‹ Le chevrierChapitre 6 sur 13 · LIVRE DEUXIÈ?)IE · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈ?)IE

Soulagetî... Soulaget!... Tenez, monsieur, levezvous, et si vous voulez avoir une idée du pays, venez à la i'enêtre. De Mirande, bâtie sur un rocher qui fait saillie à notre montagne , vous pouvez dénicher de l'œil les hameaux et les mas composant la paroisse de Navacelle... Voyez-vous, là-haut, à cet endroit où la neige blanche comme un drap sortant de la lessive semble entrer en le ciel tout brouillé, voyez-vous une tour carrée ? C'est le clocher de notre église. Voilà Navacelle. La tour paraît ronde, regardée d'ici ; mais ne vous étonnez si^ passant par là, vous la trouvez carrée. Vrai est qu'elle est carrée...

Maintenant, attention! je baisse le bras etTarrête sur ces gros arbres tout neigeux. Ne tirant rent quelconque qui les décharge et donne do

l'aise aux branches, on penserait, non des châtaigniers , mais des rochers de notre Larzac. Ah ! monsieur , combien hiver change la figure des choses! Le printemps ayant soufflé son haleine chaude, faites un tour encore àMirande, et cette masse immobile qui ne vous dit rien, vous parlera par toutes ses feuilles et tous les oiseaux sautelant aux profondeurs de ses ombres. Cette châtaigneraie, qui était le meilleur morceau du bien des Fontenille, le pain béni de leur fournée, m'appartient aujourd'hui. Tant plus j'ai été malheureux, tant plus je suis devenu riche...

Donc il reste convenu que, derrière mes châtaigniers, babillent les maisons de Madières; car, prenez toujours cela dans votre sac , gens de Madières et babillards , c'est tout un en pays cévenol...

Présentement il s'agirait de Mirande. Mais vous et moi connaissant le nid, lequel en vaut bien un autre, passons... A propos, j'oublie le ruisseau et la mare profonde des Fontinettes, un peu au-dessus de la métairie, là où surplombent ces granits noirs. — Aïe ! aïe ! poussons plus loin : mon cœur crèverait à séjourner aux Fontinettes. Monsieur , c'est là... Gardons, s'il vous plaît, les Fontinettes pour la fin...

Quittons Mirande, enfilons le sentier où vous remarquez des pas creusés en la neige, suivons-le, suivons-le toujours au long do l-i mnip fomnons

ce bloc détaché de la roche mère de notre Larzac. Hardi ! nous y sommes, c'est Nadalet !... Par exemple , il ne faut songer à vous montrer ni le Mas- Bernat, ni Saint-Maurice, ni les Combettes. Ces endroits sont perdus en des gorges où le soleil n'est jamais descendu ; faisons comme lui...

Nous sommes sortis de Nadalet, et nous continuons à descendre vers le creux de la vallée , au milieu d'affreuses pierrailles. Bientôt nous entendons un grand bruit. C'est l'eau des Fontinettes. Ayant tourné la roue du moulin , au Mas-Bernat, elle revient toute joyeuse, cette eau, et, sortant de on bief, elle s'épand en nappe brillante du haut de la roche nue. Elle éclabousse quelques maisonnettes éparpillées sous des noyers tout ébranchés par le grand âge. C'est Soulaget, mon Soulaget , nous arrivons !

D'abord, je vous dirai que ma hutte étant la plus mal en point de l'endroit, je n'eus peine à la reconnaître , et que même il ne me fallut toute la vigueur de mes bras pour en forcer la porte, cette porte ayant été ouverte pour emporter l'Éremberte au cimetière, et personne, paraît-il, n'ayant songé à la refermer derrière la morte. Moi, reparaissant à mon Soulaget, j'eusse recrépi la maison, et, repartant, poussé la cadole. Mais, les dernières gouttes d'eau bénite jetées sur la pauvre Éremberte, je galopai devers Mirande, pleurant, sans

eomparaison , à Tégal de Notre-Seigneur arrêté par des brigands en la forêt des Oliviers, et ne pensant à Soulaget non plus qu'aux pays qui ne sont pas d*ici et desquels je me soucie, ne les ayant pratiqués, comme de la lune. M. Alquier vous racontera si possible lui fut de me faire jamais redescendre en mon village, mômement le dimanche, quand, sur le chaud du midi, ne larguant ma cabrade, j'avais toute liberté de mes jambes.

« Tes oncles de par là-bas voudraient bien voir si la barbe pousse au long de tes joues et quelle mine te font les années , » me répétait-il.

Et moi de répondre :

« Dites à mes oncles Granier et Baduel, semblablement à ma tante Priscille, que la barbe fait des siennes comme à tout homme de mon âge, et que mon museau n'effraye guère les gens de Mirande; mais que, ayant deuil au cœur de l'Érembert et de rÉremberte, point je n'irai me désoler en la hutte où je les ai perdus.

Et remarquez, monsieur, comme les malheurs se montent sur le dos les uns aux autres, et comme le plus grand étouffe le plus petit. Au monde, point n'avait été de femme meilleure qne TÉremberte, plus tendre, plus douce, plus précautionnée en toutes manières à son enfant. Le grand Érembert parti pour le voyage en dessous la terre, la malheureuse femme, seule et estropiée, — elle s'était cassé la jambe droite, lom-

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bant d'un noyer, — entendant gratter la misère à sa porte, avait voulu m'arracher, moi premier, aux dents de la louve. Pour elle, se laisser manger ne lui pesait une once, comme généralement aux mères on ferait tout , pourvu que soient sauvés leurs petits. Elle me plaça chez les Agathon. Mais moi, mangeant pitance à Mirande, point je ne me faisais faute de penser à la pauvre délaissée, et, mes jambes au cou , quand propice sonnait l'heure, combien de fois je courais à Soulaget, portant en mon bissac de pastoureau pain et fromage économisés en cachette , et souvente fois des sous retirés de la vente de quelque perdrix ou patte-courte prise à mes pièges dans les bois. Gomme l'Éremberte me caressait, m'embrassait, me baisait, et comme je lui rendais toutes ses cajoleries jusqu'à la faire pleurer!... Oh! je m'en souviens , une fois nous fûmes trop contents , et, ayant apporté montagne de victuailles, j'allai quérir mes oncles Granier et Baduel, mêmement ma tante Priscille, à seul effet de mordre avec nous au gibier. Quelle fête!... Mais le bon Dieu — peut-être sait-il ce qu'il fait — veut qu'après noce vienne enterrement, et ce fut quelques mois après cette liesse avec la famille que l'Éremberte s'en alla.

Le jour où cette femme de qui je tiens vie m'avait laissé , je m'étais assermenté que plus je ne bouterais pieds en notre hutte , crainte de trop grand crève-cœur, et, maintenant, une autre

femme m'abandonnant , le chagrin nouveau emportait Tancien , et je revenais à Soulaget que j'avais fui, six longues années durant. Voilà les hommes!...

A la fin des fins , il fallut fermer cette porte ouverte et s'installer en la hutte. Les bras enfiévrés comme la tête , en peu de temps je fis force besogne, et la nuit n'était encore faillie au complet, que la paillasse de l'Éremberte, gonflée de fougères sèches nouvelles, s'arrondissait sur les banquettes de chêne, que les cruches de grè^ avaient été remplies aux Fontinettes et qu'un feu clair de bruyères flambait dans l'àtre tout éjoui.

Je ne pensais à rien, mettant toutes choses en ordre en ce pauvre réduit. J'allais à droite, à gauche, arrangeant, serrant sur une étagère les sabots de l'Éremberte, qui avaient roulé sous mes pieds, suspendant à un clou la peau de bique dont se couvrait le grand Érembert, abandonnée également sur le plancher. Debout contre un escabeau de bois était resté un gros balai de genêt, je le saisis... Au dehors, on frappa un grand coup à la porte. Était-ce mon oncle Baduel ou mon oncle Granier? En ce moment, il me déplaisait voir figure humaine, et, posant le balai , je me sis sur l'escabelle, bien décidé à ne donner signe quelconque de vie .. Second coup... Un frémissement décolère m'alla des cheveux aux orteils. Ce néanmoins,

je me contins... On poussa la porte... La flamme des bruyères tombée et tout étant noir en la hutte, on ne m'avisa point. Mais moi, dans la lumière de la porte, je distinguai une forme longue, autour de laquelle le vent faisait flotter les plis d'une robe. C'était, à ne s'y tromper, une femme...

« Félice ! m'écriai-je, bondissant vers l'inconnue.

— Pourquoi, quand je heurte à ta porte, ne point me l'ouvrir, Éran? me dit une voix plus sévère que n'avait coutume la voix de M. Alquier.

— Et que me voulez-vous? répondis-je, en grand dépit de ma déconvenue.

— Jette une poignée de lavandes en le foyer ; puis nous verrons. »

Mes doigts crispés saisirent les lavandes et les lancèrent ébouriffées dans l'âtre noir. Touchant au feu de bruyères endormi sous la cendre, les lavandes s'enflammèrent. M. le curé mit à profit la lumière éclairant la hutte pour prendre l'escabelle de bois que j'avais désertée et y seoir , l'ayant approchée du feu. Moi, je le regardais faisant délibérément toutes ces choses, et j'avais autant envie de me fâcher de son sans-gêne en ma maison, que de l'embrasser pour la liberté qu'il lui plaisait de s'attribuer en un logis tant pauvre que le mien. Finalement, respectant cet homme et l'aimant aussi dans le fond, crainte de lui causer déplaisir, point je ne lui adressai la parole. A pas de fourmi j'allai vers le feu, et m'appliquant à en nourrir la flamme

avec quelques brindilles de noyer fagotées aux temps environ de l'Éremberte, j'attendis qu'il convînt à M. Alquier de me dire le pourquoi de sa visite, quand personne, en la paroisse, môme les gens de Mirande, ne me savait venu à Soulaget.

« Éran, tu ne dois plus songera Félice, » murmura-t-il soudain, tournant vers moi son visage triste.

A ce coup inattendu, mes deux mains tremblantes laissèrent tomber dans le feu un fagot tout entier de brancbages.

« Et qui vous a dit que je songe à elle?

— Je viens de Mirande, et Félice...

— Eh bien! si vous éprouvez aise à écouter les almanachs de cette Hospitalière, retournez-y, à Mirande.

— Pour lors , il n'est pas vrai que tu aies conçu amitié pour die?

— Moi m'assotter d'une bâtarde I

— Si dépit amoureux ne te gonfle le cœur, pourquoi quitter Mirande?

— Lesoin de Soulaget »

La cheminée flambait comme une bouche de l'Enfer. M. Alquier recula de trois pas. Puis, arrêtant sur moi ses deux yeux où se miraient les flammes :

« Éran, tu aimes Félice I » me dit-il à paroles lentes.

Il me sembla qu'une main cruelle me promenait sur la poitrine un des tisons embrasés du foyer.

« Ce n'est pas vrai! m'écriai-je, ce n'est pas vrail »

Il se leva , et appuyant sa main droite sur mon cœur :

« Tu l'aimes 1 »

Je sentis mourir mes jambes, et, de tout mon poids, je tombai lourdement sur le sol.

Jamais on ne vit deux hommes de caractère plus divers que mon oncle Baduel et mon oncle Granier. Tant plus celui-ci était triste, tant plus celui-là, gai. Et si gai, mon oncle Baduel, que ma tante en était morte de chagrin, voyant que, au lieu de travailler, il ne prenait cesse de rire et de caresser bouteilles à l'envi. Maintenant, veuf et pauvre, il vivait chez mon oncle Granier et ma tante Priscille, les aidant aux travaux de la terre et à la garde des troupeaux, car mon oncle Granier, maire de la commune de Navacelle, possédait ceinture sonnante, comme on dit des riches au Larzac.

Bien qu'il fût sans sou ni maille, mordant à la croûte d'un parent, l'oncle Baduel avait encore, à l'occasion, du contentement à revendre et, si d*a-j venture vous lui offriez gobelet devin, il eût trouvé malséant de refuser buverie. Vrai est, ce néanmoins, que, ma tante Priscille lui faisant grand-

peur avec ses longues dents menaçantes, et que, l'humeur taciturne de mon oncle Granier le mettant mal à l'aise, il s'était beaucoup amendé petit à petit, et promettait, à tant bonne école, de devenir sage comme un saint du calendrier.

Ah! ne voulant vous laisser trop fâcheux souvenir de Jacquet Baduel, vers qui, ses vices nonobstant, je me sentais plus porté que vers mes autres parents de Soulaget, je vous dirai que, s'il buvait à verre pleurant et riait à gorge déployée, c'était moins sa faute que celle de son ventre, lequel était énorme, et de sa bouche où passait, ne touchant peau, une grive rôtie avec tout son lard.

Finalement, vous le comprenez, M. Alquier m'ayant aidé à m'étendre sur la paillasse de l'Éremberte et aussi glissé quelques bonnes paroles en l'oreille, telles que seul il savait en dire pour le reconfort de l'âme , possible ne lui était, oubliant toute la paroisse, de prendre racine auprès de mon lit. Moi un peu revenu de ma faiblesse, il alla quérir mes oncles; après quoi, il reprit le chemin de ses occupations, devers Navacelle.

Baduel se montra tout éjoui de me voir.

« Allons, mon petiot, dit-il, courage ! Cette fièvre dont parle M. le curé, nous lui couperons queue, moyennant quelques bouteilles déterrées aux bons coins de la cave,

— Du vin 1 s'écria mon oncle Granier, lequel se

tenait debout contre le pétrin de l'Éremberte, la mine allongée et les yeux inquiets.

— Du vin ! répéta ma tante Priscille , en train de tisonner le feu et d'accrocher à la crémaillère une marmite pleine d'eau.

— Oui, du vin] répliqua fermement Badael.

— Pauvre Jacquet! toujours fol et toujours ivrogne, reprit aigrement ma tante. Retourne au logis et couche-toi. Aussi bien, il n'est rien à glaner ici pour ta gorge altérée. Nous ne donnerons goutte devin à Éran, mais abondance de tisane. Va-t'en ! »

Semblablement au chien qui a senti le fouet du maître, le pauvre veuf courba Téchine, et humblement se retira.

Vous pensez bien que, l'Éremberte étant morte faute de soins et minée par les privations, j'en voulais aux Granier, lesquels ne l'avaient secourue d'un morceau de pain , et que , le lendemain , debout sur mes quilles, je ne manquai, tous ces bons parents ayant envahi ma hutte, à seule fin de me reprocher d'avoir quitté Mirande, de leur adresser mes remerciements pourTeau tiède dont ils m'avaient nourri et de leur montrer le chemin de ni.i porte-

Au fait, visages de gens mMmportunaientau point qu'au plus léger motif je fusse entré en chaude colère, et que, Baduel s'entôtant à ne me point quitter, encore que son attachement me touchât

dans le fond, je le saisis aux épaules et le jetai b italement hors da logis. Que se passait-il en mon dedans? Jamais il ne me fut possible de le deviner. Le besoin de la solitude était en moi. Seul, me semblait-il, j'avais un trésor caché. Je le retirerais de l'ombre, ce trésor, le regarderais, me soûlerais de sa Tue...

Mon trésor, comme vous le savez, était Félice. Une fois délaissé de tous, je pensai à elle, me complaisant à me souvenir autant de ses paroles que de ses traits, allant dans le passé jusqu'à murmurer entre les dents le premier couplet de notre romancine d'enfance. Hier, vaincu dans ma lutte avec Frédéry, j'éprouvais grands transports de fureur,- et, pour une noisette, j'eusse tué quelqu'un. Aujourd'hui, fièvre abattue par la tisane de ma tante Priscille, je sentais le calme en mon cœur et je n'eusse causé dommage à une fourmi. En telles dispositions tranquilles, point, me semblait-il, n'était perdue pour moi Félice. Frédéry parti, l'Hospitalière serait à moi, et je retournerais à Mirande, au milieu de ces braves Agathon. Déjà, tant grande était mon envie de revoir tout ce que j'aimais, je me trouvais en la cour de la métairie et Sacripant me faisait fête de mon retour. Quelles larmes, monsieur! douces comme miel des abeilles du Pays-Bas.

Cependant larmes ne sauraient nourrir corps

humain, et mon estomac, lavé par nombreux litres d'eau, mais point du tout nourri à sa convenance, commençait à bramer la faim. Lors, pensant à mon bissac, où je n'avais touché depuis que je me Tétais passé au col, la veille au matin, je me mis en devoir de mordre aux oignons doux et au fromage de chèvre, repas coutumier du pâtre aux monts Garrigues. Mais mon bissac avait disparu. Où était mon bissac !... Je le cherchai derechef. Point.

(( Mon oncle Baduel aime donc les oignons doux ? » me dis-je , car quel autre juger capable de ce misérable larcin?

Tout compté , je n'avais rien à me mettre sous la dent. Encore si, comme au Caylar, en un endroit de Soulaget, demeurait quelque boulanger, j'eusse, en mon sachet de cuir, trouvé de quoi acheter miche. Mais ici, chacun pétrissant sa fournée et la cuisant lui-même, point n'était marchand de pain, ni de fougasse, ni de tortillons. A quel saint du Paradis vouer ma bouche affamée?...

Le Paradis, naturellement, en mon idée amena le souvenir de M. Alquier, et tout aussitôt nouant ficelles à mes guôtres me fut avis d'aller à Navacelle demander soupe à M. le curé. Aussi bien, l'ayant accueilli fort brusquement la veille, nécessité était pour moi de lui faire mes rendements de conscience; puis il avait vu Félice, et certainement il m'en parlerait.

La chose délibérée, j'accrochai à mon col la peau de bique du grand Érembert, songeant aux giboulées de mars, lesquelles crevaient à toute minute du haut du ciel sur la montagne venteuse, et j'allai pour ouvrir la porte. Incontinent, un homme courbé en deux me passa entre les jambes à me renverser.

« Sonvmes-nous gens ou bête? m'écriai-je.

— Chut! me fut-il répondu du fond de ma hutte.

— Votre nom, ou je vous étrangle! fis-je, saisissant dans l'ombre une masse énorme, ronde et grasse.

— C'est moi.

— Qui?

— Jacquet Baduel, pardi l

— Et mon bissacT

— Chut! chut!

— Me le rapportez-vous?

— Chut! chut! chut!»

L'enfonçant dans les cendres chaudes, j'allumai un brin de genêt.

« Porte close , Éran , porte close î » souffla mon oncle.

Je poussai vitement la cadole de bois.

« Que se passe-t-il? dis-je, retournant vers Baduel.

— Il se passe que tu dois avoir les dents longues, mon garçonnet, la morte, que je sache, n'ayant laissé de quoi ripailler à sa demeurance , et que je t'apporte raangeaille à souhait. »

11 se retira, me découvrant le bissac, dont le double ventre était farci de victuailles.

« Ah! m'écriai-je, l'estomac éjoni, si ma tante Priscille n'est point la sœur de l'Éremberte , vous êtes bien son frère, vous, brave Jacquet! »

Et je l'embrassai, comme quand j'étais petit, à l'abondance du cœur.

La vifcïïle table de noyer de l'Éremberte boitait sur ses jambes, à l'égal de sa maîtresse défunte; mais je l'accotai contre la muraille, et bientôt elle fut assez solide pour recevoir tout le contenu du bissac. Bouteilles ne manquaient, ni pains ronds de berger, ni fromage frais se caillant encore en la faisselle, ni grosses pommes de terre à cuire sous la cendre, mêmement, en le fin fond, je touchai quelque chose de mol et de chaud qui poussa un cri aigu dans ma main.

« Chut, poulottel » soupira mon oncle.

En effet, c'était une belle poule grosse et lourde, avec jolie huppe noire et bec tout jaune par le bout- A peine que je l'eus posée sur la table, où j'eS'^ sayais de la faire tenir sur ses ergots, Baduel la saisit, acheva de lui tourner le col vers l'autre monde,. et se mit à la plumer lestement.

a Le feu , Eran , prépare le feu ! » me dit-il.

En cinq minutes, pétillaient branchettes de noyer, et, devant la flamme joyeuse, tournait la poularde de Baduel.

Peut-être ne savez-vous comment, en nos Cévennes, pâtres sont coutumiers de rôtir volailles, tant sauvage» que domestiques. Point de broches longues et pointues comme des sabres, un fil de fer tant seulement, ayant à l'un de ses bouts chevillon de buis solidement attaché. Passez le fil de cul en tôte, de façon que la bête soit sise à cheval sur le chevillon. Maintenant, si, par rencontre, vous séjournez en rase campagne, accrochez le fil de fer à la branche d'un arbre, puis allumez feu vif dessous; si, au logis, avancez la barre de la crémaillère au milieu du foyer, suspendez de même l'animal et enflammez bruyères sèches. Gare au croupion, monsieur! Il pourrait bien, le rôtisseur n'en prenant souci, se brûler, vous laissant la tête et les ailes crues. Tout le mystère de la chose est en la manœuvre du feu qu'il faut changer souvente fois de place, l'amortissant et l'excitant, selon les convenances du morceau.

Sans vanterie , je m'entendais à pareille délicate besogne à faire lécher doigts à tous les monts Garrigues.

Malheureusement, si mon oncle avait bon cœur d'homme, il était biberon à se remplir les intérieurs du corps comme une tonne à la vendange , et pom-

mes de terre retirées de la braise n'avaient encore été mangées, que déjà vides se trouvaient bouteilles. Au moment de porter blessure dangereuse à la poularde, laquelle crépitait doucettement en une faïence sur la table, Baduel me tendit son verre. Moi, je me pris à rire. Mais lui, de méchante humeur, m'accusa d'avoir bu tout son vin sans goutte réserver à sa soif. Voyant ses esprits flotter à l'aventure, je ris de plus belle à telles déclarations plaisantes. Lors mon oncle devint furieux, et, se levant, il renversa la table, la décalant de la muraille où je l'avais assurée. Je ris derechef à me décrocher les mandibules.

« Ivrogne! » me dit Baduel.

Je me sis sur l'escabelle, tenant mon ventre des deux mains.

« Ah! tu voulais Félice! » murmura mon oncle.

Mordu au cœur, je me dressai sur mes jambes.

« Que dites-vous? m'écriai-je.

— Je dis que tu n'auras l'Hospitalière de Mirande.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle aime Frédéry Agathon.

— De qui tenez-vous l'histoire?

— De toi.

— De moi!

— Mêmement ne m'as-tu point, en ta maladie, raconté avoir vu Frédéry... ï'rédéry sortir à nuit tombée de...

— Si VOUS ne retenez votre langue enragée, je vous tue ! »

Et je bondis vers lui , cheveux hérissés comme crinière de loup, prêt à le mettre en pièces.

« Heureux Frédéry ! bredouilla-t-il encore, heureux Fré... »

Je ne sais où s'enfoncèrent mes ongles , si ce fut en son vêtement ou eu sa chair; mais, nonobstant sa corporence épaisse , je soulevai Baduel comme plume d'oiseau , et, la fenêtre de la hutte se trouvant ouverte, je le lançai au travers d'un tour de bras.

Encore que ma faim ne fût grandement apaisée, Baduel dépêché par un autre chemin que celui de la porte, point je ne touchai à la poularde, et moins encore m'avisai de redresser la table vautrée par terre, parmi les faïences cassées. J'avais en tête cent choses, lesquelles me tenaient les esprits plus grouillants que n'eussent fait ensemble idées de mangeaille ou de buverie. Et, tout d'abord, je m'en voulais de n'être point allé à Navacelle, comme j'en avais formé résolution, et d'avoir oublié M. Alquier devant mon bissac comblé à souhait. Si, au lieu de m'arrêter à Baduel, je fusse parti vers. M. le curé , je connaîtrais maintenant nouvelles de Félice

Sis sur mon escabelle , la tète enfoncée en mes mains, comme chèvres rentrées aux étables rcinà-

ERAN. iû3^

chent herbes maDgées à la pâture, tant douces et tant amères soient-elles , je me mis à remâcher mes pensées. De vrai, les amères venaient sous la dent en plus grand nombre que les autres ; mais je les mordais de même sans me faire prier, trouvant encore je ne sais quelle délectation à leur mauvais goût. Tout y passa, tout, jusqu'à l'idée que, à cette heure, Félice appartenait à Frédéry, et que je serais, moi, sevré d'elle pour la vie. Ce néanmoins, je le dirai, à ce dernier brin le cœur me leva, et je sentis sourdre en moi telle vive colère, que, la poularde étant à portée juste de mon pied, d'un coup de sabot je la fis voler contre la muraille, d'où elle roula tout endommagée sur le sol.

Je m'étais remis sur mes jambes, et je courais d'un coin de ma hutte à l'autre, criant, pleurant, brisant meubles sur mon chemin, privé de sens et de raison.

Jugez, en effet, si j'avais quelque conscience de ma conduite.

Depuis mon retour" à Soulaget, j'éprouvais en tout mon intérieur une soif terrible. D'abord, des cruches remplies aux Fontinettes j'avais bu mon saoul; puis j'avais vidé pots nombreux de tisane; enfin je n'avais négligé de faire raison à Baduel. Eh bien ! mon estomac était toujours embrasé, et si tant seulement j'appliquais ma main sur ma bouche, j'en retirais mes doigts brûlés. Mes lèvres

ayant baisé Félice avaient attiré à elle tout le san^' de mon corps, et étaient devenues véritables charbons rouges. Vainement je retournai à nies cruches de grès, vainement je collai ma face tout contre la muraille humide, point je ne trouvai remède à l'incendie qui me dévorait membre à membre, la tête premièrement, comme il dévore une maison, le toit d'abord, les quatre murailles après. Ne tenant plus à telles flammes, je regardai le long crucifix de bois appendu au chevet de l'Éremberte, et, pensant à M. Alquier, je criai :

« Mon Dieu! mon Dieul... »

Mais le malheureux crucifix ne faisant mine de m'enlendre et de venir panser mon mal, je le décrochai violemment, le jetai par terre et le trépignai avec fureur

Le Démon, à qui j'étais redevable de la plus vilaine action de ma vie, me prêta-t-il ses ailes de chauve-souris ? La chose est probable infiniment. Vrai est que, le crucifix foulé aux pieds, je me trouvai soudain transporté en le sentier qui grimpe devers Mirande. Et si le temps eût été beau encore! Mais nuages noirs comme fumée cheminaient à pas précipités dans le ciel, et la pluie mêlée au vent tombait à gouttes fortes et pressées.

Sous le commandement iiu Démon, jo gravis la montagne escarpée, tirant toujours devers la ferme

des Agathon . Je touchai au champ de Sauve-Plaine . . .

« Oh! OhlFélice, jeté tiens! » murmurai-je, les dents serrées.

Je distinguai enfin, dans l'ombre noire de la nuit, la masse plus noire de Mirande. — Nous y voici !

Quoique je connusse la métairie, j'eus beaucoup de peine, en l'obscurité pluvieuse, à découvrir la porte tressée d'osier qui fermait tant bien que mal la cour de Mirande. Je la palpai à la fin des fins. Comme devinant la main d'un ami, cette porte s'ouvrit toute grande sans crier. J'entrai à pas comptés.

Le vent hurlait à l'entour des bâtiments, mai» tout, en leur intérieur, faisait silence. Effrayées sans doute par la tempête qui ravageait la montagne, les bêles se taisaient en les étables à ne laisser ouïr ni le plus petit heurt de cornes ni K' moindre bêlement... Où étaitFclice? A quoi besognait Félice en cette nuit maudite de Dieu*' Tâtonnant, je me guidai vers les contrevents..

Vous souvenez-vous des contrevents fentiillcs, où, collant mes lèvres un matin , j'entonnai chansonnette de pastoureau? Si vous ne craignez de

Irébncher en route, suivez-moi, monsieur, c'est encore là que nous allons. Vous savez, chemin dV mour, il faut que ITiomme en éprouve les épines, et voilà pourquoi il y retourne, jusqu'à ce qu'elles soient toutes plantées en sa chair.

Les contrevents n'étaient point accrochés intérieurement, et la rafale les faisait battre contre la muraille. Connaissant Félice très prudente, ma surprise fut grande à ce fracas inaccoutumé, et je me demandai si l'amour la tenait au point qu'elle €ût déjà mis en oubli ses anciennes habitudes de bon ordre et de raison. Peut-être Frédéry était-il en sa chambre; peut-être» à ce moment môme, Frédéry, en ce langage que lui seul savait parler, lui jurait-il de l'aimer toujours...

Las de recevoir l'eau comme rat de rivière, j'engageai le pied sur un moellon saillant, et me hissai jusqu'à la fenêtre. — Ouverte ! — L'idée me passa en l'esprit que le Démon avait tout préparé pour mon aise, et, la main sur l'espagnolette pour l'empêcher de grincer, je descendis dans la chambre, touchant le plancher de Félice tant seulement du bout des orteils , attentif et retenant mon haleine. En. notre Larzac giboyeux, avez-vous jamais vu renard se glisser parmi les broussailles recouvrant terriers de pattes-courtes? Quels pas lentement allongés I Quels yeux furetant à la ronde I Quel museau flairant l'air qui sort du trou ! Avec pareilles pré-

cautions, je m'insinuai chez notre Hospitalière.

Dieu du ciel l rien ne bougeait en la chambrette.

Cette tranquillité où je trouvais toutes choses me saisit au point que, ayant tâté près de moi une chaise , nécessité me fut de m'y seoir. Mon cœur battait si haut...

Cependant la pluie tombe moins drue sur le sol de la cour, les nuages paraissent moins épais, et la lune , soudainement , se montre en un morceau de ciel bleu quatre fois large comme la main. La chambre, prise en biais, a son côté gauche éclairé, et je puis compter, suspendus au long de la muraille, déshabillés et jupons de Félice. Mais le côté droit reste toujours enténébré , et c'est là que repose, en son nid d'oiseau, ce que tant j aime et je désire...

Je fis un pas... Je touchai le bois du lit... Je me penchai, écoutant la respiration de l'Hospitalière...

« Si Frédéry se montre, je le tue! » me dis-je.

J'allongeai la main sur l'oreiller, cherchant la jolie tête de Félice... Peut-être trouverais-je ses blonds cheveux dénoués... Quels cheveux!... La lune, brusquement, jette son jour sur le lit, et j'écarquille mes yeux à les laisser tomber tout ronds de leurs logettes de chair... Personne...

« Tonnerre de Dieu! » m'écriai-je, mordant avof mes dents enragées l'oreiller, et le déchirant...

Quittant la chambre, je sautai dans la cour, et

quoiqu'elle fût encore noire par endroits , je me mis à la fouiller de bas en haut et de haut en bas, en long et en large. Mêmement j'entrai en les écuries et en les étables... Les étables I Ah! monsieur, mes bêtes me reconnurent...

Gourant de toutes parts, à chaque pas, me semblait-il, j'allais découvrir Félice et Frédéry. Qui sait si Frédéry, moi ne gagnant plus gages à Mirande , ne gardait pas présentement la cabrade et ne couchait pas en mon lit de jadis? Oh! si Félice. ..Je bondis aux râteliers , et, de là , aux planches de ma «hambrette de pastour. D'un coup de poing, j'ouvris la lucarne. La paille où, enfant, j'avais reposé mes membres fatigués, où, jeune homme, souvente fois j'avais pleuré, rêvant à notre Hospitalière, était là comme je l'avais laissée, gardant encore le creux de mon corps. Donc personne ne veillait au troupeau!... La clarté de la lune entrant par la fenestrelle avait éclairé les râteliers. Je les regardai : ils étaient vides. Ah! quelle peine nouvelle, ajoutée à celles qui me crevaient déjà le cœur! Je descendis vitement, sortis des étables, grimpai à l'échelle du pailler, fis voler hardiment fagots sans les compter dans la cour, et les portai à brassées lourdes en les râteliers, lesquels furent bourrés bien au-dessus des traverses et des montants.

« Mangez, mes bêtes, mangez, leur dis-je, c'est votre ami Éran qui vous festoie. »

io

Malgré l'impatience qui brûlait tout mon homina de ra'emporter en folle course après Félice et Frédéry, en moi fut si grande l'aise de voir manger la cabrade affamée que je m'accotai contre la muraille, écoutant avec joie le bruit des ramures sèches sous la dent de mon bétail. Berger se plaît aux choses venant en profit à ses bêtes, et point n'est chanson plus plaisante à son oreille que murmures de leurs mâchoires , aux étables comme au pàtis.

Vous comprenez bien que Sacripant n'avait mis paresse à courir se placer auprès de moi. 11 ne levait pas le museau à la pitance, que je ne me sentisse touché soit à la jambe, soit à la cuisse. Moi, sans penser à rien, j'avais égaré ma main sur son dos, ce qui lui donnait du plaisir, et au point qu'il mangeait à l'égal de quatre et ne souifrait que personne mordît à son fagot.

Mais si mon bouc avait contentement à mes caresses, par contre, le tâtant, j'éprouvai grand ennui de le trouver plus maigre que je ne l'avais laissé. Dieu du ciel ! mon crève-cœur le permettant, j'eusse pu compter ses côtes. Trois jours avaient fait du Sacripant des Agathon le Sacripant des Fontenille. Puis vous rencontrerez des gens qui vous affirmeront que les botes ne regrettent point, n'aiment point, ne s'estomaquent point semblablement aux hommes. Moi, monsieur, qui sais la chose en plein, l'ayant expérimentée sur Sacripant, je vous dis que botes aiment mieux, regrettent

ERAN. ill

iTiieux, s'estomaquent mieux que nous tous, enfants d'Adam, car, aimant, c'est pour toujours, et, regrettant ou s'estomaquant, c'est à la mort...

Mais n'avez-vous pas ouï des pas en la cour de la métairie?Certainement quelqu'un vient de passer... Arrière, Sacripant, j'aime Félice!..,

La cour était déserte comme avant, mais des traces de pas toutes fraîches m'apparurent sur le sol brouillé par la pluie. Qui donc avait marqué si profondément en la boue la semelle de son sou- Her? Le trou long et large ne pouvait avoir été fait parle pied mignon de Félice, laquelle, marchant, frisait la terre et n'y enfonçait jamais. Était-ce Frédéry qui avait traversé la cour? D'où venait-il? Où allait-il, à cette heure si matinale que rien encore ne remuait au poulailler?...

En ce moment, dans l'intérieur de la ferme, se fermèrent violemment des portes, tout comme si les poussait une main enfiévrée de colère. Mon Dieu! qu'arrivait-il aux Agathon? En grande inquiétude, je retournai vers la fenôlre de Félice.

Gomme de gros tas de laine noire après la tonte^ le vent avait roulé les nuages en un coin du ciel, et la lune, ses deux cornes en l'air, éclairait le

monde cévenol endormi, à l'égal d'un petit soleil. La chambre ne me livra l'Hospitalière; mais, par la chambre, me parvinrent les bruits qui troublaient, cette nuit-là, le repos de Mirande. G'étafîent murmures si sourds qu'on aurait cru gens récitant prières au lointain. A la fin des fins, j'attrapai ceci :

« Il ne veut point... »

Sûrement, c'était Frédéry qui avait parlé.

Qu'exigeait-on de cet homme qui ne voulait point? S'agissait-il encore de Malgrison et de son refus de bourse délier?...

Le père Agathon répondit à Frédéry, puis l'Agathonne à son tour. Mais les voix des vieux tremblaient, et je ne compris rien à leur dire. Ce que je sais tant seulement, c'est que, tout d'un coup, je sentis en moi mécontentement et malaise. La curiosité et la peine me poussant ensemble, je cherchai d'où partaient les mots pris à la volée , semblablement à des oiseaux effarouchés. Ils tombaient d'en haut, me parut-il, et ne venaient aucunement de la chambre de Félice. Je levai les yeux... Une étoile brillait au-dessus de moi , mais tant près de ma tête, que je me demandai si, m'ayant trempé jusqu'aux os , à présent il ne prenait point envie au ciel de m'écraser comme un puceron de peuplier. Et, en effet, moi ayant suivi le conseil du Démon, le bon Dieu me pouvait bien enfoncer une côte ou deux! Gela s'est vu, en les miracles de l'aHcien temps , ces punitions corpo-

m LE CHEVRIER

relies. L'épouvantement me donna la chair d« poule, et, reculant toujours devant l'étoile» laquelle me regardait de mauvais œil, je heurtai du dos contre le tronc du grand micocoulier, un arbre bien rare chez nous.

« Et rétoile, me demanderez-vous, mit-elle le feo -au pailler de Mirande, et gens, bêtes, Sacripant et moi , fûmes-nous rôtis comme ortolans d'automne sur le gril?

Ne vous moquez de moi : l'étoile du ciel, c'était la lampette de l'Agathonne, accrochée au long de la fenêtre des vieux, dans leur chambrette, tout ^n haut de la métairie.

Oui, monsieur, le micocoulier est un arbre fin et frileux, si fin et si frileux qu'il n'en pousse point en nos monts Garrigues. Aux bas-fonds du pays, du côté de la marine, en tirant vers Cette ou Agde, vous en rencontreriez à tous les coins, et même, à Gassan, où j'allai avec des compagnons trimer une fois aux vendanges, il me souvient en avoir vu, lesquels valaient bien nos châtaigniers pour la grosseur et la taille. Les enfiints des villages montaient aux branches, et nous derrière eux, les vendangeurs aimant aussi les micocoules , qui sont un petit fruit agaçant joliment les dents, mais dans le fond très doux à la langue et à l'estomac. A sôu jeune temps, le père Agalhon retournant d'uu chargement de vin au Pays-Bas, en rapporta as

ERAN. i«

{KUnt de micocoulier. La terre préparée exprès en le coin de la cour dont le soleil est le plus coutumier, il planta le rameau, et, l'hiver, l'ayant matelassé de paille pour l'engarder de la gelée, l'été, l'ayant arrosé quand il avait soif, il attendit que Dieu fît quelque chose de ce plançon sans pareil chez nous. Dien en fit un si bel arbre que, avec les paons de Malgrison, il était devenu, moi chevrier à Mirande,la curiosité de tout le Larzac, et que maintenant ses branches, vigoureuses et fortes, touchaient à la fenêtre des vieux Agathon, la tapissant , selon la saison , de brindilles sèches ou de ramée.

Vous comprenez que le micocoulier atteignant à la lampette et la dépassant, moi qui avais gaulé les noix aux arbres les plus hauts , les plus glissants de Soulaget, j'eus bientôt grimpé au travers des branchages. De vrai, un campagnol ne m'eût suivi sans peine, sautant à droite, puis à gauche, cherchant l'endroit le plus propice, à cet effet de jeter l'œil en la chambre des Agathon. Je me tapis finalement en une bonne cachette , à la réunion de deux branches, et, tête passée en la fourche, je regardai... Ah! monsieur, monsieur...

L'Agathon et l'Agathonne étaient en leur lit, celle-ci à la ruelle^ sise sur son séant, celui-là couché en avant, les yeux fixés sur Frédéry debout dans la chambre et parlant.

ire LE CHEVRIER

«... Ce marchand d'hommes n'a d*oreilles que pour les écus, il veut tant seulement de l'argent, disait-il.

— Mais la terre, c'est de l'argent! interrompit le père Agathon.

— Pourquoi ne lui as-tu point fait entendre que notre Mirandeest bonne à tout, que c'est une terre produisant sans fumier, que navets, esparcette, trèfle, froment, y viennent à bourse que veux-tu? ajouta l'Agathonne.

— Ce marchand d'hommes de Milhau n'étant paysan comme nous, la terre ne lui agrée, et, quand M. Aiquicr, vantant notre Sauve-Plaine par exemple, a proposé de lui laisser ce champ pour un soldat, il a répondu : — « Vendez Sauve-Plaine et rapportez-moi la monnaie. >/

— Vendre Sauve-Plaine ! murmura le père Agathon, en grand chagrin.

— Allons, mon homme, du courage, c'est pour l'enfant 1 » dit la vieille.

Aussitôt des larmes, grosses comme les gouttes de pluie de tout à l'heure, tombèrent sur ses joues pâles et ridées.

« Quand on pense que ce brave M. Alquier, un saint de l'autre monde, a voyagé jusqu'à Milhau pour rien! balbutia mon maître.

— Mais encore à qui vendre Sauve-Plaine? reprit l'Agathonne.

— Malgrison refuse de l'acheter, dit Frédéry^

ÉRAN. in

— Nous expropriant, il Taurait pour rien, le voleur! fit l'Agathon avec un geste de menace.

— Je partirai! » cria Frédéry.

Aux larmes de la vieille, lesquelles n'avaient encore pris fin, se mêlèrent lors celles du vieux.

Frédéry, les rideaux de serge tout à fait relevés, restait toujours debout devant ses parents , les regardant et n'ajoutant une parole. Semblablement à lui, se taisaient les Agathon. Le malheur de ces trois personiies était si grand, qu'elles ne trouvaient un mot pour se plaindre. J'ai porté attention aux bêtes malades : le mal étant fort, elles ne bêlent ni ne remuent. Hélas î les hommes comme les bêtes.

<( Mon garçon, dit enfin l'Agathonne, M. le curé m'a promis que Dieu ne te laisserait point partir dans les armées de l'Afrique. Attendons que Félice revienne.

— Félice!

— Oui , attendons le retour de Félice , répéta la vieille.

— Félice n'est donc plus à Mirande? demanda Frédéry.

— Non.

— Où est-elle? où est-elle?

— Au Gaylar.

— Et pourquoi, au Caylar?

— Elle a cru que les sœurs de l'hôpital nous pourraient prêter de l'argent, et elle est partie.

418 LE CHEVRIER ^m

— Bonne Féliceltol niumiura-t-il (Fune toîx radoucie, presque pleurante.

— Notre Hospitalière est un cœur vaillant! dit l'Agathon.

— C'est notre fille! ajouta fièrement la mère.

— Félicette!0 ma Félicette! » balbutia Frédéry. Il sanglotait comme une Madeleine.

Moi, ne sachant que faire de mon cœur, lequel me pesait lourd comme une pierre de taille, je glissai à bas de mon micocoulier. Quoique Frédéry fût mon ennemi, toute chose délibérée, il était le fils des Agathon, de ces Agathon qui m'avaient nourri quand, enfantelet comme un saint Jean, je ne leur pouvais rendre offices de conséquence, et il me fut avis soudainement de ne plus lui disputer Félice.

Au printemps, nous avions gardé tous trois les Xîhèvres ensemble, ensemble soigné les chevreaux, trait les mères sur la montagne, et, nos trois bouches collées au bord de la môme seille, bu le lait des plus jeunes, lait merveilleusement léger à l'estomac et merveilleusement blanc à l'œil. Et puis quelles courses sous les noisetiers des Fontinettes! Quelles folâtreries divines en tous lieux de ce pays!... L'été, on se couchait tous troi« sous un ^rand néflier près de Sauve-Plaine, et, là, à Tombre fraîche de Tarbre , tandis que nos bètes, abandonnées à la garde du bouc, fnnniinienl, les quatre

pattes repliées sur le sol , quels embrassements et quelles chansons! Quelquefois le bouc, impatient de son métier de berger, venait à nous, et, comptant nous arracher à nos divertissements familiers, donnait de la tête contre le tronc du néflier. Mais nous de le saisir tout en colère , de couper des sarments oii pendaient des fruits verts , de l'enguirlander des cornes à la queue , et de ne lui permettre de manger la ramée , que nous ayant à cheval promené l'un ou l'autre au long du bief des Fontinettes ou des haies vives de Sauve-Plaine. Aujourd'hui c'était Frédéry qui talonnait la betc indocile, demain moi, le plus souvent c'était Félice, laquelle, bien que le bouc se cabrât et ruât àl'envi, se tenait gentiment encalifourchonnée et disparaissait avec lui derrière les arbres ou les blés mûrs... Puis venait l'hiver, et nos jeux continuaient à l'accoutumance. Cabrade rentrée aux étables, nous allions par la neige relever nos pièges à grives et nos collets à pattes-courtes. Quels éclats de rire en la campagne blanche et tranquille ! Le froid nous bleuissant la peau, nous nous arrêtions et nous nous battions fortement les mains pour les empêchervde se geler. Quant aux joues toutes rougies, quelques baisers faisaient l'affaire... Quel temps I Quel temps I — Monsieur, me reportant à telles joies, j'en pleurerais, les ayant perdues.

Eh bien! à présent je vous consulte là-dessus^

pensez-vous que semblables ébattements se puissent mettre en oubli? Non, et je répondrai non toute ma vie ! Donc il convenait de conserver en soi ces trésors du passé , de ne les point compromettre par quelque méchant coup de cervelle. D'ailleurs n'y avait-il au monde d'autre fille que Félice?

« Françon ! Françon ! » m'écriai-je.

Je m'encourus aux étables , levai la pierre, repris les affiquets enfouis , et , aussitôt, le Démon qui, sur ses ailes, m'avait porté à Mirande , me plantant derechef en croupe, comme le jour pointait au ciel , me déposait en ma hutte, à Soulaget.

Pour vous parler comme à mon confesseur, cette Françon des Fontenille était bien la- plus belle jeunesse qu'on pût d'aventure rencontrer au pays cévenol. Vrai est que moi, en mon dedans, je lui préférais Félice, mon cœur ayant pris accoutumance aux gens et aux choses de Mirande; mais, considérant les deux jouvencelles , un étranger point n'eût manqué de dire celle de Madières plus grande et plus corporente que celle de chez nous. La taille les différenciait si fort que, les avisant l'une et l'autre dans les champs, vous eussiez cru Françon une grosse perdrix et Félice une alouette fine et menue. Et, en effet, avec sa crête de rubans rouges sur le front, la fille des Fontenille ressemblait bien autant à une bartavelle que notre Hospitalière à une coquillade , comme nous appelons au Larzac l'alouette blonde et huppée.

Courant la campagne , vers la fin de l'automne,

quand la bise a fait la terre triste et nue, avez-vous remarqué le pas lourd et déplaisant de la perdrix? Ah! si ses ailes ne la tiraient d'affaire!... Puis, un peu plus loin, au long d'un sentier, avez-vous vu comme l'alouette sautille en picorant, tantôt sous la haie, tantôt en l'ornière du chemin? Elle a des ailes, la jolie bestiole du bon Dieu, mais comme on comprend que ses mignons petits pieds d'ange lui suffiraient pour s'échapper!... Cause pourquoi les galants de Nadalet, de Madières, du Mas-Bernat rejoignirent Françon, tandis que, jambes à son cou, halète encore après Félice le galant vieilli de Soulaget.

Attendez, monsieur, je n'ai point fini, etpuisque, l'occasion s'y prêtant, me voici en train de vous portraire ces deux filles, ayez au moins mon dernier coup de langue sur le tableau. Donc il est convenu que Françon a les cheveux noirs comme plume de merle, et Félice blonds comme bec de ce même oiseau, lequel est très commun au Larzac. Oui, nos jeunesses laissant, par mode ancienne du pays, déborder les cheveux de la coiffe, tout le monde connaissait que la chevelure de Mirande était blonde et brune celle de Madières. Mais moi, intéressé à la partie, j'en savais plus long que personne sur les visages de ces fillettes et surtout sur leurs yeux, à quoi j'avais donné une attention particulière. Quelle différence, Seigneur, moQ Dieul...

A l'hiver, glace ou neige pleuvant aii dehors, TOUS est-il arrivé de vous seoir sous le manteau de la cheminée et là de vous rôtir à votre aise les mollets? Quelqu'un entrant, peut-être votre ami, peut-être M. le curé de la paroisse, ce qui est tout un, l'air de s'engouffrer en l'appartement et le froid de vous mordre aux côtes. Qu'avez-vous fait? Vous vous êtes levé, avez dit bonjour à M. Alquier, si Alquier se nomme le curé du pays, puis derechef vous vous êtes remis le ventre aux flammes. Jusqu'ici, il en va bien de toutes choses. Mais remarquez que, jacassant déjà avec le visiteur, vous avez, sans y prendre garde , touché à la chaînette de la crémaillière, et que tout aussitôt une grosse mouche noire, tombant de l'intérieur delà cheminée, a posé ses pattes sur vos doigts. La main vous €uit-elle à la morsure de cette vilaine bête? Point. Est-ce qu'elle n'a pas de dents, par exemple, la mouche de la cheminée? Eh non ! ni dents ni pattes, c'est une écaille de suie détachée du mur. Combien brille cette écaille! Ne croirait-on pas un éclat de vitre? Coupez l'écaillé en deux : voilà les yeux de Françon... Et les yeux de Félice à présent?... Saint Esprit! ça ne sera point long. Aux bouts de deux pailles jumelles je prends deux gouttes d'eau aux Fontinettes, à l'endroit où la mare profonde paraît toute bleue et toute riante, j'élève les €haiumeaux, je les place dans un rayon de soleil, et je vois notre Hospitalière qui me regarde!...

Mille raisonnements déduits, il faudrait s'accommoder des yeux noirs de Françon. Certainement la renommée de cette fille avait subi plus d'un accroc en la paroisse, et, «l'amusant à compter ses galants sur les doigts, je vis bien que, si je continuais, mes deux mains tout entières y passe« raient... Je glissai prudemment les mains en mes poches, et, décidé à oublier Félice, ma volonté fut que je l'oublierais pour Françon.

Vous souvenez-vous que, me trouvant à la doctrine chez les Agaihon, l'habitude était à Françoise Lazaire de me pincer les mollets et de me murmurer le catéchisme ? Ces choses me revenant à l'esprit me fut avis que cette ftlle en tenait un brin pour moi, et que je n'aurais trop de peine à lui faire sauter tel pas qu'il me plairait lui indiquer. Un pas de plus ou de moins, qu'importe cela à une jambe coutumière de la course? D'ailleurs, connaissant son grand amour pour la babiole d'or, d'argent, voire de laiton, ne possédais-je pas de quoi la faire cheminer jusqu'à Paris et peut-être jusqu'à Rome, si Rome est plus loin du Larzacque Paris? D'autres malices me restaient encore au fond du sac, et si Françon se refusait à mes désirs, je saurais bien l'y contraindre : le Démon n'était-il pas do mon parti?

Oui, monsieur, Félice perdue, en mes bras j'appelais Françon. Ma vie tout entière s'étant passée

en garde de troupeaux dans la montagne, point je n'avais dépensé ma jeunesse aux amourettes. Vingt-cinq ans tombaient sur moi, et mes yeux ne s'étaient aucunement égarés du côté des jupons, où jour et nuit les avait tenus braqués Frédéry. Les chèvres, puis les chevreaux, puis les boucs, puis la charrue, puis la faux , je n'avais goûté que cela en le monde. Mais mon aveuglement guéri par Félice, je ne pouvais à présent vivre sans nouer amitié avec quelque femme, fût-elle de mauvaise qualité comme la fille de Madières, moitié fil et moitié coton. Tant plus j'avais été sage, appliqué à mes besognes si diverses de Mirande, tant plus, la satisfaction souhaitée manquant à tout mon homme, je me sentais capable de devenir fainéant et débauché. Le sang jadis en repos chez moi, à cette heure me gonflait les veines d'une manière effrayante et me montait en la poitrine à m'étouffer. Croyant éteindre le feu qui me brûlait intérieurement, je courais dans la campagne, tantôt du côté de Mirande, tantôt de Navacelle, le plus souvent de Madières. Ou Félice, ou M. Alquier, ou Françon,me semblait-il, jetterait de l'eau sur mon brasier et me restituerait la paix des jours anciens. Mais, au moment d'ouvrir la porte, soit des Agathon, soit de M. le curé, soit de la Fontenille, je m'arrêtais brusquement, et, n'osant pousser à bout ma résolution , je repartais comme fol à travers champs.

Une chose avanl les autres qui portait au comble ma rage dépossédé, c'était quand, galopant en les sentiers, venait à passer devant moi fillette au bras de quelque garçon. Gomme si ces jeunesses énamourées m'eussent causé dommage, comme si, glissant leurs mains en ma bourse, elles m'eussent dérobé et mes sous et mes pièces blanches, j'éprouvais une tentation violente de leur barrer la route et do leur demander raison de leur larcin. Ah! que c'est triste et humiliant de sentir le bonheur du prochain nous faire tant de mal ! Immobile et le mangeant avec mes yeux, je regardais le couple s'éloigner, tantôt le menaçant de ma main furieuse, tantôt lui jetant des mots que j'étais bien surpris de trouver si sales et si abominables sur mes lèvres, moi dont la langue éduquée aux paroles par l'Éremberte et l'Agathonne, n'avait appris nuls jurons et nuls sacrements.

Quoique Françoise Lazaire n'eût encore fait sa première communion, cette fille ne manquait guère les offices de la paroisse. Vrai est que souvente fois elle y venait pour accompagner la vieille Fontcnille. Mais la Fontenille malade et ne pouvant monter à Navacelle, ce néanmoins elle ne se faisait faute de paraître en l'église et d'y prier, penchant le col comme une dévote. Ceux de Madières, qui la connaissaient bien, disaient que telle posture de sainte était piège i\ gala'ii< mais ceux

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des Gombeties, de Nadalet, du Mas-Bernat s'entêtaient, répétant que Françon était calomniée, et ne «riaient au traquenard qu'étant pris par les jambes ou par les bras.

Donc, le dimanche venu, après quatre jours et cinq nuits de vie désordonnée, quasi folle, je m'encourus à la paroisse. Crainte d'être aperçu par M. Alquier ou quelqu'un de Mirande, gens dont le souvenir me causait malaise et que je ne voulais plus revoir, je fis en sorte d'arriver à Navacelle quand tout le monde, le dernier coup des vêpres sonné, se trouvait enfermé dans l'église.

Ayant coudé par un taillis épais de châtaigniers sauvages, les embarras du chemin furent tels, que je ne devais mieux attendre du hasard et que j'arrivai sous le porche de l'église comme, en l'intérieur, les chantres, — mes oncles Baduel et Granier, le maître d'école et le meunier de Mas-Bernat — entonnaient le Salve Regina... Le temps juste me fut de sauter en le cimetière et de me blottir derrière la haie d'épines noires qui l'enclôt,

V Angélus, par quoi se terminent tous les offices en nos paroisses cévenoles, tinta ses trois coups à la cime du clocher, et la porte de l'église s'ouvrant à deux battants, la sortie des hommes commença...

Seigneur! quel tapage de langues! C'étaient les femmes...

Chacun passait devisant de ses affaires et du

temps, lequel, se faisant plus doux à mesure quo nous marchions plus avant dans la saison printanière, promettait de riches herbages au bétail.

Frangon ne paraissait non plus que la lune en plein midi...

Dieu du ciel! voici l'Agathonne!. . . Combien triste, la pauvre femme!... Peut-être, me devinant là, touche-t-elle exprès la haie du coude. Ah! quel coup de poing sur mon cœur...

Tiens, Granier! Tiens, Baduel!... Pourquoi Baduel s'arrête-t-il contre la haie avec le meunier du Mas-Bernat? Tout le monde en veut donc à ces épines aujourd'hui?...

Oh! oh! ma tante Priscille !... Quelle jeannette ballant sur son fichu! Elle pèse bien une livre...

Point de Françon encore...

Pauvre père Agathon, voyez comme il est cassé!... Dirait-on que ça n'a que cinquante-cinq ans?... Brave homme, brave homme! Si j'avais de l'argent pour ton Frédéry que je déteste, va, je ne laisserais languir ta main vide !... Il tâche à rejoindre l'Agathonne... 11 l'appelle: — « Agathonne ! Agathonne! )) — Elle l'attend. Elle lui donne le bras... Savez-vous qu'il y a bien trois quarts d'heure d'ici à Mirande, et trois quarts d'heure quand on est sur l'âge et si malheureux!...

Allons, courage, Éran, il te faudra, h l'égal de Notre-Seigneur, aux Oliviers, boire le calice jusqu'à la dernière goutte, car s'avancent Félice et Fré-

déry... Ils vont, penchés l'un vers l'autre... Ils prennent à travers champs, pour arriver plus tard à Mirande, n'ayant le temps, s'ils suivaient le droit chemin, de se raconter leur bonheur... Ah! heureuse Félice, heureux Frédéry, vous me tuez!...

Les vieux Agathon, je les vois encore ; ils ont fait quarante pas à peine. Quant à Félice et à Frédéry, disparus ! Au début, la vie vole ; elle se traîne sur la fin...

Ah! Françon... Mais quel est cet homme tout petit et tout sec qui la suit?MalgrisonI... Halte-là, mon compère, halte-là !.••

Le chemin qui descend de Navacelle à Soulaget est un véritable chemin à.Q patte-courte, étroit, glissant et droit comme une couleuvre se tortillant aux pierres. Jugez après cela si, en tels détours penchés, on peut courir et se hâter. Sauf les enfants qui, ayant vif-argent en le corps, cabriolent quand même au risque de se casser les membres, nécessité est aux autres personnes de ralentir le pas. Quant aux vieillards, une longue habitude et le bâton ne les tirent qu'à grand'peine de ce méchant endroit.

Ceux de Madières, de Mirande, de Soulaget, du Mas-Bornat étaient passés, et restaient tant seulement en haut de la pente l'homme de Nadalet et Françon. Comme la pluie des jours avant avait rendu le sentier plus dangereux encore, Malgrison ne s'y engageait qu'avec des précautions infinies, s'appuyant tantôt contre le granit surplombant la

route, tantôt sur le bras de Françon, que ce manège, pour dire vérité, ne paraissait amuser beaucoup.

Moi, désirant gagner du temps pour surveiller mon -monde, j'engageais mes pieds en tous les trous de rencontre, et, les y ayant embourbés jusque par-dessus les chevilles, je les retirais lentement, puis les essuyais plus lentement encore avec quelques herbes arrachées çà et là dans les fentes du rocher.

Cependant, fatiguée de son vieux galant, peutêtre aussi prise de honte devant moi, Françon, malicieuse comme l'est toute femme depuis le Paradis Terrestre, conduisit Malgrison vers un tas de terre grasse, et^ quand les deux semelles de l'usurier furent collées au sol, le plantant là brusquement^ elle me rejoignit, toute riante et toute follQ.

« Vilain avaricieux! s'écria-t-elle, se retournant vers l'homme de Nadaletet lui tirant une révérence moqueuse.

— Françoise ! ma Françoise l geignit Malgrison.

— Je ne veux être aucunement votre Françoise, répliqua-t-elle.

— Donc tu m'abandonnes?

— Donnez-moi cent écus.

— En veux-tu vingt?

— Non.

— Tu en auras trente, si tu me tires de ce mauvais pas, Françonnette.

— Non, non!

— Je mets cinquante.

— Cent, ou je vous laisse empoché dans la boue jusqu'à l'arrivée de votre servante de Nadalet.

— J'ai mon rhumatisme, pitié !

— Cent écus I

— Il va faire nuit, et...

— Cent écus !

— Ah ! coqume, s'écria-t-il, tu as juré ma mort. Eh bien ! tue-moi ; mais sache qu'un denier ne te retournera de ta méchante action. Ce néanmoins, réfléchis auparavant que de m'exlerminer. Dis-moi, fille de damnation, en quel sac passeras-tu ta main, une fois que je serai parti de l'autre côté de la terre? Va, va, la famine te visitera et elle ne manquera, malgré tes vices, de t'étrangler en quelque coin, s'il est une justice au ciel !... »

Je ne pus me tenir de placer mon mot. « Monsieur Malgrison, dis-je, cent écus ne sont la mort d'un homme comme vous, et...

— Ah ! chevrier, si , donnant trêve à ta langue, il te plaisait me soulever un peu dans tes bras... Voici un écu de cinq francs pour toi ! »

Glissant la main au gousset, il en retira la pièce blanche et me la montra.

Je lui répondis :

« Monsieur Malgrison, le service que vous me demandez ne vaut un écu, et je vous tirerai d'embarras gratis, mêmcment, en considération de vos

ERAN. i33

douleurs, je vous porterai sur mon dos jusqu'à Nadalet, si, ayant fait cela pour vous, il vous est agréable de faire pour moi une chose petite comme un œuf.

— Quoi? quoi?

— Non guère loin d'ici, derrière ces noyers, sur ce roc saillant à la montagne, se voit Mirande. Là sont gens plus englués en le malheur que vous en cette terre mouillée. Point je ne vous demande de faire remise aux Agathon de l'argent qu'ils vous doivent. Eux-mêmes, trop honnêtes et trop fiers , ne le voudraient. Seulement, me semble-t-il, la métairie de Mirande, laquelle rapporte gros, ayant Vabouquissage en sus des récoltes, vaut plus de huit mille francs. Pourquoi donc ne point prêter encore deux mille francs pour la délivrance de Frédéry? Vrai est que, l'autre soir, je vous ai moi-même donné conseil de laisser partir Frédéry dans les régiments. Mais, je vous le confesse, à ce" momentlà je n'étais maître de ma tête ; puis Frédéry n'ayant mis encore la main aux billets de la mairie, on ne connaissait lequel se glisserait en ses doigts. Vous savez, à malheur éloigné on fait grimace joyeuse, à malheur prochain on demande merci. Que voulezvous? J'aime l'Agathonne, j'aime l'Agathon, et le chagrin qu'ils montrent pour leur fils tombé, me fend ensemble l'âme et le cœur...

— Françoise, je t'offre septante écus I Le Démon n'en demandera davantage, dit l'usurier, ne répondant aucunement à mes discours. .

134 LE GHEVRIER.

— Le Démon! m'écriai-je , rej^ardant celte fille dont les joues étaient blanches comme fleurs de châtaigniers... Vous quêtez donc des écus pour le Démon, belle Françoise? » ajoutai-je.

Ne m'écoutant, elle avait remonté le sentier cl rejoint Malgrison.

« Si je ne lui restitue la somme entière, il viendra m'enfourcher en mon lit, et vous n'aurez plus votre Françonnette pour vous aimer, lui dit-elle.

— Mais cent écus ne sont en mon gousset, fillette, murmura-t-il.

— Ne m'avez-vous point répété jadis que vous n'alliez aux offices du dimanche qu'afin de prêter de l'argent à ceux de la paroisse dont l.es affaires sont venues à mal ?

— C'est vérité; aussi le sac a-t-il été vidé aux mains de tout ce monde des environs.

— El point de miettes en le fin fond du sac? demanda la fille des Fontenille , dévisageant son homme.

— Point de miettes.

— Voyons ! »

Ce disant, ses deux mains tombèrent en le gousset de Malgrison.

« Au voleur!... Cheyrier, à moi !... An voleur!... Les gendarmes.... »

Se débattant pour défendre .ses pièces jaunes et blanches, l'usurier, qui ne sentait plus son rhuma-

tisme, tenta tels efforts que, ses pieds se décollant, il se trouva libre.

Mais si l'avarice avait dégourdi les jambes du bonhomme, point ne sauva-t-elle ses écus. Françoise, les mains pleines, s'encourait au long de la pente, et je n'avais fini de rire, Malgrison n'avait fini de s'exclamer, que déjà nous la perdions de vue.

Ne soufflant le mot, je donnai le bras à l'homme de Nadalet, lequel, encore qu'il eût désempêtré ses pieds, ne me paraissait guère solide sur ses ergots. Comme vieux amis, nous descendîmes jusqu'au dernier détour le tant joli chemin de Navacelle.

« N'aie crainte, chevrier, elle me payera ça ! dit l'usurier à qui le sentier moins rapide et moins pierreux rendait haleine plus longue.

— Et que pourrez-vous lui faire?

— Penses-tu que le gouvernement ait établi des gendarmes au Caylar pour étriller tant seulement leurs chevaux ?

— Vous savez bien, monsieur Malgrison, que les gendarmes n'arrêtent point tous les voleurs de la paroisse î

— Donc tu en connais?...

— Soyez tranquille, on ne reprocha jamais à l'Éremberte de m'avoir coupé le fil de la langue, car je ne parlai de ma vie au préjudice de personne.

— Au fait, cela ne te pourrait être que fort dommageable.

— Raison pourquoi les taupes m'auront reçu eu leur pays sous la terre, avant que parole sorte de ma bouche pour confesser aux gendarmes que nous avons, en la paroisse, des hommes, lesquels, sous couleur de prêter de l'argent aux malheureux, les mangent et les dévorent jusqu'au dernier morceau ; lesquels, comme la grosse araignée des bois, accrochent leur toile sur vingt, trente fermes ensemble, et, au lieu de mouches et de frelons, prennent à leurs fils les plus braves et les plus vaillants agriculteurs de la contrée.

— Ton avis est que je ne dois point dénoncer Françoise à la justice?...

— Me garde le bon Dieu, accusant ces hommes qui font pâture du bien d'autrui, d'avoir osé penser à vous, monsieur Malgrison. Vous, vous êtes un homme humain, et ce ne sont pas les malheureux Agathon que vous accablerez à la mort, en leur refusant deux mille francs...

— Devine pour qui m'a pillé cette fille?

— Peut-être, avec quinze cents francs^tant seulement, le marchand d'hommes...

— Pour le Démon...

-** Terminerait l'affaire de Frédéry...

— Elle a rendez-vous avec le Démon, mardi...

— Ce marchand d'hommes, voyez-vous...

— Chevrier, tu témoigneras au tribunal qu'elle m'a volé...

— Si vous m'appelez en justice pour témoigner.

ÉRAX. <37

m'écriai-je, éclatant, je jurerai ne connaître qu'un voleur en toute l'étendue du Larzac : Malgrison, de Nadalet. Non, jamais, aux monts Garrigues et peutêtre en toute la France, homme ne fut vu plus dur et plus cruel. Aussi bien je vous engage à ne trop vous approcher de moi pour chercher appui, car l'envie me brûle de vous écraser sous mon pied comme une méchante bête qu'on rencontre en son chemin. Malheur I si vous causez nouveaux dommages ou chagrins aux Agathon ! Je ne garde plus les chèvres à Mirande, mais je garde les Agathon, qui sont toujours comme père et mère à moi, et Félice avec, et mêmement Frédéry. Je ne vous en chante pas plus long sur cet air. Bonsoir ! » Gela dit, je pris mon élan devers Soulaget.

Les cailles ne tombant rôties à Souîaget et ma bourse sonnant creux comme estomac qui brame la faim, l'idée à Baduel était que je devais travailler. Moi, je ne me sentais courage à nulle entreprise et même j'avais prié mon oncle de me laisser en repos. Mais lui, sans tenir compte de ma volonté, était parti le matin pour Navacelle, où, rencontrant Cancalon, le meunier du Mas-Bernat, il lui avait demandé si de son côté ne se trouverait d'aventure besogne à mes deux bras.

Cancalon me connaissait. Portant farine à Mirande, il m'avait vu maintes fois et savait que le travail et moi vivions en bonne amitié. A la sortie des vêpres, il en alla si bien des raisonnements de Baduel et du meunier, et ils s'entendirent si merveilleusement sur le prix de mon loyer, que, croyant me ramener en sa faiinière, Cancalon suivit mon oncle jusqu'à Souîaget. Rentrant en ma

hutte, à nuit close, je les avisai l'un et l'autre sis devant le feu, les pieds tranquillement posés sur mes landiers et devisant,

« Voici notre garçon ! » dit Baduel.

Le meunier vint à moi, me regarda dans le blanc des yeux à la lumière du foyer, puis jetant ses deux mains sur mes épaules, me grimpa brusquement au long de l'échiné.

« Me prenez-vous pour l'Ane-Rouge, par exemple?» m'écriai-Je, sautant et ruant à cette fin de renverser mon cavalier.

Mais lui, agrippé fortement de ses dix doigts à mes habits , voire à ma chair, resta solide à son poste, et, ne faisant cas de mes paroles non plus que de mes ruades, se retourna vers mon oncle.

« Il est fort, l'enfant, il est fort! lui dit-il.

— L'affaire est-elle conclue? demanda Baduel.

— Encore une minute, une minute tant seulement, » répondit Cancalon.

11 me planta ses genoux aux reins à me briser les côtes. Sentant craquer toute la machine, je pris mon élan vers la porte ouverte, criant, furieux, affolé, mais portant toujours mon homme en croupe.

J'avais fait cinquante pas que possible ne m'avait été de me débarraser de ma charge. La chute d'eau des Fontinettes hurlait devant nous.

<( Si vous ne lâchez prise, Cancalon, je trébuche en les Fontinettes, » murmurai-je à voix entrecoupée.

Incontinent il glissa sur le sol, tout au bord du précipice.

« Pour lors il te fâche que je l'essaye? me dit-il.

— Je suis homme à deux pieds, non bête à quatre pattes.

— Je n'embauchai jamais garçon de moulin sans connaître sa force.

— Je ne veux être garçon de moulin.

— Balles de farine sont lourdes, chevrier, sans* compter sacs de blé, lesquels pèsent plus que fagots de frêne ou brassées d'esparcette et de sainfoin.

— Je n'ai souci de vos sacs non plus que de vos balles.

— Par ainsi ne te plairait métier de meunier?

— Je suis chevrier dans la montagne.

— Mais chèvres de Mirande ont trouvé nouveau pastour.

— Je trouverai, moi, nouvelles chèvres.

— Quarante écus par an, voilà les gages.

— Cent si vous voulez, mais vous ne m'emmènerez davantage au Mas-Bernat.

— Baduel t'ayant engagé à moi, tu me suivras!

— Prenez Baduel, je vous le donne.

— Tu ne mettras donc de ta vie les mains à nulle besogne, Éran? dit mon oncle, arrivant à nous.

— Bonsoir la compagnie ! » répondis-je.

Je regagnai ma hutte, laissant mes deux hommes se regarder étonnés.

Déjà je soulevais la cadole de la porte, et, la tête brouillée par mille pensées ensemble, j'allais enfin trouver quelque repos et revenir par la mémoire à Malgrison, à Frédéry, à Félice, à Françoise, quand j'entendis des pas au long du sentier. Un cheval au galop eût fait moins de bruit que Gancalon s'encourant après moi.

« Que me voulez-vous encore? lui demandai-je.

— Une question : ayant vécu à Mirande avec Frédéry, comme lui tu dois aimer fillettes. Aimes-tu fillettes, Éran?

— La semaine des quatre jeudis, je répondrai à vos almanachs.

— En mon moulin, femmes et filles sont en abondance tout au long de l'année. Il en vient jusque du Caylar moudre leur blé chez nous. Les plus nombreuses ont cheveux bruns, comme il est ordinaire à nos Cévenoles ; mais quelques-unes, principalement celles descendues de la montagne haute, du côté de Saint-Maurice, portent chevaux luisants et jaunes semblablement à la fleur de nos genêts. Et puis, quels yeux doux! Quelle peau blanche I... »

Pensant à Félice, blonde comme un épi mûr, je sentis mon cœur partir pour l'autre monde, et, crainte de tomber, j'ouvris la porte pour aller me seoir en ma hutte. — L'autre me suivit.

«A toutes ces filles, à toutes ces femmes fraîches et jeunes, continua-t-il, point n'est difficile au garçon du moulin de conter sornettes amoureuses.

Criblant leur blé, le lavant à l'eau des Fontinettes, puis rétendant au soleil sur mes toiles blanches, elles ne songent à mettre à l'abri du regard des hommes leurs jambes rondes, leurs bras potelés, leurs beaux cheveux dénoués par le travail et flottant librement au long de leur col. De vrai, c'est éjouissance céleste de voir tant jolis trésors, et moi, le moulin allant son tic-tac, je passe des heures en telles contemplations de Paradis. Ainsi tu feras, me suivant au Mas-Bernat. Et puis, si quelqu'une de ces jeunesses, le soir venu, te dit de l'accompagner jusqu'à son endroit, peur du loup, je ne me fâcherai mie d'apprendre que toi-même es devenu loup en le bois et as mangé la brebis. »

A tels devis déshonnêtes, le sang me monta aux oreilles, et sûrement mes joues rougirent pareillement à des charbons embrasés.

« Gancalon, vous êtes un méchant homme, lui dis-je, faisant un pas vers lui, et ma volonté est que vous sortiez incontinent de chez moi. »

11 croisa ses bras sur sa poitrine , me regardant avec des yeux moqueurs. Comme le vin qui bout en la tonne après vendange fait sauter la bonde, sauta le couvercle de ma colère.

« Meunier, fis-je, retroussant les manches de ma chemise, vous êtes un homme fort, le plus fort du Larzac, et peut-être de tous les monts Garrigues. Eh bien! si vous ne passez au pied levé le seuil de ma porte, dussiex-vous sur vos genoux

me rompre les côtes comme ételles de noyer sec, moi Éran , je m'en vas vous appliquer mes deux mains sur le visage et partout où je trouverai place sur votre corps. Je suis libre de travailler où il me plaît, entendez-vous? Retournez au Mas-Bernat^ et ne m'agacez les esprits avec vos méchants propos sur les filles et les femmes des environs, desquelles je ne me soucie non plus que de vos toiles blanches et de votre moulin.

— Il faut donc m'en aller comme ça tout seuil murmura-t-il à voix radoucie.

— Il le faut.

— C'est grand dommage à toi , Éran , de ne point apprendre mon métier : tu es un garçon si courageux, si esprité!... Tiens! je t'aurais enseigné à repiquer les meules...

— Gardez les pics pour vous; mes mains, coutumières du bâton de berger, les trouveraient trop lourds. Bonsoir I

— Bonsoir, chevrier »

Il recula de quelques semelles, et je refermai lestement la hutte.

Nous autres, les Cévenols, nous aimons le travail. Comme les petits des perdrix, lesquels, pour chercher pâture s'encourent à travers champs, l'œuf d'où ils viennent de sortir encore collé à leurs plumules naissantes, les enfants de chez nous finfssent à peine de téter que déjà, pour gagner vie,

ils besognent de leurs quatre membres. Ah! c'était bon les tétins gonflés de lait de la mère, et je ne me fusse lassé de boire à la fontaine blanche de l'Éremberte, puis de dormir douillettement en ses bras I Mais Dieu n'a voulu que les mères s'épuisent à la mort pour leurs petits , et le tour arrive aux petits de porter aide à la maison. De vrai, grande force n'étant donnée aux enfants, ils ne peuvent ni faucher luzerne avec la faux, ni élaguer châtaigniers avec la hache, ni tracer sillon avec la charrue. Aussi, n'ayez crainte, est-ce à des ouvrages moins pénibles qu'on les adonne, tels que garder oies ou dindons en la prairie, et, quand le poignet petit à petit s'est raffermi, toucher les bœufs au labour ou gauler, à la saison d'automne, les basses branches des noyers.

Voyez nos montagnes! Ayant reçu l'existence parmi ces rocailles énormes , je trouve beau mon pays ; mais combien triste et pauvre ne doit-il pas sembler à l'étranger qui d'aventure le traverse I Au fait, Dieu aurait pu nous donner moins de rochers et plus de terre. Mais il est le maître et je ne lui demanderai pas le pourquoi de la création du monde. Si une fourmi, voire toute une fourmilière, quand vous chassez aux monts Garrigues, vous arrêtait, vous interrogeant sur l'abat des pailescow'tes ou des grives, peut-être ririez-vous, peutêtre, (m mauvaise humeur, poseriez-vous le pied sur les insolentes. Faisant plaines et montagnes,

Dieu suivait son idée divine, et moi, plus soucieux de sa miséricorde que de sa colère, je me tais, attendant le ciel pour tout savoir de sa bouche, car il nous dira tout : il l'a promis à M. AJquier.

Oui, monsieur, le pays est triste et pauvre; oui, monsieur, la culture est de profit misérable chez nous, la terre se mêlant toujours au gravier et le soc de la charrue se brisant souvente fois contre les durs granits. Raison pourquoi Cévenols , dès le berceau, s'endurcissent le corps à la peine, et deviennent à tel point vigoureux qu'ils labourent ce Larzac empierré, comme, au Pays-Bas, à Cassan ou à Florensac, par exemple, les agriculteurs travaillent leur campagne bénie du ciel.

Là-bas , du côté de la marine , on ramasse écus et louis en les champs , ici viennent quelques sous de cuivre. Et encore quelles sueurs! Quels efforts pour arracher à notre sol ingrat l'orge, le blé, les châtaignes et les foins !

Moi, autant qu'un autre, plus qu'un autre, je m'étais escrimé de m^s bras à Mirande, et, les Agathon ne se taisant sur ma vaillance, j'avais le bruit d'être un rude travailleur, de m'entendre à toutes besognes, à celle des champs comme à celle des bêtes. Ghevrier, c'était le métier de mon goût; mais point je n'étais incapable de lier les bœufs et de labourer Sauve-Plaine. La faux non plus ne me faisait peur, et mes mains avaient, à la mois-

son dernière, manœuvré la faucille à m'attirer les compliments de tous les vieux sur le sillon. Meunier je fusse devenu, la volonté m'y poussant, et meules j'eusse repiquées en perfection, si m'eût vu le Mas-Bernat. Mais le travail , autrefois plaisir pour moi et consolation à tous mes chagrins, je le fuyais maintenant. Encore que la misère menaçât de me tuer en ma hutte, je n'avais le courage de lever le bras pour me gagner du pain. Comme un levron frappé à mort qui ne peut ramasser ses jambes pour courir et regarde couler son sang, moi, par la blessure faite à Mirande, je considérais s'en aller ma vie... 0 Félice, Félice, je suis devenu fainéant, donc je vais mourir... Adieu!..

Après telles réflexions et autres avec moi-même, me fut avis que je ne devais point m'en aller encore de cette terre , et que , m'aidant un peu moimême à secouer mon chagrin , peut-être à la longue m'en délivrerais-je à mon souhait. Femme ayant fait ma maladie , femme serait le médecin , et Françon de Madières me ramènerait à bien, m'ayant mis à mal l'Hospitalière de Mirande. Maintes fois j'avais pensé à cette fille des Fontenille; mais, sa mauvaise renommée insinuant goutte de poison en la pomme tentatrice, j'avais laissé la pomme suspendue à sa branche et répondu par une grimace aux discours du Démon de l'Enfer.

Ce néanmoins, pour vrai, Françon me tenait les esprits grouillants, et je ne pouvais empêcher mon corps de frissonner d'aise, me rappelant, en le chemin de Navacelle , le pillage par la fille de Ma-

dières de rhomme de Nadalet. Ce frissonnement, lequel me faisait trembler sur pieds, comme le vent un roseau des Fontinettes, m'en disait sur l'amitié des hommes pour les femmes plus long que je n'en désirais savoir, me donnant à connaître que, l'âme s'étant éprise d'un côté, le corps, lui, se pouvait éprendre d'un autre.

Vrai est que, Félice possédant toute mon âme, Françon possédait tout mon corps, et si bien que je rêvai, la nuit durant, de cette fille de Madières. Le jour levé, mes résolutions étant délibérées, je préparai mon équipage, à cette fin, comme il en avait été convenu, d'aller attendre Françon, le lendemain mardi, en le sentier où, certain soir, je l'avais dépouillée. Derechef, je jouerais le rôle de Démon pour toucher les écus de Frédéry, puis je ne me priverais d'accoler la fillette. Elle refusant mes embrassements, je lui montrerais mes cornes d'Enfer, et, par effroi, la gagnerais à me rendre caresses d'amour. Tout compté, il fallait bien, en quelque manière, puisque ne voulait mourir le malade, entreprendre sa guérison.

Le grand Érembert, peut-être trouvant sa peau de bique trop dépenaillée pour paraître devant le Juge, au jour de la résurrection, ne l'avait prise sur son dos au cimetière, et avait préféré un bon drap de toile de genêt fraîchement passé à la les? sive. Je jetai cette peau sur mes épaules, puis en

le fond de la hutte, sous la huche où tramaient sabots fêlés, souliers hors de service, ferrailles de toute sorte, je cherchai si, d'aventure, je ne découvrirais cornes de chèvres ou de boucs , voire de brebis ou de moutons. Rien à ma convenance ne me sautait à l'œil parmi ce tas de vieilleries, et déjà je songeais à demander aide à Baduel, quand, à une ficelle suspendue derrière la porte, j'avisai long chapelet de cornes. — Voyez-vous, monsieur, bouchers ne sont à Soulaget non plus que boulangers, et chacun faisant son pain, chacun de même fait sa viande à la fête patronale pour rassasier son monde. Raison pourquoi, dans toutes les maisons, en quelque coin, se trouvent ramassées cornes et peaux des bêtes tuées.

L'Éremberte aimait les bêtes, et si, de son vivant, vous fussiez entré en sa hutte, vous Teussiez plutôt prise pour une basse-cour que pour la demeurance d'une personne honnête et convenable. Poules picoraient sur la table, pintades sautelaient sur les chaises, lapins grignotaient sous le bahut, dindonneaux becquetaient au long des murailles; et ce n'était rien encore quand le cochon , groin levé et queue frétillante, ne venait pas s'épater lourdement au milieu du plancher. Mais les petits animaux auxquels de préférence l'Éremberte donnait toute son attention, c'étaient les poussins. La couvée éclose, il fallait voir avec quelle amitié elle la soignait! La mère couveuse était jalouse, et tel-

lemont que l'Éremberte pétrissant des débris do châtaignes pour les petits affamés, elle recevait plus d'un coup de bec sur les doigts. Que voulezvous? Toutes les mères se ressemblent, Dieu leur ayant bâti môme cœur en la poitrine et elles n'aiment que les étrangers touchent à leurs enfants. La sébile de hêtre où rÉreraberte brouillait les châtaignes était encore là, sur le perron du foyer. La regardant, il me parut qu'elle me coifferait gentiment en Diable , et qu'il ne serait point difficile d'y planter les cornes de mon chapelet. Trous furent creusés incontinent, et, les y poussant de force, mes cornes de bouc tinrent men'eilleusement en mes entailles.

La peau de bique au long de l'échiné, sur 1 1 tête la sébile aux poussins tout encornée, je m'approchai du miroir de l'Éremberte appendu au chevet du lit. J'étais le Démon, le véritable Démon de l'Enfer, et, je m'en souviens encore, bien que tout ceci fût chose plaisante et de nulle conséquence là-haut pour mon salut ou ma perdition , je fis vitement le signe de la croix... Aïe! quelqu'u:i a ouvert la porte de la hutte...

« Carnaval est passé, Éran ; c'^-m i ^ i ... uple? me dit une voix dolente.

— Non, père Agathon, répondis-je, je ne suis point fol, et je n'ignore aucunement ç(ue nous •sommes en carême à cette heure.

— Pour lors, que signifie pareil déguisement?

— Des bandes d'oiseaux ravagent les jardins de mon oncle Granier : un homme de paille, portan*, peau de bique et chapeau cornu, leur donnerait frayeur peut-être.

— Tu travailles chez ton oncle Granier?

— Hélas! on ne vit de l'air du ciel, père Agathon. Aux pauvres gens travail est pain.

— Donc on ne te reverra plus du côté de Mirande?

— J'aime Mirande, cause de l'Agathonne et de vous; mais j'aime mieux Soulaget, cause de l'Éremberte et de tous les miens.

— La chose est bien délibérée?

— Délibérée comme la mort de Notre-Seigneur, quand, personne ne l'y contraignant, il voulut mourir pour nous sur la croix.

— Lors voici trente écus , le demeurant de tes gages.

— Trente écus !

— lis sont à toi.

— A moi! père Agathon. Songez que je vous dois le double et le triple de trente écus. Non, non, argent de Mirande brûlerait ma main, et je n'y toucherai de ma vie.

— Jamais je ne reprendrai cette somme.

— Ah! père Agathon, s'il vous plaît... »

Sur la table il posa l'argent. Je saisis en mes doigts la pile d'écus et la glissai dans son gousset. Empêchant mes yeux de pleurer, je dis à ce vieux :

« Pensez-vous, père Agathon, que, venu chez vous à huit ans, quand je ne pouvais encore mener les chèvres paître à la montagne, j'aie fait force besogne à Mirande? Vous avez donc oublié que, en mon lit des étables, je dormais comme un petit loir, et que jamais je n'étais prêt, le matin, à larguer la cabrade? Ce néanmoins, aux champs, je trouvais soupe en le bissac, et oignons doux, et souvente fois tranche de lard cuit ou rondin de saucisse. Moi, je mangeais à pleines dents, ne m'informant si pitance était bien gagnée. Mais maintenant j'ai grandi, père Agathon, et, avec ma taille, ont grandi mon cœur et ma connaissance. Je me souviens de vos bienfaisances à moi et àTÉremberte pareillement, car vous l'assistâtes aussi, cette pauvre malheureuse Éremberte... Soyez tranquille, je ne voudrais abaisser votre fierté et je ne refuse aucunement de prendre mon argent; mais, n*en ayant besoin à cette heure, je vous prie tant seulement de me garder ces trente écus. Oh î je ne manquerai d'aller les chercher à Mirande un jour, et je ne vous les laisserai à l'éternité du monde... »

Le père Agathon ne répondit le mot. Il me prit les mains et me les serra à me démancher les poignets.

« Ton oncle Granier, à tes repas, te baille-t-il au moins écuelle pleine? me demanda-t-il enfin.

— Pain et provisions à mon goût sont en abondance chez moi, répondis-je.

— L'Agathonneveut quetu retournes chez nous, si farine manquait jamais à ton moulin.

— Brave Agathonne ! »

Mes yeux débordaient de grosses larmes.

« Adieu, Éran! me dit-il, passant le seuil de ma porte.

— Bonsoir, père Agathon, et des compliments par là-haut à l'Agathonne, à Frédéry, à cette Hospitalière et mêmement, si ne vous pèse ma commission, à mon bouc, à Sacripant l..i »

Il partit.

Le soleil marquait quatre heures de relevée , et je n'avais encore posé miette sous la dent. J'ouvris la huche : un morceau de pain, le dernier de Baduel, était là sur la planche. Dieu sait si je fis la petite bouche et si j'attendis l'écuelle pleine de l'oncle Granier, — une menterie de moi à ce brave homme de Mirande.

La lune n'est enflammée si chaudement que le soleil, et, marchant sur les nuages parmi les étoiles, on la peut regarder avec les deux yeux. Donc , tête encornée et dos hérissé semblablement à une bête, je m'en allais à travers la campagne, tirant toujours vers le chemin creux où je devais rencontrer Françon. Quelle nuit doucement éclairée, silencieuse et tranquille ! L'eau des Fontinettes brillait en le bief profond tout comme la lame de mon couteau passée sur la pierre, et les arbres en repos par suspension des grands vents laissaient voir sur leurs braiiches plus d'un oiseau endormi et roulé en boule. Pauvres jolies bestioles! elles ne remuaient, ni ne chantaient, tête ramenée sous l'aile et pattes repliées sous le ventre. Par exemple, franchissant les Fontinettes, pour gagner le haut du Larzac devers Madièrcs, j'ouïs soudain un hibou. Ohl que joyeusement je m'esclaffai de rire!

Yoyez-vous, monsieur, encore qu'il ne soit beau avec .ses six plumules au front, tout son corps barré de gris et de roux, son bec noir, ses yeux jaunes, le hibou est un oiseau en bénédiction chez nous. Lui sifflant sa note triste aux rochers des monts Garrigues, les neiges fondent et le printemps arrive, en compagnie de l'herbe nouvelle et des étables pleines de chevreaux.

Debout sur un bloc de granit, j'écoutais... La lune, faisant la chose exprès pour m'effrayer, envoyait là toute sa lumière, et à tel point que, sur le roc aussi large qu'épais, mon ombre s'étendait longue à l'égal du clocher de Navacelle. Là-bas ma tête , puis mon bâton en ma main , enfin mes jambes qui n'en finissaient jamais. Ce voyant, les genoux me flageolèrent ; puis l'épouvantement me gagnant le bras droit, mon grand bâton tomba sur le rocher. Ce bruit, quoique léger, retentit en la tranquillité de cette nuit printanière , et soudainement quelque chose me passa au travers des jambes. Je sautai comme un chat maigre...

Monsieur, voyez-vous ce levron qui s'encourt au long des granits? Mon bâton frappant la roche nue l'a délogé de son terrier. 11 bondit, vole, tant grande lui est la peur de quelques grains de plomb sur la queue... Mais la sébile aux poussins de l'Éremberte glisse tout à coup de ma tête, et contre la pierre dure se brise une de mes cornes en morceaux. Puis j'ai senti comme le vent d'une

aile sur mon visage. Je tremble... Je ne vois lien... Je ramasse mon bâton et le lève à tout venant...

Le hibou est très friand de chair fraîche. PattescowHes lui faisant défaut, il attaque et mange mulots, campagnols , toutes manières de rats sauvages. Le voyant en un trou du rocher, vous le prendriez, à sa mine de pauvre, pour le plus innocent des animaux de la création. Méfiez-vous! comme certains humains, il n'a de grossier que la veste. En le fond, cet oiseau est plus fin et plus méchant que pas un. Non, vous ne croiriez jamais quel courage lui donne son appétit. Écoutez ceci, et vous saurez que le hibou est bête aussi féroce que le loup :

Rarement chèvres chevrotent aux champs. Vrai est que métayer et pastour, craignant que les chevreaux ne tombent sur quelque roche aiguë ou en des ronces piquantes , car nature pressant les mères ne leur laisse toujours le temps de choisir un endroit propice, retiennent aux étables celles touchant au terme de leur grossesse, et là elles mettent leurs petits au monde sur une litière fraîche et molle. Mais il advient quelquefois que telle bète, dont le ventre maigre attristait le chevrier, et qu'on larguait chaque matin à travers champs, ne prenant pour elle non plus de précautions que pour un bouc, s'arrête brusquement au milieu du sentier

et là dépose , sur la pierre ou le gazon, un beau cabri bêlant ou tétant.

Moi, gardant le troupeau de Mirande, j'avais une chèvre maigre à souhait. Encore qu'elle mangeât autant qu'aucune de la cabrade^ elle engraissait comme une araignée, laquelle, faisant si grand abat de mouches et de moucherons , pourrait, me semble-t-il, avoir aux jambes plus gros mollets. Revêche au bouc, qui l'eût aimée, cette bête n'avait chevroté depuis trois ans , et , la quatrième année menaçant de tirer vide de profit comme les autres, nous étions, à Mirande, décidés à la vendre, vienne la prochaine foire du Gaylar, quand, un soir, comptant mes chèvres, point je n'avisai mon ingrate. Où était-elle? Le loup me l'avait-il volée? A Frédéry et Félice batifolant en la cour, j'abandonnai le soin de fermer la claire-voie des étables, et je travaillai du talon devers les endroits où, ce jour-là, avait pâturé la cabrade.

La nuit était faillie , quand mon pied toucha Sauve-Plaine. Ce néanmoins , je ne m'arrêtai , gagnant toujours le haut Larzac , où mes bêtes avaient brouté, la journée durant, les herbes âpres et dures de la montagne. J'arrivai sur les grands rochers noirs qui entourent cette vallée d'une épaisse muraille. La lune se levait, et possible me fut de fureter parmi les rocailles énormes. Je ne vis nulle chèvre.

« Belle l belle! » m'écriai-je.

Pas de réponse... J'arpentai le plateau dans tou! les sens, ne voulant retourner seul à la ferm Rien...

Mon bissac ballait au long de mon échine, et,. en mon bissac, ma flûte à cinq trous cliquetait. Cette flûte toute neuve était plus aiguë que pay une , l'usage de la voix ne l'ayant encore adoucie.: Je pris ma flûte et sonnai. Le plateau demeurant" en paix sous le ciel étoile, ma musique porta loin, et du milieu des granits me revint un bêlemenl lamentable...

« Me voilà, ma fille... »

- Je bondis sur la pointe des rochers...

En deux minutes, j'avais rejoint ma chèvre. Elle était toute saignante.

« Le loup t'a donc mordue? » lui dis-je.

Elle bêla. Ce bêlement bien connu de mon oreille, qui s'entendit toujours au langage des bêtes, m( disait qu'elle avait mis bas. Tàtant le sol de mj main, je cherchai le chevreau et le trouvai. Je l'amenai à la lumière. Ciel ! sa tête était trouée l l'endroit de la cervelle , et ses membres , humideî de son sang, ne remuaient mie. 11 était mort...

« Méchante mère! » fis -je, contraignant mî chèvre à se remettre sur pieds et la menaçant.

A ce moment , à l'égal de deux charbons , brillèrent les yeux d'un hibou non guère loin de mi bête , sur le rebord d'un rocher. Une pierre glissi sous mes sabots , je la saisis et la lançai de toul

ma force. Le hibou tomba. Le scélérat! A son bec pendait encore un lambeau de chair de mon pauvre cabri...

Pardonnez-moi, monsieur, si je m'amuse à ferrer cigales, le feu brûlant ma maison. Que voulez-vous? les humains sont si paresseux à supporter les malheurs, qu'ils ne manquent jamais une occasion dô s'en divertir. Et, de vrai, je vous le demande, oh était nécessité pour moi, mon cœur étant enflammé par Félice et toute la machine flambant avec, d'aller vous conter histoires de hiboux?

Allons, allons, malgré qu'on en ait, il faut retenir à cette Hospitalière, à ce Frédéry, à cette Françon... Aussi bien, voici la fille de Madières qui traverse là-bas la campagne pour aller attendre le Démon en le sentier convenu.

Vous comprenez bien que je ne recollai aucunement les morceaux de ma corne détruite et que je m'encourus à Françon de si loin que mon œil l'avisa.

Cette fille était sise sous les buissons embroussaillés, quand j'arrivai dans le chemin creux.

« Ne me faites de mal avec votre fourche , Démon, dit-elle, j'apporte une somme... »

Elle remua des louis d'or en son tablier.

Je baissai mon long bâton à cette fin de ne l'effrayer davantage. Puis , de ma voix de bête étranglée ;

« Et quelle somme apportez-vous , Françoise ?

— Dix-huit louis d'or.

— Donnez-moi le saint- frusquin tout entier rondement ! ))

Comptant une à une les pièces jaunes, elle les laissa tomber en ma main.

« Donc voilà le commencement et la fin des écus volés à Frédéry? dis-je, serrant le magot en mon gousset.

— Je ne tins compte jamais de l'argent reçu, et je ne sais ce que je lui dois en bonne justice.

— N'y a-t-il plus rien en le fin fond du tablier?

— Vienne la Saint-Michel de septembre, mes gages me seront payés chez la Fontenille. Je vous baillerai mes trente écus jusqu'au dernier liard.

— Et les souliers bronzés dont vous ne me fîtes restitution mardi?

— Vous trouverez là-dedans souliers bronzés , jupes de molleton, bonnets à rubans et fichus à franges pareillement. »

Incontinent, elle me montra un paquet. Le saisissant, je touchai les mains de cette fille. Elles étaient tremblantes et brûlaient comme fer rougi en un brasier... Ma tête s'en alla.

Tout d'un coup, le sang me remplit la poitrine, mes yeux devinrent troubles, je chancelai comme pris de vin, et, voulant m'engarder de tomber, je passai mon bras au long de la taille de Françon.

« Ne m'emmenez point! s'écria-t-elle.

— N'ayez peur, Françoise, n'ayez peur. » Et, toujours fol, je l'embrassai.

a Jésus... Sainte Vierge... Mon Dieu... Saints du Paradis... » balbutia- t-elle.

Soudain les genoux de Françon glissèrent sur l'herbe.

« Pitié I pitié I fit-elle , ne se pouvant tenir de pleurer.

— Que voulez-vous?

— Je demande que vous me laissiez retourner à Madières.

— Plus tard.

— La Fontenille est méchante et ne m'ouvrira la porte...

— Et ma fourche ! »

Je brandis mon bâton.

« A quelles fins me retenez-vous? reprit-elle. J'ai tout restitué.

— Non, non, jolie Françonnette.

— Par la sainte croix du bon Dieu ! je jure...

— Tu te moques de moi , la belle.

— Que voulez-vous encore?

— Ce que je veux! les baisers que t'a donnés Frédéry. Il faut me les rendre comme les écus, l'un suivant l'autre.

— Des baisers de moi au Démon !

— Semblablement à l'homme, Démon ne déteste fillettes. »

: 162 LECHEVRIER.

Et riant, en mes deux bras je relevai Franco n à demi morte de peur.

— Laissez ! laissez-moi ! balbutia-t-elle.

— Je t'aime, Françon , je t'aime d'amitié d'homme! m'écriai-je, la serrant plus fort.

— ((Notre Père qui êtes aux deux...)) balbutia-t-elle. Ces mots tombant de sa bouche, un frisson sub4t

me courut tout au long des membres.

« Que dis-tu? lui demandai-je.

« ... Que votre nom soit sanctifié... »

Mes mains, bien que vigoureusement croisées h l'entour de sa taille, à mon insu se dénouèren!.

« Finiras-tu tes complaintes? marmottai-je ; ne comprenant ce qui se passait en moi, mais sentant comme si j'allais tomber en pâmoison.

— ...Que votre règne arrive... »

Les bras me ballèrent au long du corps sans courage, et je restai debout devant Françon, plus tremblant qu'elle et plus épeuré.

« ... Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel... » ajouta cette fille.

Toujours récitant sa prière, et moi ne la retenant de nulle façon , elle essaya quelques pas dans le sentier, visant en droiture devers Madières. Émerveillé, je la regardais, et ne bougeais ni pieds ni langue. Finalement, je n'étais donc plus un homme de chair, amateur de son aise et de son plaisir? Non, monsieur, j'étais un arbre, ou bien une pierre, si vous préférez cela.

- Au surplus, sachez comment il en alla de ce miracle, car il y a miracle en celte affaire.

Au premier mot de Notre père murmuré par Françon, un bruit terrible se fit de l'autre côté du chemin creux, et, derrière les troncs des gros châtaigniers, je distinguai un homme grand, grand jusqu'à demain , avec une barbe couleur d'argent et des cheveux couleur d'or. Avisant tant beau personnage , nonobstant ma faim de loup , mes dents, qui commençaient à mordre chair fraîche, lâchèrent le morcea^u entamé.

Ah! monsieur, quelque friand que dût être le festin, le Seigneur me regardant, j'avais plus envie de tomber à genoux que de me rassasier. Et , en effet, Françon partie, car je ne l'empêchai aucunement, je tombai la face contre terre et j'achevai le Notre Père commencé. — Voilà tout.

Quand je relevai la tête , le bon Dieu escaladait la haute cime du Larzac , la route la plus courte pour s'en retourner au ciel. La lune et les étoiles, comme des lampes par milliers, éclairaient son passage. Il marchait d'un bon pas. Il me parut que des anges l'accompagnaient; mais je ne pourrais vous affirmer la chose, mes yeux étant un peu brouillés par l'émotion.

Le jour pointa à la crête des rochers. JFe fis l'appel de mes membres, tâtant s'il ne me manquait rien. J'étais entier.

Peau de bique repliée sous mon bras avec lo paquet de Françon, sébile rejetée en les broussailles, je me dirigeai devers mon Soulaget, tout heureux d'avoir évité la main droite du Seigneur, celle qui fait le plus de mal, au dire de M. Alquier, et fredonnant ce couplet de la romancine que vous connaissez :

L'alerte hirondelle Passe , trouant l'eau

De l'aile :

C'est le renouveau,

La belle, C'est le renouveau...

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