins , la tîb de paysan m'ennuie^ et je désire goûterr celle de soldat.

— Tu es fol, mon Éran., fol comme un homm© ayant bu à sept robinets ensemble.

— J'aime Félice , de Mirande , et je ne la ^ygux malheureuse !

— Donc, pour Frédéry des Agathon, tm t'Fnlrm^ tod„ aux armées de la France ?

— Oui , à toutes les armées dn -monde oîi m^'enverra le gouvernement, voire aux armées de l'Afrique pour me battre avec les Arabes dn pays.

— Et «i les Arabes te tuent, comment retourneras-tu au Larzac , innocent?

— Si les soldats 'de cette Arabie me tuent, jo resterai là-bas et ne reverrai les Cé^^^eames, T

2Î6 LECHEVRIER.

— Ni toiï oncle Baduel?

— Pareillement je ne le reverrai. »

Les yeux de mon oncle se brouillèrent, et, me regardant, il se mit à pleurer.

Je restai solide sur mon idée.

Silencieux comme taupes, nous continuâmes notre chemin devers Madières.

Baduel reprit :

« Mais pour aller en l'Afrique , il faut traverser la mer sur un bâtiment.

— Je la traverserai comme je pourrai, avec les autres.

— Et si, ne te cramponnant des deux mains aux planches de ce bâtiment, tu tombes en l'eau salée, car Teau de la mer est salée, et d'un bout à l'autre ?...

— Mieux vaut moi noyé aux eaux salées de l'A- Irique que Félice morte de chagrin au Larzac.

— Oh ! l'Hospitalière ne t'aime guère...

— Que fait cela si de mon cœur elle est maîtresse ?

— Moi, je suis coutumier à coup de poing de rendre coup de pied.

— Et moi, n'osant coup de pied à Félice, je lui donnerai caresses jusqu'à la mort. »

Au moment où nous entrâmes en la cuisine de la ferme, la Fontenille comptait piles d'écus sur la table.

a Mes enfants, j'ai vendu le blé et p'!i< ^ > payer vos gages, dit-elle, nous avisant.

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— Cela ne presse, la mère, lui dis-je.

— Je remplirais plus volontiers mon estomac de soupe que ma bourse de monnaie, notre maîtresse, ajouta Baduel.

— Ahî cette coquine de Françon ne vous ressemble guère ! reprit la vieille. Gancalon n'avait encore sorti ses écus du sac , que déjà elle réclamait son argent.

— Le meunier est donc venu par ici ? demandai-je.

— Avec son chariot et ses bœufs.

— Et Françon, où est-elle?

— Peut-être à la paroisse. »

N'écoutant plus la Fontenille, je me levai de table et gravis quatre à quatre les échelons menant à la chambre de notre jeunesse folle.

Cette fille ne se trouva là, et mêmement, l'armoire où elle tenait ses nippes étapj< ouverte à deux battants, et tiroirs comme étagères n'offrant à l'œil ni jupons, ni tabliers quelconques, il me fut manifeste que Françon avait à jamais quitté Madières.

Je dégringolai l'échelle, et m'encourus devers leMas-Bernat.

J'allais à longues enjambées, serrant en mes mains un long bâton de châtaignier sauvage ramassé par là, et demandant au bon Dieu l'aise de le casser bientôt sur les côtes de ce misérable meunier.

Cependant, à travers d'horribles chemins j'avais

aS! LE CHEVlllER.

marché plus d'une heure, et point je n'avisais le chariot du moulin. Lors rciléchissant que, si je ne coupais en droiture devers la farinière, j'arriverais sans doute trop tard pour reprendre Françon, car une fois au moulin on l'y pouvait enfermer, je me précipitai en un raccourci des plus rapides, descendant à la chute des Fontinettes, dont le gran I bruit parvenait jusqu'à moi. N'étant occupé à mes pieds, je m'ensanglantai chevilles et mollets aux épines, et môme mes sabots heurtèrent si rudoment au granit, que le gauche se fendit de la pointe au talon.

Finalement , je touchai aux saules et aux peupliers du Mas-Bernat. Tout se taisait en la demonrance de Cancalon. Les Fontinettes s'échappaiit par l'écluse ouverte , la grande roue ne tournait aucunement. Pas une femme ne lavait son blé cl ne rétendait au soleil sur les toiles blanches. — C'était dimanche.

Je me postai derrière le tronc d'un grand frône . attendant mes tourtereaux.

Des beuglements. Je reconnus les bœufs di v»iucalon. En effet, au détour du chemin, là-haut, en la fente d'un rocher plus gros à lui seul que vingt maisons ensemble, parurent ces hôtes magnifiques. En ce moment, l'ennemi venant à moi, j'eusse dû, autour de mon poignet, rouler solidement la ficelle de mon bâton. Mais , admirant l'attelage, qui s'avançait au pas, je ne sais comment je

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Iciissai tomber ce bâton de ma main. Ah! c'est que les bœufs du Mas-Bernat valaient bien la peine d'être regardés I Noii, jamais, au Larzac, peut-être aux monts Garrigues , ne s'était vu couple plus fringant et plus èeau. Ils étaient noirs et luisants comme corbeaux d'automne», et si l'un d'eux n*eût eu les naseaux tout blancs, leur taille et leur corporence étant à tous deux la même, possible n'eût été de le différencier de son frère. Moi qui fus toujours affectionné aux bêtes, ayant déjà remarqué celles-ci, quand pour la farine ou le blé Gancalon avait fait voyage à Mirande , je les retrouvais avec joie et d'elles ne pouvais me distraire. Vrai est que le soleil étant à son midi et remplissant de rayons la combe du Mas-Bernat, les bœufs semblaient, dans la lumière, plus brillants et plus merveilleux. Ils descendaient lentement, beuglant de plus belle à mesure qu'ils sentaient plus fortement l'odeur des étables.

Une voix :

Le matin De ma fête, Au moulin Vint fillette; La baisai, Larilette , Me baisa, Larila. . .

C'était Gancalon,

Une autre voix :

« Ton baiser, »

Dit la fille, « M'a piqué « Comme aiguille, »

Mais baisa, Lariîette .

Maintes fois, Larila. . .

C'était Françon.

Je sautai au milieu du chemin , et , me plantant devant les bœufs qui s'arrêtèrent :

« Ohé! les amis, m'écriai-je, s'il vous plaît, cette chanson va-t-eîle durer jusqu'à la semaine prochaine? »

Le meunier et cette fille, sis sur les sacs de blé dont le chawot était comble, s'embrassèrent. Puis Cancalon descendit.

« Tu viens donc travailler au moulin, toi, Éran? me dit-il.

— Oui, » répondis-je.

Et lui montrant mon bâton :

« Je ne serais fâché, si tel était votre plaisir, de commencer la besogne tout de suite. »

Cancalon me comprit, et, saisissant son aiguillon, lequel n'était si long qu'ils le sont à l'ordinaire , le fît siffler en moulinet sur ma tète. Je parai \itement son attaque, lui lançant au jugé lo bout de mon arme au visage. Mais le meunier no

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fut touché, agile à l'égal d'un chat. Clic, clac! Les coups tombaient dru comme grêle , qui sur l'estomac de Gancalon ou sur ses épaules , qui sur mes jambes ou sur mes bras. Enfin , après nombreuses passes , l'aiguillon du meunier s'allongea tout entier sur mon front. Le sang jaillit en fusée, et, tout étourdi, n'y voyant goutte, je roulai en l'ornière du chemin, laquelle tout juste était creuse comme % fosse d'un mort.

Encore que , m'ayant juré amitié pour l'éternité de ses jours, elle m'eût abandonné tout d'un coup, cette Françon des FonLenille n'était la plus méchante fille de la création. Me voyant blessé profond , non tant seulement elle me secourut, mais elle influença si bien le meunier, que bientôt je mo trouvai couché de mes quatre membres en un lit bien mollet, dans la plus jolie chambre du Mas- Bernât. Cancalon avait beau crier, et, ayant amené cette jeunesse au moulin pour sa satisfaction, lui reprocher de le laisser dormir seul au pailler avec les rats; elle, toute rieuse, lui tirait un pied de nez, et souvente fois, le renvoyanl. lui baillait sur les joues des soufflets sans fin.

Cependant les idées me revenant un peu, et ne sachant trop que faire de mes bras, lesquels sont malheureux quand ils ne besognent en quelque

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