PREAMBULE
Quelles gambades insensées ! Sur les granits, dont elle sait tous les refuges, la patte-courte est un éclair qui passe , et il arrive souvent que le chasseur, ébloui, n'a pas le temps de faire feu.
Je fis. Tannée passée, la connaissance d'un paysan des monts Garrigues. Cet homme, à qui mon père avait jadis rendu service, m'embrassa la première fois qu'il me vit, et voulut incontinent m'emmener à sa ferme de Mirande, en plein Larzac, pour chasser avec lui sur le plateau.
« Vous tuerez des pattes-courtes^ » me dit le brave Érembert.
J'hésitai d'abord; puis, malgré l'espoir de goûter un morceau fort délicat et la certitude de contempler un pays inconnu, l'hiver me pressant de revenir prendre gîte à Paris, j'allais refuser cette invitation si cordialement offerte, quand Érembert ajouta :
(( Dans les temps, votre père, bien qu'il estimât ce métier de maigre rapport et vous en voulût un peu de l'avoir entrepris , me dit que vous viviez à Paris pour y raconter des histoires en des livres imprimés. Si vous montez au Larzac avec moi, je vous promets la mienne, et, je vous en baille mon assurance, vous n'aurez point perdu votre journée.»
Je savais déjà, par des récits faits dans la fa-
mille à des époques antérieures, que le mariage de cet homme avait été entouré de circonstances tragiques,
(( Vous me raconterez votre histoire? m'écriai-je, llairant une découverte.
— Oui, monsieur, la mienne et celle de Félice avec. »
Le jour môme , à la nuit , nous arrivions à Mirande, et le lendemain , à l'aube , nous traversions le village de Navacelle, gagnant par des sentiers de cÊèvre les hautes crêtes du Larzac. Toute patiecourte assez imprudente pour montrer ,Ie bout de ses moustaches, tombait sous le coup d'Érembert, lequel , familiarisé avec la gymnastique déliée de la bête, l'atteignait dans ses élans les plus audacieux, les moins prévus. Quant à moi, bien qu'épaulant mon fusil aussi souvent que le faisait mon hôte, je jetais ma poudre et mon plomb aux rochers, et, brûlant le granit, les pattes-courtes épouvantées disparaissaient à travers le plateau.
Cependant Érembert ne parlait aucunement de ses aventures, et si j'étais humilié de rentrer chaque soir bredouille à la ferme, j'étais encore plus ennuyé de voir mon homme tenir si peu ses engagements envers moi. Avait-il oublié sa promesse? Je ne sais. Le fait est que, tout entier à la chasse des pattes-courtes, il ne me disait un mot ni de Félice, ni de lui. Dans nos courses quotidiennes, j*eus beau plus d'une fois essayer de ramener son