LIVRE PREMIER
FREDERY
Puisque vous faites métier de coucher par écrit des histoires pour amuser ces Parisiens de Paris, lesquels, à ce que disait un escamoteur en foire du Caylar, sont fainéants et grands liseurs de sornettes, je vas, monsieur, vous conter la mienne, plus plaisante à ouïr que pas une. Aussi bien, la neige tombant à ne point voir le canon de son fusil, il est plus sage de se rôtir les pieds dedans les cendres du foyer et de se réchauffer les intérieurs du corps avec quelques verres de notre vin cuit, que de s'encourir à travers champs poser un grain de sel sur la queue des /îa/^es-cowr^es, toutes, à cette heure, blotties comme nous en leurs terriers. Soyez tranquille, demain, nous aviserons plus d'une piste sur le sol , puis je vous mènerai aux bons endroits de notre Larzac. Donc trêve pour ce jour, à
Mirande, de fusils et de chiens. Le bon Dii m <ix.iiil, en ses greniers du ciel, ramassé trop grande provision de neige , qu'il la jette sur les Cévennes h son accoutumance et à loisir, nous n'irons pas à rencontre. Après tels devis, venons, s'il vous plaît, à mes almanachs.
En ce temps-là, pour parler comme le saint Évangile, la belle métairie de Mirande appartenait aux Agathon, de Navacelle. Mais il faudrait bien vous donner de garde de croire, monsieur, que les choses eussent pour lors la bonne mine que vous leur voyez présentement. D'abord, la maison où nous sommes n'avait qu'un étage au lieu de deux; puis c'est moi qui fis agrandir les étables où renfermer plus commodément en hiver la cabrade, le troupeau de chèvres, si vous entendez mal les mots du pays.
Quelles gens ces Agathon! Gens de religion, de franchise et d'assistance à tous les pauvres. Malheureusement leur fils Frédéry était un véritable cheval échappé, toujours prêt aux sottises, jetant les écus de ses poches comme on fait les grains de blé à l'époque des semailles, toujours en course après quelque cotillon mal attaché. Le père Agathon avait beau, à toute occasion convenable, chapitrer ce vaurien emporté aux plus misérables folies, il baissait la tète à l'égal d'un mulet qu'on étrille, ne répondait le mot, et repartait, la nuit d'après, vers les fermes voisines, qu'il rcmplissail de ses ravages amoureux.
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M. le curé s'en mêla à la fin. Tout marri de voir arriver sur les fonts baptismaux plus de nouveaunés que n'en réclamait le registre de la paroisse, M. Alquier vint un soir à Mirande, et, devant les Agathon qui pleuraient, reprocha sa conduite à Frédéry, le menaçant, s'il continuait sa vie de damnation, de le prêcher le dimanche à l'église et de prévenir les familles de la contrée qu'elles eussent à le chasser comme un loup, quand il montrerait son museau au seuil de leur maison.
Quoique je marchasse sur mes vingt-cinq ans , ayant eu toujours, à Mirande , de la besogne pardessus la tête , il ne m'avait été loisible de m'en distraire pour aller, à l'exemple des enfants, écouter le catéchisme, et je n'avais fait encore ma première communion, cette, scène se passant en la métairie. Mais , j'en ai conservé la souvenance, les regards , les gestes , les paroles de M. Alquier m'avaient bouleversé tout le cœur.
« Mon Dieu, me disais-je, les dents serrées et dévisageant Frédéry debout à quelques pas de moi, mon Dieu, se peut-il que votre main ait semé cette ivraie en le champ béni des Agathon ! »
Cependant notre homme frappé par les discours de M. le curé, peut-être fatigué tant seulement de ses courses et prenant du repos comme en a besoin toute créature après trop longue carrière ,s'amendait visiblement de jour en jour. Étant en force, avec l'aide de sa mère, une femme vaillante
et douce, et de son père, un homme rude à la peine, de suffire aux travaux de la métairie, Frédéry me rendit la cabrade, laquelle, pour m'utiliser à Mirande, on avait donnée en garde à Félice, et je repris, non sans plaisir, mon premier métier de pastour dans la montagne. Si vous suivez mon raisonnement, vous connaîtrez sans trop de retard cette Félice, la fille la plus... la plus...
En attendant, sachez, monsieur, pour votre gouverne , que cette Félice était une enfant de l'hospice, une hospitalière, comme nous appelons, aux monts Garrigues, les petits bâtards que les sœurs du Caylar placent en nourrice chez nous. L'Agathonne ayant, quinze mois durant, baillé du lait à bouche que veux-tu à son garçonnet Frédéry, la pauvre mère sentait encore ses tétins prêts à craquer sous l'abondance, et môniement en éprouvait de grandes souffrances aux côtés. Que fil elle? Les sœurs étant venues à passer par Mirande avec Félice, elle leur prit l'enfant à dix sous par mois et le savon, et, dans les temps, quand l'Hospitalière, ronde et grasse, fut sevrée, elle la garda au logis, moitié parce que la petite était gente et accorte, moitié parce qu'elle était son nourrisson, et que les femmes, sans comparaison, à l'égal des chèvres, aiment toujours les cabris qui se sont suspendus à leurs mamelles.
A présent vous dire en quel état de dépérisse-
ment pitoyable Félice me rendit mon troupeau , je ne le pourrais jamais. Certes, la pauvre fille avait bien tâché à maintenir mes bêtes vaillantes ! Mais comment aurait-elle grimpé aux pics escarpés , où chèvres paissent herbes nourricières et savoureuses, elle de corpofence délicate comme une demoiselle de la ville? Dieu lui avait donné les pieds de l'oiseau, malheureusement non les ailes. Ce nonobstant, je ne lui adressai nul reproche d'avoir mené la cabrade aux bas-fonds brûlés du soleil, et même je la remerciai, ne sachant trop pourquoi, par exemple. On fait comme ça de ces choses dans la vie...
Donc tout allait pour le mieux à Mirande : Frédéry ne se dérangeait de son ouvrage , ni les Agathon , ni Félice pareillement. Quanta moi, chaque matin, au premier cri de l'alouette, je larguais mon troupeau, et gagnais les crêtes de notre Larzac, l'âme et le corps rafraîchis, autant par le contentement de toutes les affaires des Agathon en bonne conduite, que par le sommeil de la nuit. Je n'en disais rien à personne, mais je songeais à part moi que, le courage continuant à Frédéry et à tout le monde par ici, possible serait-il peutêtre , au bout de l'an de payer non seulement ses intérêts à M. Malgrison, de Nadalet; mais aussi de prendre le chemin de lui solder petit à petit le capital.
La joie me trémoussait, pensant que la jolie mé-
tairie de Mirande, où je servais depuis que mes pieds pouvaient chausser sabots, ne serait pas vendue comme tant d'autres, aux environs. J'aimais Mirande, et la preuve c'est que, l'usurier de Nadalet, car ce Malgrison était un voleur d'héritages, ayant un jour apporté au père Agathon une page de papier marqué, puis ayant menacé mon maître de faire exproprier son bien par la justice, je m'en allai vitement me cacher en les étables, où je pleurai toute l'eau de mes yeux. Il faut me pardonner cela : à ces temps lointains , j'étais encore dans la jeunesse et je m'estomaquais plus facilement qu'aujourd'hui.
Sûrement, vous ignorez ce que, aux monts Garrigues, nous entendons par le mot abouqtd?'. Ce mot veut dire soumettre la chèvre au bouc. En toute rétendue des Cévennes , c'est un commerce rapportant gros à son entreprenant.
Pour lors, me creusant la tète où trouver l'argent nécessaire à la délivrance tant souhaitée des Agathon et aussi de Frédéry, lequel, ses vingt ans comptés, courait vers le sort à belles jambes, je m'arrêtai à l'idée de Vabouquissage. Je ne pus mo tenir d'en toucher un mot à noire gars de Mirande, devenu méconnaissable tant il avait viré d'eau en son vin; puis, une fois nos deux volontés bien délibérées, nous les aboutâmes à celte fin d'ôtre plus forts contre les deux vieux Agathon, qu'il s'agissait de décider à notre convenance. La partie fut
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engagée coup sur coup, et nous la gagnâmes. Par ainsi nous étions maîtres de faire à notre fantaisie, et il fallait marcher d'un bon pas dans notre dessein, car, octobre sifflant sa chanson, si le lait de nos chèvres ne remplissait les seilles qu'à demi, l'heure allait sonner où les seilles inutiles seraient abandonnées aux rebuts en le pailler.
M. Alquier nous disait un dimanche au prône qu'Eve, ayant longuement désiré la pomme du Paradis, se trouva fort embarrassée, pomme cueillie, et que, si elle la mangea, c'est ne sachant qu'en faire. Ainsi de moi, ayant obtenu le congé des Agathon. De vrai, n'avais-je pas été un peu fol de me bouter cette songerie en la tête? Ouvrirais-je la campagne avec notre bouc seul , lequel , déjà sur l'âge, n'était plus autant féru d'amour qu'il convenait à pareille fête de chèvres? Ah! si les Fontenille, de Madières, qui ne faisaient plus abouquir faute de pâture pour la cabvade, voulaient nous céder Sacripant, Sacripant le bien nommé, Sacripant le hardi. Sacripant le terrible!...
Frédéry était allé en l'Aveyron vendre le blé de la métairie et avait rapporté de Milhau trois cents francs environ de beaux écus blancs. J'agrippai le sac et m'encourus devers Madières. J'endoctrinai les Fontenille. Le soir même de cette journée. Sacripant prenait gîte en les étables de Mirande.
Le lendemain et les jours d'après, le cœur me sautait de contentement, voyant en tête de ma
cabrade marcher Sacripant, fier et superbe comme un roi. Ah! monsieur, que c'est donc beau les bêtes! 11 m'est souvente fois venu l'idée qu'avant d'être hommes durs, querelleurs, méchants, avionsnous été peut-être animaux doux, affectueux, paisibles... Le dimanche qui suivit la bienvenue du bouc des Fontenille, Félice rentrée de la messe matinale, je lui livrai le troupeau, et ma trompe de corne collée aux lèvres, je volai dans tous les hameaux, les fermes et les métairies du Larzac , annonçant que , Sacripant appartenant aux Agathon, aurait lieu dorénavant à Mirande Vabouquissage des chèvres. On m'entendit partout sur noire plateau : à Navacelle, à Soulaget, àMadières, à Nadalet, à Saint-Maurice et jusques par delà le Mas-Bernat. Chèvres tombèrent en nos étables comme tombent noix de l'arbre, quand en automne la gaule en bat les branches, deux par deux, trois par trois, vingt par vingt. Vous m'en croirez, monsieur, si vous prêtez quelque fiance à mon dire, nous fûmes obligés de refuser des bêtes. Je fis publier par le précon du Caylar que, tout étant au comble chez nous, ce serait pour l'année au delà, à la nouvelle saison do Yabouquissage.
Mais voici que l'hiver commence à faire des siennes; on ne fréquente plus les gros rochers fendillés et tout feutrés d'herbe du haut Larzac. Chaque jour, on se retire davantage devant la neige qui gagne, gagne toujours monts, combes et vallées. Encore une semelle de recul, et nous sommes enfermés à Mirande, pris par le mauvais temps du bon Dieu , comme souris en une ratière.
Et pensez-vous que mon cœur devienne lourd parce qu'il neige, pleut, vente, givre? Ahl monsieur, jamais il ne fut plus léger. Hélas ! à notre pauvre nature humaine chagrin est une pierre, mais contentement lui pèse tout comme une plumule de roitelet, et j'étais content! D'abord, une fumée joyeuse dansait au-dessus des toits de Mirande , ce qui prévenait le passant qu'il y avait du feu dans l'âtre et que les Agathon cuisinaient meilleure soupe, brûlant meilleur fagot; puis...
Félice, me rencontrant à toute minute du jour en les établcs, au pailler, à la fontaine, au coin du feu, semblait, de demande en réponse et de réponse en demande, s'apprivoiser de plus en plus avec moi... Oh! cette fille! Cette Hospitalière! Enfin...
Les chèvres, c'est un instinct qu'elles ont comme ça au bout de la langue, sont bêtes très gourman des. Elles aiment à grignoter en hiver les ramures sèches des frênes : premier coup de dent donné, tout y passe, feuille, écorce et bois avec. Par ainsi j'avais comblé les'râteliers de braachages feuillos, et, planté à la porte des étables, jrt faisais métier de bourrelier, reboutant le collier à sonnailles de Sacripant, quand survint M. le curé.
« Eh bien ! cbovrier, et le catéchisme? me dit-il avec ses grosses lèvres souriantes.
— Ça sera pour Tannée prochaine, monsieur Alquicr, soyez tranquille.
— Mais tu vas avoir vingt-cinq ans, méchant garçon .
— C'est faute à mes parents, si je vieillis trop vite, monsieur le curé.
— Tu ne veux donc point faire la première communion?
— Dieu me garde de pareille sottise! m'éçriai-je. C'est le travail qui jusqu'à cette heure m'a tenu loin de la doctrine. »
M. Abinier passa tout d'un coup au sérieux.
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« Éran, me dit-il, je sais que tu es le plus brave chevrier de la montagne, et si je t'ai en détestation pour le mal que tu te veux à toi-même , refusant de venir à la Sainte-Table , je t'aime pour le bien que tu fais à tes maîtres. Grâce à toi, les Agathon, que leur faiblesse pour les vices de Frédéry acheminait vers la ruine, se relèvent, et revivent de demi-morts qu'ils étaient déjà. Vienne Noël, et les QÎnq cents francs indispensables à l'acquittement des intérêts de Malgrison se trouveront prêts. Éran, je te remercie au nom de Dieu de ta conduite, elle est, malgré tes péchés, la conduite d'un bon chrétien. »
Sur ce , il s'éloigna. Moi , j'avais envie furieuse de pleurer. Je m'encourus après lui.
« Monsieur le curé, lui dis-je, l'arrêtant par le bras , si , rentrant à la paroisse , vous coudez par Madières, certifiez au père Fontenille que, ce soir, je grossirai la bande de ses écoliers, pour entendre la doctrine. Il me fâche , à la fin des fins , de vivre comme un chrétien n'ayant souci du ciel non plus que d'une gourde vide , et je souhaite , du plus vif de moi , être éduqué sur la religion.
— Mon ami , le père Fontenille a été enterré ce matin, et c'est, à l'avenir, Agathon, de Mirande, qui enseignera le catéchisme aux communiants. Quelques idées venant à lui manquer sur le chapitre, Félice lui communiquera les siennes, lesquelles sont excellentes. Les chèvres attirées ici
par tes soins, payent la pâture de leurs corps trois francs par mois ; les garçons et les filles que j'y amène, payeront dix sous celle de leurs âmes. Ce sera une goutte de plus d'eau fraîche en la gueule ensoiffée d'argent de Malgrison. »
Ces paroles étaient douces à l'égal du vin cuit, quand il a séjourné dans la jarre , et je les buvais à me griser comme un tourde.
« Quoi! monsieur Alquier, ce sera Félice!... » Il ne m'entendait, coupant à grandes enjambées en droiture devers Navacelle.
En nos Cévennes âpres et rudes, un curé, s'il voulait entendre à tout, devrait marcher pour le moins vingt-quatre heures par jour. Le Juif-Errant refuserait la soutane à cette condition. Une paroisse, figurez-vous cela si faire se peut, souvente fois a une contenance de près de deux lieues carrées. Dans cet espace, où montagnes et vallées ne manquent, où torrents coulent en hiver entraînant troncs d'arbres et rochers en leurs eaux neigeuses, se trouvent éparpillées fermes et métairies des riches, bordes et huttes de pauvres gens. Pierre a bâti sa maison à la cime d'un quartier de granit coupant et glissant comme verre , Paul a creusé son trou en la roche^ nue tout au fond d'un précipice. Hardi! monsieur le curé, portez donc le bon Dieu en haut, en bas , car il convient à Pierre et à Paul, agonisant ensemble, d'entrer ensemble au
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Paradis en ce jour. Point n'est besoin d'une longue expérience des hommes pour savoir qu'ils n'ont ni quatre bras ni quatre jambes, et qu'ils font déjà bravement et saintement, employant au secours du prochain les membres que Dieu leur a départis. S'il vous plaît, deux pieds et deux mains chauffés par un bon cœur, c'est quelque chose cela! Au surplus , M. Alquier l'a prouvé...
C'est parce que les habitations des gens et des bêtes sont si éloignées de l'église et de la cure, au long de trente-six chemins juste aussi rudes à la montée qu'à la descente, que tout le monde ne va point aux offices en nos monts Garrigues. L'été , passe encore , tout étant beau au dehors et de facile enjambée. Mais lors môme que le bon Dieu en personne chanterait messe à Navacelle, allez donc, l'hiver, pour l'entendre, vous casser la tête sur les glaçons énormes , ou rester enterré sous la neige, qui tombe à quintaux sur nos pics. Oh ! s'il s'agissait de Noël, le Cévenol risque gentiment sa vie à cette fête , et tous les sacs d'écus de Malgrison ne le retiendraient au logis, la messe de minuit faisant flamber les vitres de l'église comme si le feu brûlait dedans. Mais Notre-Seigneur ne naît pas chaque jour, et, eu égard au danger qu'il y a pour nous à sa naissance, je trouve qu'une fois par an c'est assez, et même trop, révérence parler pour notre religion.
Jugez à présent, n'allant à la messe, laquelle est
une obligation de tous les dimanches pour le chrétien, comme on doit aller à la doctrine! Tellement peu, qu'il n'est pas rare, en nos montagnes, de rencontrer des hommes de trente et de quarante ans n'ayant jamais appuyé leurs coudes à la Sainte- Table... Et tenez! mon père, le grand Érembert de son nom , reçut pour la première fois le bon Dieu à septante ans, en mourant.
M. Alquier avait, dès son arrivée aux Cévennes, conçu crève-cœur des plus méchants de tant d'âmes où le Démon faisait seul ménage, Dieu ne pouvant y entrer, faute du catéchisme qu'on ne savait mie, et, se creusant la cervelle à cette fin de jouer le tour à VAutrej lui fut avis que si, au lieu d'une doctrine à l'église, il en établissait cinq, voire six, en toute l'étendue de la paroisse, le mal dont il souffrait serait arraché dans sa racine. Une fois plan levé de son dessein, il courut à l'exécution. Uu dimanche, en pleine grand'messe, il interrogea, nul ne s'attendant à pareille question , les hommes vieux et les hommes jeunes, choisit les plus sapients, acheva, durant plusieurs mois d'instruction particulière, de leur tourner l'esprit à la chose, et, l'hiver d'après, on put étudier la doctrine en six fermes ensemble , sans compter l'église : au Mas- Bernat, aux Gombettes, à Soulaget, à Saint-Maurice, à Nadalet, à Madières, à Navacelle enfin. Nous autres, gens de Mirande, étions de la (ioc^vVie de Madières, chez les Fontenille.
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Voyez-vous, cette Félice me remplissait les yeux et le cœur, et, bien que je n'en soufflasse le mot à personne, je n'en étais pas moins travaillé par elle, âme et corps , comme la pâte en le pétrin. A qui fier ma souffrance ou mon éjouissance intérieure, car pour moi, je ne sais guère si la première amitié pour fille est joie ou tristesse, bonheur ou désolation? Peut-être aurais-je mis fiance en M. Alquier, mais il était parti devers Navacelle n'ayant ouï aucunement le cri échappé de mes lèvres ;
« Eh ! quoi , Félice ! . . . »
Je ramassai le collier de vSacripant tombé sur mes sabots, et, nonobstant mes doigts mal dévoués à la besogne, puis mes yeux qui voyaient danser les étables et Mirande avec, je glissai la ficelle dans les trous creusés par mon poinçon en le cuir blanc.
Le dernier point tiré de ma force et noué, Félice vint à passer en la cour de la métairie.
« ïu sais la nouvelle, Éran?» me dit-elle.
Je la savais , mais la voix de l'Hospitalière me rafraîchissant tout l'être , il convenait prolonger le plaisir. Je mentis.
« Non, Félice, répondis-je, non ! Quelle nouvelle?
— Le père Fontenille est mort, et le père Agathon fera la doctrine à Mirande.
— Doucement, ma Félicette, ne va pas si vite, conte-moi tout cela, longuement, miette à miette... Devrai, le père Agathon!... Voyons, voyons...
Tiens, voilà mon bissac de peau de cabri, il est mollet, et la neige ne l'a imbibé de cette année, sieds-toi dessus... Ne crains point, il est vide... Donc tu dis que M. le curé.... non, les Fontenille.... non, les Agathon?....
— - Fol, fol! » s'écria-t-elle , riant.
Elle s'envola.
Il est de fait qu'à la regarder tant seulement, j'avais senti fondre tout mon homme.
Sacripant ne se lassait de s'ébattre en les étables et au dehors , partout où il trouvait chèvre malade d'amour, et moi, ravi à l'idée des chevreaux naissants , je ne me mêlais aucunement de le divertir des belles œuvres de nature. Bien plus, avisant maintes bêtes de la cabrade délaissées par le galant, avec des herbes de notre Larzac je leur parfumais la peau, à cette fin d'attirer Sacripant de leur côté. Ce sont là ruses de berger en le pays, pour que toute femelle de bouc chevrote à son heure.
Mais métier de pâtre n'empêche pas métier de chrétien, et, le premier soir de la doctrine, filles et garçons des endroits voisins ayant encombré la grange de Mirande, je pris ma place parmi eux.
Tout le monde, les lanternes soufflées, s'était vautré dans notre paille. Sur un banc, au fond, se montraient Félice et Frédéry. Au milieu d'eux.
2j le chevrier.
était sis le père Agathon armé d'une longue latte, pour marquer à tous que c'était lui qui avait reçu charge de doctrine. Nous n'y voyions guère, éclairés tant seulement par la lampette des Agathon , suspendue pour la circonstance à la poutrelle du toit.
Soudain, sans qu'il me fût possible de l'éviter en l'obscurité, la latte tomba sur ma tête nue. On m'appelait. Je me levai.
« Combien y a-t-il de Dieux, Eran? me demanda le père Agathon.
— Trois.
— Trois?
— Oui : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
— Ce que tu dis là est faux comme un écu de six francs qui ne passe plus, mon garçon, et il faut que ton esprit soit aussi noué qu'une souche de buis pour soutenir pareille menterie. Il n'y a qu'un Dieu, entends-tu, tête de bouc? Un, un seul en trois personnes.
— Donc ces trois personnes, si je les compte sur mes doigts...
— Trêve de sottises. Tais-toi, Éranl Félice va t'expliquer la chose, elle est simple comme le B-A BA. Vrai est que tu ne le sais point, le B-A BA... Allons, Félice ! »
Avez-vous jamais, chassant sur notre Larzac, ouï chanter la grive parmi les genévriers? Il n'est
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pas, automne courant, de plus plaisante voix pour oreilles d'homme. Quand l'Hospitalière commença, tout le monde hocha la tête et même quelques-uns la balancèrent de gauche à droite et de droite à gauche, croyant entendre musique de violons. Pour moi, j'eus grand'peine à me tenir de danser, tant j'étais éjoui en mon âme. Les yeux ouverts jusqu'aux sourcils, je regardais Félice qui me parlait, et ne faisais nul mouvement, me sentant courir des frissons par tout le corps. C'était comme si, m'étant endormi au long de l'ombre, sur le chaud du midi, d'aventure, des régiments de lézards me fussent venus manger la chair.
« Éran, m'as-tu comprise? » demanda-t-elle.
Je ne sais encore comment il était advenu que, écoutant avec mes oreilles, mes yeux, tout mon entendement, je n'avais rien ouï, sinon un bruit qui m'aurait fait rire ou qui m'aurait fait pleurer, si, n'étant pas enclavé dans la grange avec les communiants, je me fusse trouvé à la pâture, en compagnie de mes chèvres, en pleine liberté de pastour.
« Éran, m'as-tu comprise? répéta-t-elle.
■ — Oui, Félice, répondis-je, oui, il n'y a qu'un Dieu en trois personnes, No.tre-Seigneur Jésus- Christ, qui est né de la sainte Vierge, en la nuit de Noël, à la messe de minuit, et qui est mort avec des voleurs de son pays, qu'on appelait larrons à ces temps lointains, pour nous ouvrir le Paradis^
OÙ il a établi sa domeurance jusqu'à la fin du monde... »
La gaule du père Agathon ne m'eût, par un coup sec, coupé le mot, que je parlerais encore. Dieu du ciel, de quel train j'étais parti! Ayant Félice devant moi, Félice sur qui la lampette versait sa lumière jaune comme l'or, rien n'était plus capable de m'arrêter, un mystère pesait une once à mon raisonnement.
« Éran, me dit le père Agathon, pas un mot sorti de ta bouche n'est à sa place. Tu vas dans la doctrine ni plus ni moins qu'une bartavelle du Larzac, laquelle ne rend compte à personne de son parlage enragé. Pourquoi confondre Jésus-Christ avec Dieu le Père? Je te l'ai chanté plus d'une fois aux oreilles et je te le répète derechef en ce jour : — Éran, Éran, le bon Dieu te punira de ton ignorance...
— Le bon Dieu est bon, tout le monde au pays l'appelant le bon Tieu, » répliquai-je.
Nos langues firent paix une minute.
c( Éran, aimes-tu le jambon? reprit mon maître.
— Je l'aime mieux roussi à la poêle avec des œufs et des oignons doux que tout cru sur un morceau de pain, répondis-je.
— Écoute un peu mon dire, et tu verras que le bon Dieu, par manière de parler s'entend, ressemble beaucoup au jambon. »
Je ne bougeai ni pieds ni langae.
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« Éran, continua le père Agathon, quand, ce matin, avant de larguer la cabrade, tu as passé ton couteau dans le jambon et en as vaillamment abattu une mâle tranche, que t'a dit le compère?
— 11 n'a soufflé le mot, comme il fait d'habitude.
— Et demain, renouvelant ta goinfrerie, qée dira-t-il?
— Ni plus ni moins qu'aujourd'hui.
— Et les jours suivants, le sabrant de môme?
— Toujours muet comme membre de bête morte qu'il est.
— Et quand, cherchant la chair, laquelle déjà toute a pris le chemin de ta gueule de loup, ton couteau aura ébréché sur l'os nu le fil de sa lame, que dira le jambon?
— Il sera dur.
— Donc, tu le reconnais clairement, après t'avoir nourri, sans tenir compte de tes coups de couteau, le jambon s'est lassé à la fin des fins, et voilà maintenant qu'il te repousse. Ainsi le bon Dieu du ciel, lorsque, mille sottises achevées, il te plaira revenir à lui... Éran, Éran, mangeant la tranche mollette à belles dents, souviens-toi de l'os qui est dur, et le Paradis te sera ouvert au jour du jugement. »
La sapîence n'étant le fait de la grande quantité des communiants, Félice dut, pendant cette doc^ trinej redresser les propos de nombreuses langues
• égarées sur les matières de la religion. Ah! monsieur, vous l'entendant, dès cette heure, à mon exemple, vous lui eussiez dévoué toute l'amitié de votre vie; car, pour commencer, je vous avonerai que, si l'Hospitalière me tenait par un fil, la veille de la doctrine chez les Agathon, à présent je me sentais lié à elle par une corde aussi grosse, aussi bien filée, que la corde du clocher de Navacelle, laquelle met en branle, tous les dimanches, une cloche pesant vingt quintaux et au delà.
Avez-vous jamais englué des linottes autour des mares de notre Lartac? Elles se prennent d'abord les pattes, puis les ailes, puis le bec, puis roulent dans l'eau, et, de là, en la lèchefrite de rXgathonne, à Mirande. Voulant boire à la fontaine d'amour, dont tout homme, paraît-il, est altéré eu sa fleur d'âge, du premier coup le gluau se colla à mes jambes, à mes bras, et, me débattant, je tombai au plus profond de l'eau, d'où nulle main amie no me retira. -- £i Félice? me direz-vous. — Félicel... Nous verrons en la suite, nous verrons comme il en alla de tout ceci, et si cette Hospitalière m'empêcha de me noyer...
L*envie me brûlait de remercier Félice de ses explications, et, le père Agathon ayant dressé sa gajUe au long de la muraille, annonçant la doctrine finie, je m'en vins tourner autour do l'Hospitalière, la bouche mi-ouverte, scmblaUement le
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cœur, prêt à lui faire confidence entière de ce qu'il en était de moi. Devina-t-elle la chanson auparavant de me l'ouïr chanter,- et, en fille sage et prudente, voulut-elle éviter bavarderies d'amoureux? Vrai est qu'elle prit vitement le bras de Frédéry et disparut avec lui parmi les communiants, lesquels descendaient l'escalier de la grange, serrés les uns aux autres, comme chèvres affamées cabriolant hors des étables. J'eusse pu la poursuivre à travers la cour de la métairie; mais, me sentant les jambes jflageolantes et les intérieurs du corps tout brouillés, je gagnai mon lit d'hiver en les étables, à l'haleine chaude de mes bêtes , où je m'endormis bravement et bien, en récitant ma prière.
Maintenant, janvier courant, je ne larguais la cabrade qu'à heure haute, et même le jour était failli si vite, que nous n'allions guère, mes bêtes et moi, qu'à une portée de fusil de Mirande, au champ de Sauve-Plaine par exemple. Encore se fallait-il contenter de pouvoir bouter pieds hors du logis, car notre Larzac, recevant trop de neige pour son compte, en laissait couler grosses masses dans les vallées environnantes à nous enterrer vivants.
Donc, pensant à Félice, laquelle me tenait bien, tenant mon cœur par tous les endroits ensemble, me fut avis que je l'attacherais à mon tour ellemême, si je parvenais à l'émouvoir en quelque plaisante manière. Poyrquoi ne Tobligerais-je point à tourner œil de mon côté, lui faisant gentil
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présent, le jour de la foire du Caylar? Quel présent?... Mais cette Hospitalière, n'étant ma promise, accepterait-elle bague, croix, collier, ou telle autre coûteuse babiole, comme jeunes gens, en nos pays , sont coutumiers d'en offrir à la fillette leur rendant amitié pour amitié , regard pour regard, embrassement pour embrassement?
Quant à moi, depuis que Félice n'était plus jeunette et ne folâtrait plus aux champs en garde des troupeaux, point ne m'était arrivé de l'accoler, et, tout délibéré, je sentais bien qu'aujourd'hui possible ne serait de tenter la chose. Je me souvenais du temps où ensemble, tout enfants, moi jeune pastour, elle gente pastourelle de huit ans, nous nous baisions à bouche pleine, nous ébattant parmi nos chèvres, et cette souvenance m'estomaquait davantage à mesure que, réfléchissant, je voyais ces temps être finis, bien finis.
« Ah! pensais-je, pourquoi ne fis-je point' provision de baisers, quand saison était propice? S'il m'enj-estait un, un tant seulement, quel fruit rafraîchirait mieux mes lèvres brûlantes I... Et dire que cette Hospitalière qui s'ensauve au loin de moi, à qui je n'ose envoyer une parole non plus qu'un regard, je l'ai tenue là sur mes genoux et me suis soûlé de sa présence, jouant ensemble comme chevreaux nouveau-nés, tout au long de la journée! Pourquoi, à ces temps anciens, ne l'ai-je point mordue? Pourquoi ne l'ai-je point mangée
avec mes dents , comme loup fait la brebis? Au lieu d'être affamé d'elle, je serais rassasié maintenant... »
Croyez-moi, monsieur, l'homme est bête méchante et capable, son désir le poussant, des plus terribles escapades.
Jugez par moi.
Jusque-là, j'avais été doux, tranquille, appliqué uniquement aux travaux venant en profit aux Agathon. A présent, parce que cette Hospitalière avait grandi, que sa voix chantait comme flûte de sureau, qu'elle vous regardait comme biche sauvage traquée par le chasseur en nos bas-fonds herbus, je m'emportais aux plus chaudes colères. Étant si peu que rien éduqué sur la doctrine, je m'éUiis éjoui de mon ignorance, espérant qu'il plairait à Félice, sapienle à la mode de M. Alquier, redresser mon jugement sur la religion. Mais si, en public, dans la grange, pressée par le père Agathon, elle avait remis droit sur pieds mon idée chancelante à propos des sacrements, communiants partis de Mirande, possible ne m'avait été de lui arracher une parole sur les errements quelconques de mes esprits.
« Donc tu ne veux pas que je fasse ma première communion? lui dis-jo un jour, en grand dépit de son silence.
— Tu la feras, Éran; tu en sais déjà assez long
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:5ur le bon Dieu pour qu'il vienne à toi dans l'occasion, répondit-elle.
— Mais il viendrait plus vite, si tu t'en mêlais un peu, ma Félicette.
— Point n'est besoin que je m'en mêle, Éran. Le Démon recule toujours davantage devant la latte du père Agathon; petit à petit ténèbres d'Enfer prennent fin pour toi.
— C'est manière de dire que tu refuses de préparer mon âme, comme répète M. Alquier.
— Cela est besogne au bon Dieu, Éran, et non h moi.
— Félice, te souvient-il que, étant tous trois enfantelets, il y a des années de cela, nous nous sîmes, toi, Frédéry et moi, sous les ronces formant clôture au champ de Sauve-Plaine? Le chaud du midi nous avait forcés de chercher l'ombre, et, tapie tout au fond, en le plus frais de l'endroit, comme tu étais la plus fatiguée de nos amusements, étant la plus mignonne, tu t'endormis. Qu'arriva-t-il pendant ton sommeil? Frédéry, qui était un méchant garçonnet toujours à la malice, égrena des mûres noires, lesquelles, des ronceSj pendaient sur ton visage, et, les ayant écrasées en sa main, te barbouilla avec la liqueur le front, les joues et le menton. Qui pleura en se réveillant? Toi. Qui se moqua de tes larmes? Frédéry. Qui te mena par la main jusqu'au bord du ruisseau des Fontinettes, et, le déshabillé mis bas,
te lava dans l'eau comme une petite grenouille ?
— Toi, mon bonÉran,toi,;dit-elle devenue rouge.
— A ce moment-là, tu te suspendais à mon col et me baisais...
— Nous sommes grands à cette heure.
— A ce moment-là, tu me répétais : — Je t'aime bien, mon Éran; je t'aime autant que je déteste Frédéry...
— Frédéry est mon frère de lait, le fils unique de ma mère Agathonne.
— Raison pour ne pas l'aimer à l'égal de moi qui ne te suis rien, qui suis un homme de Soulaget et point du tout ton frère... A présent me montreras-tu la doctrine?
— Non.
— Méchante bâtarde! pourquoi les sœurs du Caylar t'ont-elles laissée en notre pays?... »
A me la couper je me mordis la langue; mais plus n'était possible do retenir mes cruelles paroles ; elles étaient parties et avaient frappé Félice comme la décharge fait une patte-courte. Je la vis une minute flageoler sur ses jambes, prise de subit évanouissement.
J'allai à elle.
« Ahl Félice, combien je suis malheureux do Vavoir causé déplaisir! » lui dis-je, essayant do la soutenir de mes deux bras.
Elle m'échappa hardiment et s'encourut à la maison.
FREDERY. ^7
Moi, je demeurai au milieu de la cour de Mirande, aussi immobile, aussi froid qu'une quille de pierre. Ayant assassiné père et mère, sœur et frère, je n'eusse pas à ce point été saisi. De vrai, me semblait-il, je venais de commettre un crime, et certainement un gendarme m'aurait agrippé au collet, que je me fusse laissé mener en prison sans lui demander le pourquoi de la chose, tant l'idée de ma faute était entrée profondément en mes esprits.
Je m'appliquai sur le milieu du front un coup de poing terrible, et, bramant comme bête blessée, je m'ensauvai dans la campagne.
En mon récit, vous ai-je parlé de Françoise La* zaire, de Françon, pour lui donner le nom de chci nous? C'était une grande et jolie lillc, taille bien ronde et joues roses comme pommes de septembre. Pour lors , elle servait à Madières , chez la veuve Fontenillc, l'aidant, en compagnie de Jean Bernadel, à supporter son veuvage et à retourner son jardin.
Cette Françon avait le bruit de prendre plaisir aux amourettes, et, bien que sachant la doctrine sur le bout du doigt, sa mauvaise renommée la tenait encore, à vingt-deux ans, éloignée de la Sainte-Table. Il fallait, en fin de compte, se préparer une bonne fois à la première communion, et, ayant baillé congé i\ ses galants, d'abord à Bernadel, neveu de sa maîtresse, elle s'en était venue à la doctrine chez nous. Pourquoi cette fille, laquelle n'était aucunement de ma connaissance^
.-PRÉDÉ-RY. SU
choisit-elle sa place dans îa grange à côté de mc>i:t Jamais elle ne nxe l'a dit. Vrai est que; sans y être invitée, elle se sit sur la même botte d& paille que? moi, et, le père Agathon m'interrôgeàrit, tantôt elle murmurait les mots à répondre, tantôt elle md pinçait à me faire crier. Passe pour les murmùres^mais les pinçons!... Enfin, je vous l'ai dit» c'était une fille, comme ci, comme ça, toute drôle et toute extravagante.
Donc, j'étais parti au galop de Mirande, et^ courant à travers nuit, j'avais atteint en les sentiers plusieurs communiants, lesquels, lanterne v ou rài^; meau de genévrier allumé à la main , gagnaient vitement leurs endroits, qui Nadalet, qui le Mas^ Bernât, qui Soulaget, qui Madières. Quand je lés voyais me regarder étonnés, je me jetais en un autre chemin; puis, à leur tour, ils prenaient leurs jambes à leur cou , criant :
« L'Ane-Rouge ! Voilà l'Ane-Rouge ! »
Je marchai de ce pas enragé tant que pieds me purent porter, toujours me complaignant à l'envi. Enfin, je tombai sur une pierre où je restai. L'eau coulait de mon front et je me sentais tout courbatu. L'air doux du printemps ayant fondu les dernières neiges de l'hiver , le sol autour de moi était tout gentiment feutré d'herbe haute. Je glissai de ma pierre dure, et m'étendis de mes quatre membres sur le matelas que nature, tant précautionnée aux
«Cr LE CHEVRIER.
malheureux, avait exprès rembourré pour moî.
Ahl qu'on est commodément, couché sur les violettes de février, quand le vent qui tire dans- Tair est tiède et que, au lieu de bramera l'oreille, il chante plaisamment comme flûte de pastoureau! J'étais plus tranquille, et, rêvant que cette Félice^ prise de compassion à ma douleur, me pardonnait mon méchant coup de langue, j'allais m'endormir sous la roue de la lune, un peu barbouillé ce soirlà parmi les étoiles ses filles, quand une voix, d'aventure, s'en vint frapper mon entendement. La campagne, hommes et bêtes couchés, faisait entier silence. J'écoutai.
— « Ahl mon Dieul si j'avais su, quel boa
coup de fourche je t'aurais baillé en le dos, le jour où tu me contas tous tes almanachs de commande. Mais, pour lors, j'étais la plus belle jeunesse de la paroisse de Navacclle et de bien loin en pays cévenol. A te prêter fiance, ni au Caylar, ni à Saint- AfTrique, ni môme en tout l'Avcyron, jamais on n'avait vu yeux pareillement jolis, bouche pareillement grande et bien meublée, nez pareillement moulé à ton plaisir... Pourquoi me dire toutes ces mentcries, puisque tu devais m'abandonner et courir tout aussitôt après une autre?... Eh bien! va-t'en, ct)ntinue ton méchant métier d'emboiseur , mais sache bien que tous les affiquets achetés pour moi en foire de Caylar, je les garde et les porterai à ta barbe jusqu'à complète usure. Attrapées la
FREDERY. 41
chaîne et la jeannette en or! Attrapée la croix d'argent! Attrapés mon fichu à franges de soie et mes deux bonnets à rubans rouges I Attrapées mes quatre jupes , trois de fin molleton , une de mérinos! Attrapés mes souliers bronzés! Attrapé, attrapé, attrapé tout!... Oh! encore quelques fillettes aux dents longues, et, malgré votre chevrier, qui est un homme vaillant, Malgrison vous aura bientôt couchés sur la paille, à Mirande... Adieu, Frédéry, adieu, la ruine et le Démon t'accompa-^ gnent ensemble!... »
Vous devinez bien que, entendant ces dernières^ paroles, je n'avais mis une heure à me lever du gazon où j'étais vautré. Écarquillant les yeux, je vis d'abord une ombre qui s'encourait à travers champs, puis une autre venant à moi. J'attendis au milieu du sentier ronccux et enténébré, ne bougeant non plus qu'un tronc de châtaignier... L'ombre avançait encore. Elle me touchait quasiment^ Je mis la main dessus.
« Aïe! aïe!
— N'ayez crainte si vous n*avez mal agi, dis-je, prenant une grosse voix tout au rebours de la mienne, laquelle fut toujours grêle comme miaulement de chat.
— Qui etes-vous? Qui êtes-vous?
— Ne tremblez point, Françoise Lazaire, je suis Celui que vous avez nommé à Frédéry Agathon..
— Le Démon ?
— Le démon de l'Enfer! »
Croyant me faire rentrer en mon pays par dessous la terre, elle se signa %itement. Il n'en fut ni plus ni moins, et je restai debout devant elle, la main à son col, tâtant du doigt la jeannette^d'or.
« Vos croix au visage ne me sont de rien , lui dis-je. Il faut être en état de grâce pour mettre en fuite le Démon, et vous, Françoise, vous êtes en état de péché mortel.
— Par ainsi je suis perdue?
— C'est selon.
— Donc je pourrais être sauvée?
— Oui bien, votre bonne volonté aidant.
— Que faut-il faire?
— Deux choses : se convertir et restituer.
— Restituer?
— Tous les objets volés à Frédéry Agatbon : jeannette d'or, croix d'argent, fichus à frange de soie, bonnets à rubans rouges, jupes de molleton et de mérinos, souliers bronzés, surtout, un par un, les écus qu'il vous a donnés.
— Mais ils sont dépensés, ces écus, et jl .. plus où les prendre.
— II les faudra cependant, il les faudra, ou l'Enfer I... Je vous accorde huit jours. Mardi prochain, à cette môme heure, je vous attendrai en ce sentier obscur. Jurez d'y venir.
«^ Je le jure !
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— Prenez garde à présent à ne me fausser la foi jurée, car lors je viendrais vous quérir chez la Fontenille, et
— Oh! croyez-en ma parole, j'apporterai tout le paquet.
— Cela regarde votre sort, pensez-y I En attendant, décrochez la jeanflette de votre col et donnezla-moi avec tout ce que vous portez venant de Frédéry. »
La jeannette, la croix d'argent, le bonnet qu'elle retira vivement de sa tête, et le fichu qu'elle dépoua de sa taille totnbèrent en mes mains. • « Partez! lui dis-je, et, à mardi, les écus et le reste 1 »
Tl
Après ce pillage sur Françoise, je me sentis la lête brouillée et point ne me rendormis. J'appli^ /juai tous mes sens de nature à réfléchir , ne mo pouvant rendre facilement compte de l'abominable conduite de Frédéry. Mais aucune honnête raison en sa faveur ne combattit mon jugement.
Eh quoi I c'était quand tout le monde, à Mirande, préoccupé de ce Malgrison et du tirage au sort, faisait à la besogne rage de ses quatre membres; ^and le père Agathon et l'Agathonne ne prenaient Di repos ni trêve ; quand moi, ne larguant pas tant seulement mes chètres, trouvais encore moyen de mettre le poignet à la charrue , c'était ce momentlà que ce dr^le avait choisi pour continuer sesfredaines! Aux temps jadis, avait-il au moins la franchise de ses escapades; tandis que, à cette beure, c'était à nuitée qu'il courait les jupons
« Ah l pensai-je , si le sort que ce mange-profit
FREDERY. 45
va tirer, lui mettait au dos le sac de soldat, quelle bénédiction du ciel pour ces braves Agathon î »
Regardant en mon dedans pour y voir toutes ces idées, mon pauvre corps, imbécile sans mon âme, avait perdu son chemin , et, au lieu de couper en droiture devers Mirande , s'était égaré au long du ruisseau des Fontinettes.
Vous ne connaissez nullement ce ruisseau clairet? Jamais, en aucun endroit du Larzac , mêmement des Gévennes, on ne vit eau plus jolie et de meilleur goût. Ce ruisseau qui babille sous les saules, parmi les cailloux ronds, avec bruit de coqs et de poules en basse-cour, provient d'une mare large et profonde , laquelle, à son tour, est formée par les jets de six fontaines sourdant de la roche nue. De ces six fontaines, à la roche, à la mare, au ruisseau, le nom de Fontinettes. C'était au ruisseaa des Fontinettes, lequel, après une promenade de fainéant, arrive enfin à deux pas de Mirande, qu'on, puisait l'eau nécessaire à la ferme; mais c'était k. la mare que, depuis tant et tant, j'abreuvais mes chèvres chaque matin.
Moi, j'aimais cette mare. En nul endroit de nos monts Garrigues, je ne me trouvais mieux qu'aux Fontinettes , et point ne s'offrait une occasion de m'y arrêter que je ne le fisse en joie. Et ici, tout en demandant pardon de la chose, laissez-moi vous répéter que l'homme ressemble aux bêtes beau-
coup plus qu'on ne le croit communément en notre paroisse de Navacelle. Ainsi quel vent me poussait vers les Fontinettes, m'apercevant que j'avais donné en fausse route, et me faisait trouver aise à marcher au rebours de Mirande, sinon celui qui pousse la chèvre à séjourner délicieusement à la place où elle se souvient avoir été cabri , à y bondir, à y bêler amoureusement? Oh! combien de journées passées avec Félice, tout jeunets, au bord de cette mare! L'hiver, tapis contre le rocher, h l'abri du vent et de la neige; l'été, sis sur la margelle de granit, les pieds noyés à la source, suivant -en l'eau pure notre troupeau qui s'y mirait tout entier.
Par ainsi les Fontinettes étaient devant moi; je ne les voyais, perdu en une nuit sombre comme la gueule d'un loup, mais je les entendais, les jet-tirant à la coutume. Je me reposai sur une pierre •qui me connaissait bien, et moi aussi je la connaissais, elle, et tout de suite ma pensée tourna du côté de Félice. La souvenance me vint du jour où, pertuisant pour elle un bout de sureau mûr, la flûte bouchée par le cap avec la cire molle de nos abeilles, elle en joua plaisamment et si bien , qu'elle accompagna ma voix tout au long de cette chanson connue au pays cévenol et commençant par ce couplet :
QeDt« pastourelle, Viens, ton pastoureau
FREDERY. ■ 4T
- T'appelle :
C'est le renouveau,
La belle, C'est le renouveau...
Cette remembrance me remplit d'aise, et, tout éjoui, j'allais, ressuscitant l'époque de mon enfance, réveiller les échos endormis aux rochers des Fontinettes , quand brilla , non guère loin de la mare, comme si, du ciel, une étoile fût tombée dans la campagne, une lumière éclatante. Véritable fusil à deux coups, je braquai mon regard en, l'obscurité, et sans retard je distinguai une longue forme armée d'une lanterne. Était-ce homme, femme, bête? Je ne savais. On allait à droite, à gauche, puis on revenait à gauche, à droite, devant, derrière, derrière et devant. Était-ce le sorcier de Soulaget, en quête de brider l'Ane-Rouge? Que cherchait cette lanterne folle ? Était-ce un revenant lequel, altéré par l'Enfer, s'en venait boire à la mare?...
Soudain, la pensée me sauta dans la cervelle que peut-être le' Démon , fâché de ma comédie avec Françoise Lazaire, marchait-il à ma poursuite pour me. punir de l'avoir contrefait. Que deviendrais-je? Mes cheveux se dressèrent sur ma tête droits comme des roseaux. Je voulus m'ensauver. Mais point ne me fut possible de décoller mes pieds du sol ; ils avaient poussé des racines jusqu'au foad de la mare.
Pendant ce temps, la lanterne, à chaque seconde, dirigeait un pas de plus vers moi. Afl'olé de peur, je jetai un petit cri étranglé, aussi aigu qu'un cri de femme. •
Incontinent la forme inconnue s'arrêta.
« Est-ce toi, Françoise? » dit-on.
Encore cette fille 1
« Ahî coquine, tu me payeras cela... »
L'homme et la lanterne se précipitèrent vers les Fontinettes.
« Gomment, c'est toi, Éran?
— Oui, monsieur Malgrison, c'est moi, Éran ou Érembert, de Soulaget, comme il vous plaira m'appeler.
— Et elle, où s'est-elle cachée?
— De qui parlez-vous?
— De Françoise Lazaire, de Françon.
— Je n'ai vu personne ; il n'y a ici que moL
— Et cette voix de tout à l'heure?
— C'était la mienne.
— Tu mens, chevrier. »
En cet âge, j'étais plus robuste qu'aujourd'hui, à l'égal d'un baliveau, jeunesse gonflan tout mon corps de sève. Je soulevai l'usurier comme un fétu, et, à cette fin de lui rafraîchir le jugement à mon endroit, je lui lins un long moment la tôle sous lo gros jet d'une des six fontaines. Le bonhomme éternua. Mais la souvenance me vint que, dans mon enfance, Malgrison m'avait fait -pleurer par
ses menaces aux Agathon, et l'occasion s'y prêtant à souhait, je ne me marchandai aucunement la vengeance.
« J'en mourrai, s'exclamait-il, j'en mourrai!
— Pour vous apprendre, monsieur Malgrison,lui dis-je, qu'il ne faut faire affront aux gens qui ont plus d'honneur que vous... Maintenant, s'il vous plaît avoir des nouvelles de la Françon des Fontenille, allez en demander au jeune Agathon, de Mirande.
— Quoi, Frédéry!... balbutia-t-il , se secouant comme un caniche après la pluie.
— Oui, Frédéry Agathon.
— Lui qui, ce matin encore, est venu à Nadalet...
— Vous emprunter de l'argent, n'est-il pas vrai ?
— Il a peur de tirer un mauvais numéro, et huit cents francs lui conviendraient pour mettre à la masse, au Caylar... Ah! je t'en baillerai des écus!
— Si vous avez quelque amitié pour Françoise Lazaire, laquelle, nonobstant sa fréquentation avec Jean Bernadel, est une brave et jolie fille, croyezmoi, monsieur Malgrison, laissez partir Frédéry pour la guerre. Restant au pays, il pourrait bien vous débaucher Françon.
— Pourvu qu'il n'ait essayé déjàl Ah I Dieu l'en préserve, chevrier, car, dans les huit jours, Mirande serait à moi. »
Un frisson terrible me fit trembler tout le corps, et l'envie me vint au bout des doigts d'étrangler cet homme ou de le précipiter en la mare des Fontinettes. Ce néanmoins, je saisis le fichu de Françon et, comme il ne pouvait en distinguer la couleur ni conséquemment le reconnaître, je me mis à essuyer soigneusement l'habit, voire jusqu'aux souliers imbibés de l'usurier.
« Moi vous ayant mouillé à l'eau de ces fontaines, il faut me pardonner, monsieur Malgrison, lui dis-je. Ma langue n'a menti de ma vie vivante, et, accusé par vous de menterie, excusez-moi si je vous ai causé déplaisir. J'ai regret à mon sot emportement, j'en jure la Vierge et saint Joseph, et ma conduite envers vous, dans les années, vous prouvera ma repentance... Maintenant écoutez, à l'endroit des Agathon et de Frédéry, ce que je m'en vas vous dire. Et d'abord Frédéry s'étant assotté d'un joli cotillon de Soulaget, il n'en veut aucunement pour l'heure à Françoise Lazaire. Natil de Soulaget, j'ai été informé de la chose. Mais parce que Frédéry y poursuit , du côté de Soulaget, le chemin de ses aventures, cela veut-il dire qu'un de ces quatre jours il ne prendra pas son galop devers Madièrcs, ensorcelé par les jolis yeux de Françon? Point je ne répondrai de la route où sa rage amoureuse peut jeter notre poulain de Mirande. Raison pourquoi je vous répétais tout à l'heure : — Ne prêtez écus ni sous à Frédéry, lais-
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sez-le partir pour la guerre , pour cette guerre de l'Afrique, un pays situé au soleil, paraît-il, de l'autre côté de la mer qui est à Cette... — Et puis, cet enfant à l'armée , pensez-vous que son départ ne 'sera pas un gros allégement pour les Agathon? Que, pour aujourd'hui ou demain, Frédéry s'en aille manger à la gamelle avec les autres soldats africains, et bientôt, en votre sac de Nadalet, rentreront petit à petit les pièces rondes versées par vous en le sac de Mirande. Vous savez si, pour nous agrandir le revenu, nous nous escrimons le tempérament là-bas et si Sacripant fait des siennes ! Nous voici fin février tant seulement, et septvingts bêtes , lourdes à ne se pouvoir traîner, sont au moment de chevroter. En tombera-t-il en notre escapcelle des sous et des liards, de l'argent et même de l'or ! Tout cela pour vous, monsieur Malgj'ison, pour vous seul... »
, Ayant essuyé l'usurier de cap en pied, je sautai en.le chemin de Mirande.
Les chèvres sont botes aimantes : boutant sabots en la cour, elles m'avaient entendu et remplirent la métairie de bêlements. Pour apaiser ce charivari, je m'approchai des éta))les, et dis un mot d'amitié à Sacripant. Lui s'étant tu, les autres l'imitèrent. Ce néanmoins, je ne grimpai à mon Ut suspendu au-dessus des râteliers, et quittant mes chèvres, les mains humides de leurs pourlèchements, je m'en vins sous la fenêtre de Félice. Il m'avait paru, un petit jour filtrant à travers \es contrevents de la chambre, qu'il y avait de la lumière en dedans. Je ne me trompais mie : accoté à la mangeoire de pierre de taille , le rayon frappa sur moi. Que faisait Félice à cette heure presque matinale? Peut-être, ayant conservé grand crève-cœur de mes paroles et ne pouvant dormir, travaillaitelle à la couture, comme elle avait coutume, le soir, à côté de l'Agathonne. Comment lui restituer
FREDERY. 53
paix et sommeil que je lui avais ravis? D'abord, je pensai à l'appeler, frappant sur ses contrevents, et à lui redemander mon pardon. Mais en quels mots lui conter ma peine? Ma langue se trouverait-elle assez déliée pour cette délicate besogne? Et puis lui plairait-il m'écouter longtemps, car il faudrait parler longuement, ayant tant, tant de chagrin en l'âme? D'ailleurs si, entendant du bruit à sa fenêtre, elle allait prendre peur? Une fille, c'est sauv^ige comme- un oiseau, et une feuille émue au plus petit vent la peut effrayer...
Me perdant à mille réflexions, me fut avis que, pour annoncer à notre Hospitalière ma présence et mon déplaisir de l'avoir si durement traitée, point n'était besoin de heurter à ses contrevents, ni de lui parler. Il suffisait de lui chanter bien doucement, de façon à être tant seulement entendu d'elle, une chanson plaisante , comme aux temps anciens, quand nous étions enfants, elle, Frédéry et moi. Donc, pour ce faire , je suivis le rayon devant moi jusqu'à la fendille d'où il s'échappait, et, collant mes lèvres à même le bois , je commençai à basse voix ma romancine :
Gente pastourelle, Viens, ton pastoureau
T'appelle :
C'est le renouveau,
La belle, C'est le renouveau.,.
Sf LE CHEVRIER.
Rien ne bougeant en la chambre non plus qu'en une tombe , je continuai :
Jà, de sa voix grêle, Entends le chevrean
Qui bêle :
C'est le renouveau,
La belle, C'est le renouveau...
Les contrevents s'ouvrirent tout d'un coup à m'aplatfr la tète, et, de la fenêtre, un homme sauta sur moi.
« Vas-tu te taire, slupide chevrier, vas-tu te taire !
Je me débarrassai vitement des mains que Tinconnu m'avait appliquées sur la bouche, etje l'étreignis en mes deux bras. Nous roulâmes dans l'ombre noire, accrochés vigoureusement l'un à l'autre. Les coups allaient bon train, comme vous pensez. Enfin, nous traînant sur le sol, la lumière de la fenêtre passa sur nous. Je reconnus Frédéry.
« Il faut que je t'écrase, méchante vipère d'Enfer! » m'écriai-je, aveuglé de rage.
Et, me tenant debout de toute ma taille, mon pied , armé d'un sabot ferré, était déjà levé sur la poitrine du fils Agathon, quand Félice, à demi nue , parut à la fenêtre.
« Éran , mon Éran , s'écria-t-clle , cause de moi ne lui fais de mal, je l'aime î »
Mes doigts crispés et durs se ramollirent incontinent, etje courus, vers rUospitalière... Elle avait
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refermé les contrevents... Je tombai évanoui au long de la muraille...
En nos monts Garrigues , les curés , connaissant chacun de la paroisse par son nom , interpellent volontiers leurs ouailles, du haut de la chaire, au prône du dimanche. Si Pierre , compatissant aux malheureux, sans tambour ni trompette, a assisté quelque voisin de son argent ou de son pain, s'il l'a aidé à rentrer èe foin avant l'orage près de creter , ou bien encore à retirer son âne tombé en le profond du puits, comme il est dit aux Saintes- Écritures, Pierre reçoit remercîments en l'église, devant le bon Dieu sur l'autel. Mais si, par contre, Paul, entendant ses intérêts tant seulement, cœur dur au pauvre monde , n'a aidé les indigents de ses deniers, a laissé le foin se; mouiller, conséquemment se perdre , car herbes trempées fermentent comme le vin en la tonne et chèvres n'en veulent plus ; s'il a préféré , au lieu de donner un bon coup de main , que l'âne se noyât en le puits , Paul est molesté de la belle façon , devant les gens de tous les environs.
Depuis tant et tant, M. Alquier connaissait la conduite de Prédéry; ce néanmoins, crainte de lui porter tort, et par ainsi aux Agathon et h Félice qu'il avait en grande amitié, en chaire il s'était toujours tenu coi sur notre méchant sujet de Mirande. Il avait fallu que Frédéry remplît la paroisse
de désolation pour que, des larmes en ses yeux, M. Alquier le menaçât de le prêcher. Croyez-vous qu'il le fit? Point. Bien au contraire : ayant cru avec nous autres que , touché de Dieu , Frédéry avait renoncé à faire carrousse avec filles perdues et à emboiser filles sages, il le loua en pleine Fête des Rois de son amendement, et lui promit, s'il continuait sa perfection commencée , le Paradis comme à un saint... Je vous dis cela, monsieur, à cette fin de vous prouver que le Démon se peut masquer en ermite , et même, aux yeux d'un cure, passer pour un ermite pénitent, s'il a bien caché ses cornes par-dessous son capuchon.
Les sens m'étant un peu revenus, je fus tout émerveillé de me trouver accoté derechef contre la mangeoire de pierre de taille, au milieu de la cour. Comment, de la fenêtre de Félice, étais-je avenu là?...
Un vent frais lirait parmi les noyers de Mirande» et le ciel , obscur encore , blanchoyait à la cime des montagnes proch-aines. Le jour mettait un pas devant l'autre, lentement. Bientôt sonnerait l'heure de larguer le troupeau...
Je sentis faillir mon courage , et compris qu'en cet état je n'irais guère loin de la métairie. Volontiers je me fusse jeté en la mare des Fontinettes... Avec peine je marchai jusqu'aux étables , bien décidé à m'élendre en mon lit et à ne lancer chèvres dehors de ce jour. Viendraient les Agalhon, Fré-
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déry, Félice, point je ne mènerais "au pâtis mes bêtes , et je quitterais Mirande , eux me contraignant à ma besogne accoutumée.
Quand j'entrai, les chèvres, pesantes, étaient couchées sur les brindilles de frêne tombées des râteliers , les unes dormant encore , les autres remâchant leur nourriture. Sacripant seul était debout, la barbe haute, les yeux ouverts. Me voyant il vint à moi... Monsieur, si le cœur vous en dit, amusez-vous : j'embrassai mon bouc... Hélas! avais-je d'autre ami sur la terre I...
Tout aise d'être accolé , Sacripant bêla , et les chèvres, aussitôt sur pattes, répondirent. Lors, voulant avenir à mon lit, aucunement je ne le pus, empêché par le troupeau qui m'environnait tout entier. Ému, j'allongeai les mains sur quelques têtes préférées et je les grattai à travers poils , comme chèvres aiment être caressées. Elles bondirent autour de moi et s'élancèrent verâ la clairevoie qui barrait les étables...
Le jour avait grandi , et là-bas , du côté des Fontinettes , l'herbe de l'année nouvelle verdoyait à travers les arbres au feuillage grêle. J'étais bien las, bien malheureux; mais pourquoi rendre aux chèvres , si éjouies à ma vue , le mal qu'elles ne m'avaient fait, et, quand Frédéry seul m'avait blessé à la mort, les priver, elles , de pâture â leur accoutumance? Je quitterais sûrement Mirande
ne voulant m'exposer à verser du sang chez les Agathon, mais , pour l'aise de mes bêtes, je ne retournerais en mon- pays, à Soulaget, que le nouveau pastour arrivé, et je les lui recommanderais encore, Sacripant [surtout...
"J'enfouis sous une pierre les affiquets deFrançon, puis je tirai la chevillette, et s'abattit la clairevoie.
« Au large, Sacripant I » m'écriai-je.
Les chèvres , levant le museau pour hunuer l'air pur et frais de la matinée, de suivre en. coiojine serrée leur beau capitaine.
Nous nous enfonçâmes sous les ih)i>lih ^^, en le chemin descendant au long du ruisseau des Fon tinettes.
Monsieur, moi, je suis né à la campagne, et je prends plaisir aux arbres, aux belles herbes et ,mêmement aux rochers de notre Larzac. Comment, étant fait de chair, se peut-on attacher au bois, à la pierre? Point ne me Ta dit le bon Dieu au jour du baptême. Mais , certainement , il doit vous être arrivé tout comme à moi d'aimer autre chose que vous-même et ceux de votre pays. Puis, sans parler de la beauté de ce qui vient de la terre, comme fleurs et plantes, ou qui tombe de la main de Dieu, comme oiseaux et chèvres, combien toutes ces choses et tous ces êtres sont plus doux que les humains ! A moi , nature ne me flt de mal de la vie; mais gens... Et, tenez! ce Frédéry, cette Fél if ' .
Donc moi, Sacripant sur les alons et la cabrade avec , je m'en allais au long du ruisseau des Fontinettes. Mon estomac était serré, et ne sachant à quoi tenait telle faiblesse , il me semblait , ayant mis un pied en avant , qu'aucunement ne me serait possible de lever l'autre. Ce néanmoins je marchais , me soutenant , de ci , de là , aux ramures des saules et des noisetiers penchés sur l'eau.
En nos Gévennes , le jour du saint Patron , on s'éjouit en longs festins : plats, bouteilles et baisers enflamment le sang des jeunes et des vieux, et l'on croirait , à tels ébattements , le Paradis descendu sur la terre. Mais , la troisième nuit venue, léchés sont plats, vides bouteilles, couchées par fatigue fillettes ; la voix du maître appelle les hommes au travail , et chacun de reprendre le chemin de son endroit. En droiture celui-ci s'encourt
à ses bœufs s'il est bouvier , ou à ses chèvres si pastour. Mais celui-là s'est perdu cent fois au lon^' de la route, la tête troublée par le vin, et tombe finalement sur la neige ou sur la mousse , selon que saison conduit hiver ou été , auparavant que de toucher au logis.
A régal de ce dernier festoyeur, les jambes me faillirent, et je donnai contre le tronc d'un chêne vert à me faire éclater la cervelle hors des os du front. En fin de compte, étais-je ivre, moi aussi? Oui, oui î j'avais bu mon malheur, je l'avais bu tout entier en la cour de Mirande, d'une gorgée, sans ménagements, sans penser au lendemain , en prodigue , et mon malheur , plus fort que le vin d'aucune fête , m'avait grisé comme un tourde ayant pris son soûl dans les vignes.
Combien de temps demeurai-je de mon long étendu au pied du chêne vert? Je ne m'en souvien.^ mie. Le fait est que je n'y étais point malheureux. La chose vous paraîtra extraordinaire, monsieur; mais, je dois vous l'avouer, adossé au tronc de l'arbre , les pieds noyés à l'eau des Fonlinetlcs , c'était pour moi comme une existence nouvelle. Frédéry venait de planter le couteau en la chair vive de mon corps, Félice en la chair vive de mon âme; eh bien! je ne m'occupais de Félice et de Frédéry non plus que si je no les eusse connus. De vrai, j'étais là, ne me rappelant aucunement ma vie passée, attentif tant sculemeni aux rossi-
gnols, dont les chants aigus, mêlés au bruit des jeunes feuilles émues par la brise matinale , chatouillaient mon oreille plus plaisamment que ne le fit jamais flûte ou chanson de pastoureau.
Gomme si rien au monde ne me touchait davantage , je suivais , dans les noisetiers , l'oiseau sautelant de branche en branche , tour à tour interrompant et reprenant son couplet. En ce moment où je devais être malheureux plus qu'il n'est permis à un homme , un rossignol m'intéressait , et tellement que je n'entendais d'autre occupation possible sur la terre...
Mais bientôt, se détournant de cet objet, mon attention passa au ruisseau clairet des Fontinettes. De mes deux yeux grands ouverts, je regardais, l'eau et m'amusais beaucoup aux combats de petits poissons qui y nageaient, frétillaient gentiment... Tiens ! une fourmi volante se posa sur ma main et me mordit au sang. Je la pris et lui coupai les ailes... Ah! cette fourmi volante, combien je me divertis avec elle! D'abord, plaçant mon long bâton de pastour en équilibre sur une pierre, au milieu du ruisseau , je l'obligeai , de mon mieux l'engardant de tomber avec une brindille de saule, de cheminer de bout en bout. Tant pis, si, nonobstant mes précautions, le bâton venant à pencher sur l'eau , elle se noyait. Que de fourmis volantes devaient s'être noyées déjà, depuis la première fourmi volante au moîide ! Et puis com-
62 I4E CHEVRiER.
bien passaient par le bec affamé des oiseaux! La mienne ne se noya point. Je la repris en mes doigts et... Monsieur, monsieur, excusez-moi de toutes ces innocences que je vous baille là. Si j'étais fol , au long du ruisseau des Fontinettes, véritablement fol, ce n'était point ma faute à moi, mais la faute à Félice , à cette Hospitalière de Mirandc...
« Éran ! Éran ! »
Vivement je me retournai. C'était le père Agathon.
« Et ton bissac? dit-il.
— Gardez-le.
— Par ainsi tu ne déjeuneras pointée matin?
— Je ne me soucie de reprendre goût au pain de Mirande. »
11 laissa aller le bissac sur l'berbe, puis, soa cœur pour moi donnant des forces à ce vieux, il me souleva de manière à me planter droit sur pieds.
« Eran, tu es malade?
— Peut-être un peu , notre maître.
— La femme est au Caylar, où Frédéry tire le sort, et ne te pourra préparer tisane; mais, en l'attendant, retourne te coucher en ton Ut, j'aurai vigilance à la cabrade,
— Père Agathon, vous plairait-il me ineltrc contentement en l'àme? Donnez dorénavant, pour tout à fait, votreœil au troupeau. Moi, à ce que je pense j'aurais affaire pressante du côté de SoulageU
FRÉDÉRY. G3:
— Tu veux fensauver de Mirande?
— Savez-vous que j'étais, juste tout jeunet de huit ans, quand je chaussai sabots à seule fra.de suivre vos chèvres , et que me voici à présent avec vingt- cinq hivers, autant de printemps, d'automnes et d'étés sur le dos?
— Donc les heures te durent à ma demeurance?
— Il ne me fâcherait de revoir Soulaget et la hutte où j'ai tété le lait de l'Éremberte, aux jours anciens démon enfance. »
A tels devis, le père Agathon se fit soudain plus pâle que sa longue barbe, laquelle était blanche à souhait, et à moi vint le tour de lé soutenir en mes bras.
« Ah ! mon Dieu Seigneur, balbutia-t-il , ah î mon Dieu Seigneur, tous les malheurs à la fois : — Malgrison menace Mirande avec du papier marqué, le sort à cette heure menace Frédéry avec ses numéros, toi, tu menaces l'Agathonne, Frédéry, FéHce et moi avec ta partance... »
Je le fis seoir h mon côté , comptant que la force me resterait de l'endoctriner par raisons douces et câlinantes. Mais lors, en place des mots tendres qui devaient tomber de mes lèvres, grosses larmes s'échappèrent de mes yeux.
« Oh! père Agathon 1 répétai-je, ohl père Agathon !
— Éran , il est remède à ta maladie.
— Non, non.
— A quelle fillette en as-tu?
— Fillette! fillette I... Qu'en savez-vous?
— J'ai aimé en mon jeune temps, et j'ai connu comme toi grands crève-cœur d'amour.
— Vous , père Agathon , vous si sage et si prudent I
— Jeunesse animant tout l'homme, il n'est ni sagesse ni prudence capables d^ le contenir. Il faut que le sang fasse sa folie : ne débordant du cœur trop plein, il le crèverait... Éran, mon ami, les larmes que tu verses, je les versai auparavant que toi.
— A n*en point douter, c'était pour l'Agathonne ?
— On l'appelait la Reine de Navacelle.
— Mais elle au moins vous rendait sou à sou l'amitié que vous lui donniez, et, à la nuit, jamais elle n'ouvrait sa fenêtre aux galants. »
Les lèvres riantes du père Agathon devinrent sérieuses et tristes.
« Éran, me dit-il, à présent je connais ta Reine.
— Vous connaissez!... vous connaissez!...
— Pourquoi t'assotter de celte méchante fille?
— Mais elle est bonne, père Agathon, elle est bonne... Ah! si vous saviez... Certes ses égarements me mettent deuil au cœur; mais, moi les lui pardonnant, pourquoi, vous, lui en tenir intérêt?
— A moi ils sont plus dommageables qu'à toimême.
— Plus dommageables!... iiélas! père Agathon,
FRÉDÉRY. 65
si , en mon cœur, vous pouviez lire comme en le livre de la doctrine, vous verriez lequel de nous deux est crucifié sur la croix du bon Dieu... Plus dommageables qu'à moil... Tenez! j'aimerais mieux recevoir le dernier coton en la bouche , être couché sur la planche dernière , jeté au fond du trou , que revoir ce que j'ai vu cette nuit.
— Cette créature d'Enfer causera ma ruine...
— Elle, père Agathon, elle!... »
Il se leva en grande colère, ramassa le bissac, le relança au pied du chêne vert; puis, me regardant fermement dans les yeux, comme fait loup dévisageant chien de berger :
« Par ainsi tu veux tirer droit devers ton pays? me dit-il.
— Il le faut.
— A ton plaisir, Éran.
— Merci, notre maître. »
Ce disant, derechef je me laissai choir. Le père Agathon vers moi fît diligence.
« Courage, Éran, me dit-il, souriant de nouveau. Souffrances d'amour sont cruelles et piquent plus profond qu'épines d'églantier ou de houx; mais Dieu ne voulant que tout le sang de l'homme parte par ces piqûres , sa main les ferme qui les a ouvertes. N'aie crainte, demeure à nous, tu reviendras à bien.
— Comment! la ruine des gens de Mirande est de son fait?
— Les affiqiiets de son cou, c'est mon argent.
— Les affiquets!... Quels affiquets? Jamais je ne vis à sa personne ni or, ni argent, ni laiton.
— 0 aveuglé! aveuglé par amour!... Et ses fichus frangés de soie, et ses bonnets à rubans... par ainsi aucunement tu ne les vis?
— Françon! m'exclamai-je , étouffant de joie.
— Oui, Françon, Françon des Fontenille, Françon l'emboiseuse, la mort du pays, laquelle, si tu ne te ravises tôt, te mettra à la besace et au bâton.
— Au moins, si je la prends pour femme, elle n'allongera plus la dent sur votre bien , où , si à la légère ^.la laisse pâturer Frédéry.
— Frédéry! dit-il, riant à bénédiction. Pauvre Éran! Frédéry est en bonne voie de fils, et ne galantise plus à la ronde, comme il faisait. Le renard ripaillant en ton terrier, vient, non de Mirande, mais de Nadalet.
— Malgrisonî
^ — Malgrison l'usurier, Malgrison qui me tient en ses doigts où il me serre toujours davantage, et où j'éclaterai sans nul retard comme une noisette de la Madeleine. »
Levant, aux étables, la pierre qui cachait les dé;pouilles de Françon, combien à moi devenait facile la confusion de mon maître! Mais à quoi allait, pour le père Agathon . telle découverte cruelle,
FRlîlDÉRY. C7
sinon à pleinement le contrister, connaissant que Frédéry, non Malgrison , était le vrai , l'unique artisan de sa ruine. Je n'eus point le cœur de convertir en larmes les rires dont ses lèvres étaient coutumières , et je me tins coi sur le compte de son enfant, nonobstant une envie furieuse de mordre à belles dents en la peau de mon ennemi. Crainte de ne point maîtriser ma langue, laquelle, chargée de méchantes paroles, me sifflait en la bouche comme langue de vipère gonflée de venin, je me levai viteraent, et, passant mon bissac au col :
« Père Agathon , dis-je, je mangerai le pain de votre fournée durant trois jours encore; mais, la chose étant délibérée, la troisième journée faillie, je piquerai devers mon Soulaget. Ce néanmoins , n'ayez nul chagrin : ma partance ne vous sera dommageable. Demain, au calendrier de l'année, sonne le premier jour de mars, et va commencer la dispersion des chèvres en leurs endroits par la montagne. Là, elles chevroteront tranquillement, loin de Mirande, nourriront cabris et vivront jusqu'au prochain abouqmssage. Les étrangères parties , le nouveau pastour n'aura pas grand'peine à garder le demeurant du troupeau, réduit à vingt bêtes, Sacripant avec... Vous voyez, nécessité n'est pas de moi par ici... A présent, pour cette Françon et l'homme de Nadalet , mettez fiance eu mon amitié.. »
Ma voix s'enrouait à telles paroles douces , et finalement elle ne trouvait passage en mon gosier, qui se serrait à mort d'homme s'ensuivre, (juand, avisant mon bouc, lequel écimaitun amandier de ses fruits tout jeunets et tout tendres :
« Sacripant! m'écriai-je, Sacripant! »
Le bâton levé, je traversai le ruisseau, pieds et sabots en l'eau courante.
Une fois de l'autre côté des Fontinettes, je ne regardai plus derrière moi, et j'entrepris, la cabrade me mangeant les talons, le chemin pierreux de Sauve-Plaine,
Vrai est que la terre de Sauve-Plaine , de soi , était plus belle et plus plaisante que pas une aux environs de Mirande. Enfouie en une combe profonde et par ainsi abritée des vents toujours en guerre aux montagnes , pommiers n'y manquaient, ni amandiers , ni figuiers , ni autres arbres de bon rapport et de joyeuse venue. Le ruisseau des Fontiii'Htes, endigué à l'effet d'aller tourner la roue du moulin, au Mas-Bernat, passait au-dessus; et, les pluies ou les neiges venant à grossir les eaux, elles débordaient au long des pentes. L'herbe poussait drue parmi les rigoles humides, et moi, quand d'aventure le dégoût me prenait des pâtures lointaines ou que les provisions d'hiver tiraient sur la fin, j'étais coutumier de conduire mes bêtes se rafraîchir la dent en cet endroit peu distant de la métairie. Après nos granges encombrées de luzerne, de trèfle , d'esparcette , de ramures sèches de frêne
et de bouleau , Sauve-Plaine était comme une se* conde réserve à la cabrade.
Ce matin-là, je plantai mon bâton en Sauvr- Plaine; non que les râteliers eussent, brin à brin, avalé toutes nos conserves, ni que l'envie faillît à mes jambes de pousser plus haut dans la montagne. Non, non! Je m'arrêtai à Sauve-Plaine tant seulement parce que possible ne me fut de bouter les pieds plus loin. Le souffle mourant sur mes lèvres, je ne pouvais marcher. Accoté au rocher, derrière lequel clapotaient les eaux des Fontinettes, j'étais là tout comme la lampette de l'Agathonne, quand, l'huile manquant au fin bout de la mèche , elle menace de mourir. A moi aussi, l'âme me Tacillait. . .
Monsieur, à ce moment où je ne voyais que barres rouges et barres noires devant mes yeux, ayant bien les trois quarts de mon homme en le pays des taupes, Sacripant me sauva. Je vous ai parlé de oe bouc, le plus beau, le plus fort, le plus vaillant aux entreprises de nature qu'on eût jamais connu aux Gévennes-Hautes. Mais , à sa beauté non pareille, à sa force surprenante, à sa vaillance aux époques marquées de Vabouquissage des chèvres, ne se bornaient les quaUtés de ce mien ami. Sacripant avait de l'esprit et de la connaissance à en revendre au maître d'école de Navacclle, et M. Alquicr, lequel, ayant folâtré r-w^ i-m", rnmait à
• FREDERY. 71
le caresser, malgré le dire des gens qui veulent que bouc soit bête du Démon, souvente fois m'a répété :
« Voilà un animal qui en remontrerait à plus d'un humain. »
Donc , me voyant battre de l'aile, à l'égal de Toîseau frappé par la décharge tout à la cime de la branche, Sacripant avait grimpé au long de la roche nue qui remparait les Fontinettes ; puis , grattant la terre gazonnée de ses quatre pattes au bord du bief profond, l'eau s'était précipitée en la rigole^ et le jet avait coulé en droiture sur mon front. D'abord, je n'eus guère le sentiment de ce qui se passait, mes yeux étant presque fermés et mon jugement perdu. Mais, Sacripant élargissant toujours la rigole, l'eau devint si abondante , que j'en fus complètement inondé. Je relevai la tête et appelai le bouc. Il accourut joyeusement.
« Marchons! » m'écriai-je.
Lsi cabrade Cabriola, par-dessus le ruisseau, et, Sacripant tirant vers le haut de la montagne , tout entière elle le suivit.
Moi, je marchais et mêmement j'aurais couru comme une patte-cQurte, si Sacripant, moins bien intentionné à son maître , au lieu d'aller d'un pas mesuré et de contenir le troupeau , eût battu \itemcnt des quatre Jambes , comme il faisait â son accoutumance ^ entraînant clièvres et be^'f er. '- Ka-
72 LE CHEVRIÈil.
fraîchissant tout mon corps, Teau des Fontinettclui avait restitué force et agilité, et j'allais en avant tout éjoui de ma vaillance, ouvrant la bouche et 1< nez pour prendre plus d'air, semblablement à un malade revenu tout d'un coup à sauveté. Plus n'était besoin de m'appuyer aux arbres; je cheminais en le sentier ràide , me servant à peine du bâton.
Arrivé à la lisière des arbres, à l'endroit où commençait la plus belle pièce de blé des Agathon, je ne sais pourquoi je me pris à chanter ;
Gente pastourelle, Viens , ton pastoureau
T'appelle :
C'est le renouveau,
La belle, C'est le renouveau...
A vingt pas de moi, au long de la haie d'épine
noire abornant Sauve-Plaine, quelqu'un soudain
répondit :
Jà, de sa voix gréle, Entends le chevreau
Qui bêle :
C'est le renouveau,
La belle, C'est le renouveau*
« Félicel » m'écriai-jc.
Je m'encourus devers la haie.
L'Hospitalière était là, jupes gentiment retrous-
sées jusqu'aux genoux, sarclant le blé des Agathon.
« Bonjour, Éran! » dit-elle en relevant sa jolie tête, autour de laquelle papillotaient des cheveux jaunes comme les louis d'or de Malgrison.
Je la regardai avec colère; mais, la regardant encore, bientôt je ne la vis plus...
Vous est-il arrivé quelquefois, étant de loisir, de fixer vos yeux sur la roue du soleil? Auparavant que la roue eût tant seulement fait un tour sur son essieu, n'est-il pas vrai que, par crainte d'aveuglement, vous avez fermé les paupières? Je n'entends rien à cette chose, mais le visage de Félice ne se pouvait regarder, tant blanche était la peau de ses joues, roses étaient ses lèvres, brillantes ses petites dents de chat. J'ai ouï dire à M. Alquier que l'àme est la lumière du corps. Quelle âme devait avoir notre Hospitalière, toute sa personne s'en trouvant à ce point illuminée !
Son sarcloir fiché en terre, Félice vint à moi et me prit la main.
« Tu le vois , Éran , je n'ai mis en oubli ta chanson, me dit-elle.
— Et du chansonnier, en a-t-on gardé souvenance? répliquai-je.
— La chanson est en ma mémoire, mais le chansonnier en mon cœur, Éran.
— Ton cœuri
— Je chante la chanson, mais j'aime le chansonnier.
— Tu m'aimes!
— Ai-je d'autres amis en le monde que mère Agathonne , père Agathon et toi?
— Et Frédéry?
— Yienne Pâques, et Frédéry doit me prendre pour femme.
— Donc , Frédéry étant ton promis , il passe le premier en ton amitié , et nous après lui , les gens de Mirande.
— « Femme, aime ton mari par-dessus tout, avant tes terres, ton bétail, tous ceux de la contrée , » disait M. Alquier mariant la allé du Mas- Bernat.
— Et moi, et moi, que ferai-je?que deviendrai-je?
— A Navacelle, à Madières, à Nadalet, mon Éran, Dieu conduisant ton cœur , tu trouveras fillette jolie et à ta convenance.
— Ah ! Félice, méchante Pélice ! après toi , plus de fille n'est sur la terre pour le fils d'Érembert et d'Éremberte, de Soulaget!
— • Es-tu fol, mon Éran !...
— Oui, je suis fol, Félice, fol de toi à ce point, &i tu m'aimes un peu, d'oublier la conduite de Frédéry et de me marier à toi, nonobstant l'affront de C6tte nuit passée... Tiens, Félicette, veux-tu que, sur mes bras tendus, je t'emporte jusqu'en ma biitto deSoulaget, pour te prouver ma force et mon amitié? La botte estauborddel'eaUyUD peu endommagée et ne vaut Mirande. Mais, tu verras, les oiseaux
FRÉDÉRY. T5
venus au nid, comme le nid se fera beau, doux, plaisant aux siens, et combien joyeuses se feront nos chansons ! Le communal tirant vers le Caylar est grand : nous aurons chèvres et cabris en ce pâtis à tout le monde. Puis viennent les premières pièces blanches, et nous achèterons un bouc . Vabouquissage est de si bon rapport chez nous !... Va, Félice, aux petits, quand ils naîtront, berceau mollet ne manquera, ni linge blanc, ni peau laineuse de mouton pour les engarder du froid. Ah î comme je les entre-baiserai ! Ils seront si beaux, donnant en leurs traits toute ta portraiture... Ici, malgré les Agathon, par Frédéry, chagrins de toute espèce t'attendent; là-bas, par moi, éjouissances, consolations, vie de Paradis !,., Au long des Fontinettes, à quelques pas de Sauve-Plaine, passe le chemin de Navacella; courons à la paroisse consulter M. Alquier, M'est avis que, en toutes choses, mariage premièrement, il est sage de mettre le bon Dieu de son côté... Allons, Félice, allons, viens-tu ? »
Je lui passai mon bras à la taille, Tentraînant devers Navacelle.
« Non, non ! Laisse-moi, Éran, laisse-moi î s'écriat-elle.
— Par ainsi, dis-je en grande colère et la retenant toujours, tu ne sais pas que Frédéry t'abandonnera ?
— Il m'a juré fidélité à la \ie.
— N'avait-il pas juré pareillemer aux autres?...
■m LE CHEVRrER.
— Aux autres ?
— Oui, à cette Françon des Fontenille, par exemple...
— C'est Malgrison qui s'est assotté de Françoise Lazaire.
— Et le sort l'enlevant Frédéry, le suivras-tu à l'armée dans les régiments de soldats ?
— S'il tombe, il ne partira point.
— Attendra-t-il que les gendarmes du Calyar viennent le gripper à Mirande?
— Point ne viendront les gendarmes, Malgrison, de son argent, ayant envoyé un autre soldat aux armées en place de Frédéry.
— Le bas numéro tiré du sac, un rouge liard ne sortira des mains de Malgrison, c'est Éran, de Soulaget, qui te certifie cela.
— Ah ! mon Dieu Jésus, mon Dieu Jésus, je tremble !
— Viens !
— Non, non!
— Frédéry partira, ma Félice.
— Je le suivrai en tous pays !
— Viens à Soulaget.
— Non, non, non !
— Il faudra donc que je t'y porte!... »
La saisissant avec force, je l'enlevai de terre. Mais sa lête tomba sur mon épaule... Elle se trouvait mal en mes bras.
Nous étions non guère loin du chemin de Navacelle; en cet endroit, poussait herbe délicate et menue sous des taillis de châtaigniers sauvages. Vitement je déposai l'Hospitalière évanouie sur ce lit de nature, et, la gourde tirée du bissac, je la présentai à sa bouche. Les gouttes de vin clairet brillèrent au long de ses lèvres et de son col; mais quelques-unes ayant cheminé en l'intérieur du corps allèrent réveiller Tàme endormie. Félice rouvrit les yeux et me regarda. Oh ! ce regard !... je ne l'oublierai de la vie, vivrais-je cent ans et plus. Ce regard me creva le cœur, et, soudain, éprouvant combien ma conduite avait été malséante et cruelle, je me pris à pleurer, et de grosses larmes, s'il vous plaît, de grosses larmes, comme lorsque, étant enfantelet, l'Éremberte me battait pour Ibu-
gasse volée en la huche ou fromage entamé en la fromagerie.
« N'aie peur, ma Félicette, lui dis-je d'une voix câline, la voyant toute tremblante, plus je ne te causerai chagrin, je te le promets... Partant pour Soulaget et disant adieu à Mirande, la peine un peu m'a troublé les esprits. Mais me voici à genoux, te demandant pardon comme à la sainte Vierge de notre église. Sois à Frédéry, puisque aussi bien tu as fait choix de ce garçon. Frédéry est un Agathon ; par conséquent, l'âge mûrissant le fruit, de dur et vert, à la longue il deviendra doux et plaisant à la bouche...
— 0 mon Éran, le voilà ! le voilà I » fit-elle s& mettant vitemcnt debout.
Elle allongeait le bras vers le chemin de Navacelle, lequel est aussi celui de Madières.
Je vis paraître Frédéry. Il courait à longues enjambées, comme fol. Il arriva. Quelle pâleur épandue sur tous ses traits, ciel du bon Dieu I
« Eh bien? s'écria Félice.
— Numéro neuf, répondit-il.
— Neuf ! fit-elle à voix mourante.
— Regarde I »
Il lui montra un morceau de papier. Égarée, elle le prit, le tourna, le retourna en sa main. Soudainement, des larmes énormes comme pois chiches de chez nous , pointèrent au long de ses cils.
FRÉDÉRY. 19
Les yeux de Frédéry se troublèrent et les miens pareillement, je ne dis pas non.
« Courons-nous-en à Nadalet! » dit Félice. Frédéry secoua la tête, en grande tristesse. « Tu as donc vu Malgrison ? demanda-t-elle.
— Il était au Gaylar avec ceux de Nadalet.
— Et qu'a-t-il répondu à ton dit.
— N'ayant prêté huit cents francs pour la masse, il ne veut en bailler deux mille pour le marchand d'hommes.
— 11 avait promis son argent, si tu tombais.
— Ce néanmoins, il le refuse. Un homme de chez nous lui a donné conseil de me laisser partir pour la guerre,
— Un homme !.,. Quel homme?
— Il a nom Éran, de Soulaget... »
Les yeux de Félice s'enflammèrent.
c( Misérable chevrier ! s'écria-t-elle, à cette heure, j'entends toute ta méchante conduite et tes paroles câlines de Sauve-Plaine. Ayant pris goût à ma figure, tu voulais mon amitié, et, Frédéry faisant ombre à tes désirs, tu t'étais juré de me le perdre. S'il tombait au sort, Malgrison ne déliant sa bourse, mon galant partait aux armées; si numéro venait à notre souhait, toi tu m'emportais devers ton village comme loup, au temps des neiges, enlève chèvre en ses dents affamées. Aux calculs délibérés en ta tête, à moi ne pouvait manquer le déplaisir et à toi l'aise de me voir en
ta hutte de Soulaget... Je le déteste!... Viens, Frédéry ! »
Les bras passés à la taille l'un de l'autre, ils s'éloignèrent, me laissant seul au milieu de ma eabradey laquelle ne paissait plus, mais bêlait tristement, compatissante à mon malheur.
Je regardai ces enfants s'en aller, pensant je ne sais à quoi, peut-être à rien. Tout d'un coup, je vis Félice et Frédéry se pencher l'un vers l'autre, mêler leurs têtes, s'entre-baiser. Puis, malgré le sort du Caviar si contraire, je les entendis rire à grand bruit de voix. J'avais supporté les embrassades, je ne pus leur éjouissance. Sans commandement, mes jambes partirent au galop, et je touchai vite mes deux galants.
« S'il y a fête d'amour par ici, il m'en faut ma part! m'écriai-je, ma langue à mon insu prenant branle comme avaient fait mes pieds.
— Il n'est miette d'amour pour loi, passe ton chemin ! répondit le fils Agalhon, se retournant.
— Félice ! m'exclamai-je.
Saisissant Frédéry, je le jetai à quelques pas et me précipitai vers l'Hospitalière, laquelle déjà s'ensauvait du côté de Mirande, criant :
« Au secours ! au secours ! »
Mais, à part le bruit des Fontinettes toujours jasant, la campagne faisait paix à cette heure tirant sur le tard.
FRÉDÉRY. 81
Je rejoignis Félice haletante et folle.... Se débattant, elle m'échappa, et, comme une biche sauvage dépistant les chiens, disparut dans les fourrés de saules et de noisetiers.
Moi pourtant, flairant Frédéry sur mes derrières, j'allais toujours en avant... Enfin, à travers le feuillage, j'entrevis cette Hospitalière... Je m'élançai!... Sortant des sentiers perdus sous les arbres, soudainement Félice m'apparut tout entière. Elle était au bord de la mare des Fontinettes, debout sur cette même pierre où, devisant, nous nous étions souvente fois sis ensemble. Son visage, encore que très pâle, était plus calme, et moins effaré son regard.
Je bondis à travers les rocailles.
«Éran, s'écria Félice, traquée en son dernier refuge, un pas de plus de toi et je me jette en la mare des Fontinettes, Morte tu m'auras, non vivante ! »
Les genoux me flageolèrent incontinent, et je trébuchai dans les rochers feutrés de mousse verte...
Frédéry, par un autre chemin, ayant atteint l'Hospitalière, la soulevait en ses bras et s'encourait avec son fardeau devers Mirande.
Moi, oublieux de tout, voire de mon Sacripant en pâture encore à Sauve-Plaine, je descendis du côté de la hutte de rÉremboite, répétant d'une voix
82 LE CHKVRIER.
étouffée, toute mouillée par mes larmes, le couplet de la romancine cévenole :
Gente pastourelle, Viens, ton pastoureau
T'appelle :
C'est le renouveau,
La belle, C'est le renouveau...
FIN DU LIYE£ PfiEMISa.