LIVRE TROISIÈME
FRANÇON
Quelle saison le printemps chez nous î Ah ! monsieur, comme le Larzac, si triste à cette heure, se fait gai, et gens de même, et les troupeaux avecl Neiges fondues , l'herbe verte embellit roches et guérets; la vie, la grande vie reprend à toutes choses. On ne sortait quasiment de la maison, occupés aux étables et dans les granges à mille racoutrages rustiques. Mais pelles sont emmanchées, appointés socs de charrue, émoulées serpes, cisailles, faucilles, et voici venue l'heure du travail. On s'encourt à la terre comme à un trésor. Et, en effet, quel trésor plus abondant au monde que celui donnant à chacun sous le ciel son boire et son manger! Non plus que les hommes, les bêtes, tant elles sont aises, ne se peuvent contenir à ce renouveau de la nature, et elles bondissent, et cabriolent
et bêlent joyeusement parmi les arbres et ^."- ■'-'zons frais.
A moi .une mélancolie me montait au cœur, voyant, à: ce printemps, tout le monde" en besogne aux champs, quand je gardais les bras croisés. Donc, Félice m'ayant mis chagrin en Tâme, ce chagrin, du même coup, avait tué tout mon courage d'homme? Pourquoi, au lieu de cette demeurance à Soulaget, où je ne faisais œuvre de mes doigts, ne point accepter gages en une ferme quelconque des environs? Xertes, chèvres ne manquaient au Larzac et dans les monts Garrigu* . puis était connu de bonne renommée le cheviii; des Agalhon ! Ces idées inquiétaient mes longues journéesen compagnie de Baduel, lequel ne trouvant toujours soupe à ma faim, ne prenait cesse de me pousser vers le moulin du Mas-Bernat ou finalement vers tel autre travail à ma fantaisie. Mais» mes nuits surtout se passaient en désolation. A peine dos, mes yeux avaient vision de lacampagn< . et là, en mes songes, m'apparaissaient nombreux troupeaux cheminant aux pentes du Larzac. J'entendais bêlements et voyais batailles joyeuses entre chèvres et bouquins. Combien cliquetaient h cornes et retentissaient les coups sur les front> 1 Maintes fois, ces caÔ7'arfes étaient gardées par un berger grand et beau comme un homme d'un autre pays; car les Cévenols ne sont avantageux de figure. Le plus souvent, lancées à travers la monta-.
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gne, ces bêtes allaient sans guide quelconque ;. longtemps elles marchaient à l'aventure, puis s'ar-. rêtant, elles me regardaient toutes ayant un air de me dire :
« Eh bien ! chevrier, nous t'attendons, viens-tu? »
Les louis d'or de mon gousset n'étant à moi,, encore que je les eusse arrachés aux griffes de cette fille de Madières, j'avais délibéré en mon esprit de les restituer aux Agathon. Comment arriver à la chose? Ma volonté ne s'accommodant de retourner à Mirande, crainte de quelque dispute avec Frédéry, me fut avis, tout balancé, de charger M. Alquier de la commission.
Un soir que j'étais plus mélancolieux que de coutume, cet argent me pesant toujours davantage à mesure que je le retenais injustement, résolution fut formée de partir le lendemain pour Navacelle. Malheureusement, mes rêves cette nuit troublèrent tellement ma connaissance, que, le matin venu, au lieu de tirer vers la paroisse et le presbytère, je galopai vers le sentier où, quelques jours devant, j'avais accolé Françon. Pensez donc! En mes songes, j'avais vu Félice me faisant signe et m'appelant en cet endroit...
Point je n'avisai l'Hospitalière en le chemin creux, et, l'ayant attendue longues heures, je ne la vis davantage arriver. J'eus le temps de compter les violettes sous la haie vive d'épines, mêmement
les brins d'herbe et les arbres plantés de l'autre côté du sentier.
Mais des pas font rouler les cailloux de ce sentier... Devinez qui vers moi s'avance à petites semelles. Ce sont deux femmes. L'une, vieille, cassée, s'appuie sur l'autre, plus jeune et plus forte. Seigneur 1 c'est la Fontenille et Françon avec!... Je me lève pour dire bonjour à la Fontenille, un peu aussi à la Françon. Que voulez-vous? Une jeunesse, encore que mal en conduite, ça nous remue toujours quelque chose en le fond de l'estomac.
« Eh bonjour, brave Fontenille! Mais, à ce qu'il paraît, le printemps ne vous est point contraire : vous voilà courant parmi nos pierrailles comme une alouette parmi les sillons.
— Merci de ton honnêteté, Éran. Dieu soit béni! je puis encore poser un pied devant l'autre.
— Et d'où vient-on comme ça avec Françonnette?
— De Navacelle, l'ami, de Navacelle.
— Est-il possible!... Je croyais qu'on ne vous rencontrait guère plus à la paroisse, cause de votre grand âge?
— Je viens d'assister, en l'église, à l'anniversaire de mon homme. »
Elles passaient...
Je les eusse suivies , tant cette Françon m'avait regardé et tant ses yeux noirs me donnaient envie de la connaître de bonne amitié.
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Elles marchaient encore...
« Et M. Alquier, mère Fontenille, il va toujours comme il veut? dis-je, ne sachant à quoi touer ma langue.
— M. Alquier, c'est comme toi, mon garçon ; il est en fleur d'âge, et ses membres ne lui refusent rien.
— Ahl tant mieux! Ah! tant mieux, mon Dieu!... »
Elles étaient à vingt pas de moi. Françon ne se lassait de m'allonger des regards.
Je rejoignis les femmes.
« Et dites-moi , bonne Fontenille , vos luzernes s'annoncent-elles à vos souhaits, cette année?
— Non, mon Éran, non; elles sont si maigres l
— Pour lors, il faut les arracher. Au fait, vos luzernes sont trop anciennes, elles vous mangent le sol sans profit.
— Ni mes bras, ni ceux de Françon ne suffiraient à pareille besogne.
— Mais les hommes robustes ne manquent à Madières et dans les environs, pour planter le pic en vos terres et ouvrir la tranchée. Moi, j'en connais un qui ne se ferait tirer l'oreille jusqu'à Pâques pour devenir votre journalier.
— Grand merci de tes offres , Éran ! Si chèvres restaient en mes étables , tu les mènerais pâturer par la montagne, car n'est point, au Larzac, de meilleur chevrier.
— Vous croyez donc que je ne suis coutumier ni de la pioche, ni de la charrue, ni de la faucille, et que tant seulement je suis entendant à la garde des troupeaux?
— N'étais-tu pas chevrier àMirande?
— Si bien, j'étais chevrier. Mais demandez aux Agathon si me faisaient peur le labour et quelconque des travaux de la campagne... Et tenez! cette Françon nette, venant à la doctrine à Mirande, ne m'a-t-elle pas souvente fois rencontré , repiquant la faux, dételant les bœufs, taillant avec la hache des oreillettes de charrue?
— C'est vérité, notre maîtresse, interrompit la fille, etmêmement, un soir, j'ai souvenance d'avoir aperçu le chevrier de Mirande ensemençant de sa main le champ de Sauve-Plaine.
, — Vous voyez, notre maîtresse, vous voyez 1 m'écriai-je, faisant signe à cette jeunesse de ma grande obligation à ses paroles.
— A moi vif désir est de mourir en paix, et je ne me soucie de monde à la maison, ajouta d'une voix faible la Fontenille.
— En attendant, vos terres se ruinent, murniurai-je.
— Mes terres me sufûront telles quel la fin.
— Au lieu de pain dur à la dent, si vous mettiez la pioche en votre bien, vous mangeriez toujours fougasse, brave Fontenille.
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— Allons, Françoise, cheminons, cheminons, ma fille. »
Elles quittèrent le sentier, coupant par un raccourci devers Madières.
Françon ne m'eût avec sa main signifié de les suivre, que je fusse incontinent redescendu à mon Soulaget. Mais, la fille m'attirant, je n'eus garde de désobéir à son tant joli geste d'amitié. Mes sabots marchèrent dans leurs souliers, saris me faire prier davantage.
La Fontenille se retourna soudainement. Moi, en grand embarras, je regardai le ciel. • « Pour lors, tu t'en viens à Madières, chevrier? me dit-elle.
— A Madières ne m'attend âme qui vive, notre •maîtresse; mais, le temps ne me coûtant rien, puisque je n'appartiens plus aux Agathon, et la nuit étant un peu faillie, je veux vous accompagner jusqu'à votre demeurance^ crainte de quelque malheur pour vous en ces mauvais chemins... »
Nous étions au dernier tournant du sentier. Parurent les toits de Madières. Nous entrâmes dans Tin chaume gagnant la maison de la Fontenille, bâtie tout au fond parmi les arbres fruitiers. Nos souliers laissaient leurs semelles marquées en une terre brune , effritée comme cendres, une terre excellente et de laquelle, sans fumier, l'on eût tiré merveilleux rapport. -
« Pourquoi ne point semer des vesces ou du trèfle en ce champ, mère Fontenille? dis-je à la vieille. D'ici à quelques semaines, vous engraisseriez cabris ou agneaux, et vous rempliriez vos poches de monnaie blanche.
— Je suis vieille...
— Sans compter que, s'il ne vous plaisait nourrir bestiaux, vous trouveriez à vendre vos herbages... »
La Fontenille passant la main en sa poche en retira une grosse clef, laquelle cria dans la serrure de la porte.
La nuit tombait noire de plus en plus ; il convenait de s'en aller, et d'autant que personne ne me semblait disposé à m'offrir gîte, à Madières.
t< Bonsoir à toute la compagnie I » dis-je, laissant entrer les femmes et restant au seuil de la porte.
Puis, au grand compas de mes jambes, je me mis à arpenter le champ.
Au moment où je franchissais la haie abornant la terre de la Fontenille, la voix de Françon m'appela. Je retournai vers la maison.
« Tu pars comme le vent,chevricr, me dit la Fontenille, tout essoufflée par la fatigue de la marche.
— Mon Soulaget est à plus de cinquante semelles d'ici, notre maîtresse.
— Donc tu ne sèmeras ni mes vesce^ '^' mon trèfle, ni mon orge?...
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— A. votre plaisir! Mes bras n'étant loués, je vous les donne, s'ils vous font envie.
— Quels gages pour un mois, l'ami?
— A votre jugement.
— Trois écus?
— Avec ça je n'aurai pas peur de crever de richesse comme Malgrison, honnête Fontenille.
— Et si je te baillais un demi-écu déplus, seraistu content?
— Bénédiction de mes jours ! comme un âne chantant le Pater,
— Allons, Françoise, donne des draps blancs à ce garçon, et qu'il aille s'accommoder un lit en le pailler. »
Disant merci, je suivis Françon, laquelle marchait vers une grande armoire, au fin fond de la salle. Les draps furent tirés. Je les pris des mains de cette fille et les déposai sur une chaise ; puis ne brillant ni feu ni chandelle , je saisis Françon en mes bras et l'embrassai chaudement. Mes lèvres fussent à l'éternité demeurées collées à ses joues fraîches...
« Est-ce fait? demanda la vieille.
— Oui, » répondit la jeune.
Je m'élançai vers le pailler.
A moi une étable sans bêtes , un champ sans moisson donnent envie de pleurer. Cela vous étonne? Qu'y faire? En face des bienfaits de Dieu jetés aux chiens, je ne sus jamais retenir mes larmes. On est paysan oui ou non , on aime la terre ou on la déteste. Lors, jugez si je dus être triste en une maison où l'on s'entendait juste assez pour tout perdre et tout ruiner. La Pontenille voulaitelle semer du froment, la Françon parlait de touselle; puis, celle-ci demandant de l'avoine, l'autre exigeait de l'orge sur les sillons. Aussi quelle pa ivreté en cette ferme, laquelle, moyennant quelques bras déterminés , eût tenu sa place parmi les plus prospères de la paroisse! Tout s'y trouvait si mal à point que, le lendemain de mon arrivée, réclamant un pic, à cette fin de creuser une rigole à des eaux de pluie formant mare puante en la
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cour , ôri rie put me montrer qu'un tas de ferrailles Touillées et me dire : « Cherche 1... )>
Mais c'est quand j'entrai aux écuries pour atteler les bœufs à la charrue et commencer mes semailles de trèfle , de sainfoin , mêmement de fèveroles, que je sentis mon cœur se serrer. Monsieur, point de bœufs et point de charrue. Les râteliers pendaient encore au long de la muraille , mais nulle tête n'allongeait son museau jusqu'aux rayons luisants d'usure. Rien, rien, sinon une litière bourbeuse , car le toit des écuries était troué et les •nuages du ciel crevaient en l'intérieur.
Je sortis vitement, tout étourdi par la peine, et, comprenant bien que le travail n'était possible en pareil endroit, j'allais m'encourir vers la Fontetiille lui dire de garder ses trois écus et demi , puis m'en retourner à mon Soulaget , quand , à travers portes fendillées des étables , bêlement de chèvre arriva jusqu'à moi. Oh I comme mon oreille but cette chanson tant connue! J'ouvris joyeusement. Hélas ! une chèvre était là, une seule , bêlant non pour bêler , non de plaisir , mais de famine , car , en toute la grandeur des étables , lesquelles eussent à l'aise contenu dix-vingts bêtes au moins, point je n'avisai le moindre brin d'herbe non plus que de ramée. Ah ! pauvre chèvre , comme elle me regarda!
Un vaste champ de seigle, je ne sais à qui appartenant, à cinquante pas balançait au vent ses
tiges longues et larges. Ne songeant au garde champêtre, j'allai faire récolte d'une brassée d'herbes et la rapportai à ma bête affamée. La conscience tranquille, comme si j'avais secouru mon prochain, je tirai vers ma nouvelle maîtresse.
Je rencontrai tant seulement Françon en la cuisine. Sise devant fenêtre , à un de ses bonnets elle cousait gros nœud de rubans de cent couleurs. Quelle attention à tant misérable besogne l Si grande cette attention que , nonobstant mes sabots , la faraude ne m'entendit entrer.
« Etla Fontenille? dis-je. Ne pourrait-on glisser à ta maîtresse deux mots de compliment sur le bon ordre de la métairie?
— Ne fais tant de bruit, Éran : la Fontenille dort, » répondit-elle, sans se déranger de son ouvrage.
Incontinent, je portai les yeux sur le coffre de la pendule, qui s'allongeait près de la cheminée, cherchant l'heure du moment. Mais si la boîte de noyer n'avait point quitté sa place, la pendule était partie et le balancier ne sonnait plus son tic-tac.
(( Donc, àMadières, on n'entend pas le chant du coq comme à Mirande? demandai-je.
— Point n'est coq en notre basse-cour.
— Ni poule pareillement, Françonnette...
— Ni poule.
— Ni bœufs ne mugissent en vos écuries , ma fille...
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— Vrai est qu'on les a vendus.
— Nh bétail ne bêle en vos étables...
— Nous avons tant seulement une chèvre.
— Laquelle ne mange à son appétit et ne boit à sa soif.
— Quelquefois je la garde au long des haies...
— Ah! femmes méchantes! femmes cruelles! qui ne peuvent à deux nourrir une bête!... Tiens, tiens, Françon, ce que je vois depuis ce matin a brisé tout mon courage , et je te dis adieu. Je retourne à Soulaget. »
Se levant , elle vint à moi.
«Eh, Dieu du ciel! Éran, me dit-elle, que te fait à toi , n'étant ni parent ni allié de la Fontenille, que soient mal à point ses affaires? Hériteras-tu de la ferme , pour en montrer si grand souci?
— La ferme appartient à la Fontenille et, après elle , à son neveu Jean Bernardel ; mais la terre, Dieu l'a faite pour tout le monde, et la preuve, c'est que nous marchons tous dessus, et que, en attendant de prendre nos os , elle nous nourrit. N'étant cultivée, la terre est malheureuse ici, et je ne puis m'accoutumer à cela.
— Pourquoi aussi avoir toujours les yeux à la terre?
— A quoi les aurait un paysan?
— Plus doux à voir est un visage humain qu'une motte et même tout un champ de blé mûr.
— Le blé , c'est le pain.
— Le visage , c'est la vie.
— 0 Françonnette , gente Françonnette , tu as raison , et tu parles paroles d'Évangile. Oui, oui, point ne sont au monde de délices pareilles à celles de voir beaux yeux, joli front, nez bien moulé, cheveux longs et fins comme soie du Pays- Bas. C'est vérité, voilà la vie, la vraie vie de tout homme, car le reste, voire la terre elle-même, c'est la peine , le travail , le chagrin , la punition du bon Dieu pour le premier péché. Mais , dismoi, Françon, que peut faire celui qui a perdu l'espoir de rencontrer figure aimée et d'y noyer son âme toute en une contemplation éternelle comme au Paradis? Que peut-il faire, sinon travailler , et travailler encore , pour ne trop réfléchir à son malheur?
— Celui-là ne doit perdre courage, et, au lieu de besogner sans fin aux champs, cheicher encore ce qu'il n'a trouvé. M. Alquier l'a répété cent fois en chaire : « Cherchez et vous trouverez. »
— A Mirande peut-être...
— Filles de Madières valent bien... »
« Françoise! ma Françoise! cria la Fontenille.
— On y va, notre maîtresse I » répondit-elle. Elle ne bougeait pieds.
. «Cours-t'en, lui dis-jc.
— Point , point auparavant que tu m*aies regardée.
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— Françoise , mauvaise fille ! »
Ne prenant souci de la vieille , Françon devant le miroir essayait son bonnet et se lissait les cheveux lui débordant sur le front.
«Françoise!... Ahl garnement du Démon I...
— As-tu vu, au Larzac, plus affriolante fillette, chevrier?» me dit-elle, se plantant vis-à-vis de moi, fraîche, jolie, luisante comme un écu neuf.
J'allongeai mes bras ; mais la porte de la cuisine s'ouvrit, et la Fontenille parut, œil allumé de rage et bâton levé.
« Dis , coquine , s'écria-t-elle , poursuivant Françon autour de la table, m'entendras-tu? »
Elle donnait de grands coups à hue et à dia.
« Ne vous plaignez , notre maîtresse , et ne frappez d'ici à demain sur la table avec votre bâton» Si je ne me pressais d'aller boucler vos sabots, c'est faute à cet Éran. Votre journalier voulant partir, je travaillais à le garder pour nos cultures. »
La Fontenille s'affaissa sur une chaise basse à sa portée.
« Donc tu t'en vas, toi? me dit-elle, la respiration revenant à sa gorge.
— Que faire? répondis-je. Il n'y a chez vous ni outils quelconques pour la terre, ni bêtes de labour. ^
— Hélas I hélas ! fît-elle, laissant tristement aller ses bras maigres au long du corps,
— Vos bœufs étaient le triomphe du pays cependant. »
La Fontenille ne souffla le mot, en grande désolation.
« Et votre cabrade des temps jadis , avec Sacripant en tête , en parlait-on assez au Larzac ! »
Non plus de parole d'elle que de son bâton.
« A cette époque ancienne, tout reluisait ici comme en une maison de roi... »
En les yeux petits et rouges de la vieille parut abondance de larmes. Je me sentis estomaqué.
« 0 ma brave et honnête Fontenille, lui dis-je, ne me croyez méchant, je vous prie, si je vous remémore vos jours d'autrefois , ne veuillez penser au moins que je méprise vos jours d'aujourd'hui... »
Pleurs coulaient comme eau de la source.
« Voyez-vous , je me suis senti triste du changement des choses, à Madières... Mais je vous aime trop, brave Fontenille, vous respecte trop pour vous rien reprocher. Tout le monde connaît, au Larzac , mêmement aux monts Garrigues , que vous fûtes toujours femme économe et de bon conseil, et que, si fortune a quitté la maison comme cheval sort de l'écurie, faute n'en est pas à vous, mais à votre homme, lequel, tant plus vous en tendiez la terre, tant plus ne la savait. lui...
— Ce n'est point mon homme , Éran , interrompit la Fontenille, ce n'est point mon homme,..
— Qui donc vous a fait vendre vos bœufs?
— Absolument, faut-il que tu le saches?
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— Dites-le-moi , excellente Fontenille.
— Malgrison , murmura-t-elle à basse voix , comme craignant d'être entendue.
— Lui ! »
Je ne pus me tenir de regarder Françon.
La Fontenille continua sur un ton dolent ses complaintes :
« Mon homme mis au trou, Malgrison montra des papiers marqués et demanda grosse somme d'argent. Ne fondant monnaie, je ne payai l'homme de Nadalet. Lors, il prit aujourd'hui les bœufs, demain les chèvres , après-demain les charrues et choses quelconques qu'il trouva , furetant partout. A présent, il demande une terre... Ah! mon Dieu, bientôt de tant de richesses me resteront tant seulement les yeux pour pleurer.
— Brigand d'usurier! fis-je, donnant un coup de poing sur la table.
— Merci à ta colère, Eran.
— Non encore merci, Fontenille, ne me le dites encore; attendez pour cela que je vous aie délivrée de ce monstre qui tire à vous manger le dernier morceau de chair, car je vous en délivrerai, je vous le jure sur mon salut... Donc, en tous lieux de la paroisse, je rencontrerai cette peste! Oh! qu'elle rampe jusqu'ici, la sangsue de Nadalet, et je veux bien ne plus être le fils de l'Éremberte si je ne lui écrase la tête sous
le talon de mon sabot, — Je reste à votre service.
— Éran , je te -donne quatre écus de ga^es! marmotta la vieille, en attendrissement profond.
— Au fart., je ae serai seul contre Malgrison , car sûrement à mon œuvre Françonnette portera secours. »
Derechef je dévisageai la fille de mes deni lanternes allumées. Au miroir, Françon se lissait encore les cheveux. Crainte de me courroucer contre elle , je sortis incontinent.
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Peut-être pensez-vous qu'ayani IfiYé les bras vers cette fElede Madièrrea, laquelle ae pUaisaitaux hcHDQmes pi»» qu'il ne coûvient^ je ne tardai k prendre ligne parmi ses galants. Vfai est que, malheureux avec Pélice ^ j'étais veatt chea la PontendUe à seule fia de guérir bles»iii:e de femme par le remède d'une autre , comme d'aventure an s«rp«&nt m'ayaat piqué , j'eas^ô écrasé suar la plaie la tête d'un auilre anîmaL Mais »i, connaissant mu peu cette jeune fcUe, vers elle avait TO«Ié iroû eceim malade , je Le lui retirais à mesure qiae je la savais davaQtage. Taibt plus F^ançon avail ^isag» agréable, riant, doux à sa fantaisie, tant plus, en le tmtâ, cette ôWe éla?ib ânre, violente,, emprortfée. Point ne se passait de jour qu^elle ne €ftagn»ât la Fonletriîle, tantôt luî refusant pif aac© à fatabfe^ s^ propre table, farrtM îa HM?n«çairt de Mal^a^^a, si la pauvre vieille, jetée hors de- sow eapacfëre ,
i84 LE CHEVRIER.
parlait tant seulement à mois couverts de la renvoyer.
Je voyais ces choses en grand courroux, et cherchais un moyen quelconque d'y mettre fin. En attendant, je faisais rage à la besogne, et, comme vous l'entendez en perfection , mes deux bras ne suffisant à ameublir le vaste champ environnant la ferme, j'avais loué une bonne paire de bœufs à mon oncle Granier, de Soulaget. Baduel ayant amené les bêtes à Madières, il y était resté, et, ma main jetant la semence, la sienne avec l'attelage traçait les sillons.
« Grand merci, mes enfants, grand merci! nous répétait la Fontenille, voyant le soc retourner la terre fumante.
Elle se taisait minute. Puis reprenant :
<( Le loyer de ces bœufs coûtera bien quelques deniers?...
— Le loyer de ces bœufs 1... Ne vous mettez en peine, brave Fontenille, ces bêtes à mon oncle Granier sont ici pour me faire plaisir, non pour gagner argent de vous, » lui répondais-je
Et, tout éjouie, la Fontenille regagnait la maison.
Monsieur, pardonnez-moi , l'attelage me coûtait trente sous, et, pour le payer, à belles mains, chaque jour, je puisais en mon gousset. — Pauvres Agathon ! Jamais ne vous seront restitués les louiî^ d'or de Frédéry.
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Mais , nous redressant tout en la ferme et rendant vie aux champs, en proportion de nos efforts augmentait le dépit de Françon. Cette fille trouvait à redire atout, et, la Fontenille abritant Baduel ou moi contre ses colères , elle sortait toujours de la poche son Malgrison. A la fin des fins, je me sentis ému de tant d'injustices, et, Françon poursuivant Baduel de méchantes paroles, comme chasseur crible de plomb son gibier, je bondis vers elle, et lui appliquai un bon soufflet sur la joue. La Fontenille poussa un cri. Françon, rouge à l'égal d'un fruit d'églantier, ne continuant ses châtaignes , se leva de table et sortit
« Je suis perdue, s'écria la Fontenille, ce Malgrison me détruira.
— Donc cette fille tire la ficelle à Malgrison comme à un pantin d'un sou? dis-je, un peu fâché.
— Malgrison lui veut amitié.
— Et vous, honnête Fontenille, vous souffrez que Malgrison vienne en votre ferme commettre, avec votre servante, les plus gros péchés de la vie?
— Que le bon Dieu me pardonne! Je suis entre les griffes de l'homme de Nadalet, et ne puis rien dire qui lui fasse peine.
— Pour lors , bien que Françon ait offensé mon oncle Baduel, vous ne la renverrez de chez vous?
— La chose ne m'est possible.
— Mais si je vous promets de tenir tête à Malgrison...
im LE. CSEVBJBR^
— Bêlas I «m ne tiesA iètt» va papier mar(|ii«, si-
noa afree des écsu.
— Pmiâqner tckbs arez ïiaaLhè vnm iMsafÉ...
— Ohl qiï&tre bcevfs Mfyeril^es, et aasi tnulue •clbèTres , totito »ire^ taiwadel —
— Ei. ^oiis» deriez encore çimI^vb cfaose à: est bomme?
— Toui^ moa fiU^ ioiit, car, prtnajKt iqoa. \iïesL, le. ^ôLeur ae m'a auciinemeût ceada les ^pieirs. — » J« ^cmâ cappoElêfâi ee^ bUleKs, la vieitàe^ aae dit- « H. toujoar^, je: vous rappavlei ai ces ]MUe&â> ^uaiMl « ils seront tous soblés. »
— Combien de billets?
— Sept^ sigaés de mott boaime.
— Et la somme de ces billets?
— Quatre mille franco.
— Fotttenille, une idée : — Reaàvoyez Françoo. de la ferme, où doiéna^ant elk ué peul deneurer ayerc aous, et je me charge d'aller à Xadalet arracher vos papiers marqués à Malgrison-
— Par quelle conduite oiènerasriu iou ikcpjei, chevrier mon ami?
— Je ne Le Tois claireinefi& eacore, ei cette ehûitf étant de majeure importance yeot luB^ttr déiibéiar tion. MâisBiieti n'abanéomae jamais Vk^OHie juste, FottteaiUe^ ei, lutiani cette intte jMuir U jeatke, la réussite ne peut CaillLr àMdfciitMW
-r i'ai peur, j'ai peitr l^
— Eh bien! gardez celte fille, notre m^itrmi.
FRANC ON* tô7
Maift lea. b^ofs, Baduâl, moi^oaus €|ukteKons la
Bi&iK>san.t deiH^ touiea choses poiH' notre reiour devers Soulaget, coaMoe aos boeufs., \igaureux et fringaflit», étaient couturaiers de s^empoiter en grandes folâtreries, ainsi que tout être sentant, couler en ses veines, le sang de la jeunesse , crainte de malheur pour quelque enfant, Baduel leur mit isÀïi en coruftS:, tandis que je démontais la charrue, la désemparant des cordages, des oreillettes et du :soc.G«la fait, et le souper ne sonnant encore, avec nos pelles et nos fourckes, en un coin de la cour, nous entassânaes les litières de nos bêtes, avis étant, à mon oncle et à moi, de laisser à la Fontenille non tant seulement partie de ses terres cultivées, mais aussi fumier pour la nourrir et l'engraisser...
Enfin notre maîtresse nous appela.
Nous nous sîmes à table. L'assiette de FranQon manquait. Où était cette fille? Depuis mon soufflet,, on ne l'avait rencontrée. Qu'était-elle devenue? Bonne soupe de raves fumant en la marmite » j'eik pris ma part et la mangeai , ne songeant à Françoise Lazaire non plus qu'aux filles des endroits voisins que je n'avckis jamais vues. Ni BadueL, ni la Fontenille, ni moi nous ne soufflions le mot. On aurait bien, à, sa posture, deviné que la vieilla éprouvait grande tentation de parler ;. mais ne sachant peut-être que dire» comme nous elle se taisait.
LE CHEVRtER.
Tout à coup, ne tenant peut-être plus à sa douleur, elle poussa sa chaise et s'esquiva dans sa chambre. Je fis un pas pour la suivre , résolu à lui certifier que je ne quitterais point son service. Baduel me ramena vers la table.
(V Allons, mon Éran, à nous les bouteilles 1 » me dit-il.
Je le repoussai brutalement et sortis.
Pensez quel dut être mon émerveillement, ouvrant la porte du pailler, où j'entrais pour me coucher, de voir, sur une poutrelle formant saillie à la muraille, une longue chandelle allumée.
« Il y a donc du monde ici? m'écriai-je.
— Pardonne-moi, mon Éran, pardonne-moi mes méchantes paroles à Baduel, » répondit une voix.
Je me trouvai dans les bras de Françon, qui tremblait et pleurait grosses larmes sur ma poitrine.
« Mais , Françonnette , tous les torts sont à moi, et, je te l'assure, j'ai regret...
— Non , non , je suis une mauvaise fille, et bien je te remercie de ton soufflet.
— Crois du moins que, te le donnant, point je n'ai voulu te faire de mal...
— Ayant mérité correction , je l'eusse souhaitée encore plus forte de ta main. Mais tiens I à seule fin de te prouver que je ne te conserve rancune, veux-tu sur les deux joues derechef me souffleter? • — Es-tu folle?... Je n'oserais...
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— La place est prête à tes dix doigts, allons ! Non à portée de ma main , mais de mes lèvres ,
la finaude plaça sa tête.
Moi , ne sachant que dire , ni que faire , me penchant un peu , je la baisai. Françon eut un tressaillement.
« Tu m'aimes donc? tu m'aimes? s'écria-t-elle.
— Mais...
— Oh I mon beau chevrier, le plus beau de tout leLarzac!...»
M. Alquier aura beau nous parler des anges, rhomme sera l'homme jusqu'à la fin du monde, et chacun de nous aura bien son petit paquet au jour du jugement dernier...
De vraî, cette fflle était gevrte ef nccmU sm possible; et encore plus que pas une, le Toolawt, erlla se faisait aimabre el Bonne. Pnîs, qwelfe tête esprv tée! Je restais émerveillé et ses dTScccT», et» sa langue prenant carrière, tout aise, je la regardais, bouche béante.
Cependant, combien que soient doux plaisirs nouveaux et douce soit aussi vie nouvelle, je n'oubliais aucunement la pauvre Fontenille. Demeurant à jamais à Madières, car, comme tout grisé par Taraitié de Françon, je ne prévoyais devoir de mes jours quitter cette fille, je réfléchis à rendre notre maîtresse heureuse autant qu'elle le pouvait devenir par nos soins et notre travail. Baduel, lui, tant seulement buveur altéré, ne chagrinait la Fontenille; moi, je ne lui avais encore adressé un mot plus haut que l'autre; il s'agissait donc uniquement de gagner Françon à notre douceur envers la
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vieille. Vrai est que déjà, à cet endroit, cette jeunesse s'ét-ait amendée beaucoup, et que, devinant quel plaisir c'était à moi, paroles tombaient moins amères <ie ses lèvres et regards moins durs de ses yeux. Ce néanmoins, la paix entre la servante et la maîtresse n'était la même qu'entre la maîtresse et les journaliers.
Un jour, — cette bataille éclata à propos de la chèvre, laquelle, encore que maigre, avait mis bas deux chevreaux, — un jour, la Fontenille ne pouvant aller faire de t herbe pour la bête, chargea Françon de porter brassée d'orge coupée aux étables.
« Quoi! vous demandez à présent que mes mains manœuvrent la faucille? dit cette fille, de mauvaise humeur.
— Ça ne sera point la première fois de ta vie , répondit la vieille.
— Eh bien , non î Malgré vos volontés , je n'irai faucher herbe, ni aujourd'hui, ni demain.
— Pour lors, il faudra laisser mourir de famine et la chèvre et les cabris?
— Oh ! les cabris , de quoi peut vous être leur maigreur, puisque vous ne devez pas les manger?
— Je les vendrai plus cher, slls montent en graisse.
— Yous savez bien qui vous empêcliera ensemble de les vendre et de les manger.
i92 LE CHEVRIER.
— Et qui, méchante fille de perdition?
— Quelqu'un qui demeure à Nadalet.
— Ils sont à lui, peut-être?
— Mais les papiers marqués sont à lui.
— Non, malheureuse I s'écria la vieille qui se leva et menaça la fille de son bâton, non, ils m'appartiennent les papiers marqués, car je les ai payés, bien payés! Diras-tu que tu l'ignores, toi qui, attelant mes bœufs à ma charrue, lui livras charrue et bœufs? Que ne lui as-tu donné ici, distribuant mon bien comme argent de ta poche? Parle! que sont devenues mes trente chèvres et le joli cheval de mon homme, acheté cinquante écus en foire du Caylar? Qu'as-tu fait de mes meubles, de mon linge, de ma pendule, de la montre du pauvre défunt? — Mes amis, ajouta-t-elle, tournant vers Baduel et vers moi son visage irrité, cette fille et son vieux galant m'ont réduite à la chemise...
— Voyons, ma bonne maîtresse, dis-je, prenez patience. Si Françon, occupée aux champs avec Baduel, n'a le temps d'aller couper herbes, l'attelage respirant une heure aux étables, moi, je cours aux provisions pour la chèvre et les cabris. >■
Je sautai sur la faucille et m'élançai vers nos t>rgies. — A propos, nous appelons orgies aux Cévennes les terres où nous semons ensemble orge, avoine, seigle, fèves et pois. Certes, toutes ces plantes ne graineront, mais elles seront mangées vertes par le bétail.
PRANÇON. Ï93
Si la campagne fatigue les bras , en retour elle repose l'âme. Quel paysan, emporté contre sa femme , ses journaliers , ses enfants , n'a senti passer sa colère, plantant le pic en la terre dure et rebelle? Ah! c'est qu'il n'est matière à plaisanter ici ! Combien que me tînt Françon , ayant commis damnation de société avec elle, un moment j'avais failli la malmener, tant me peinaient ses méchantes réponses aux demandes de la Fontenille. Mais, première brassée d'herbes fauchée, je continuai ma besogne, ne pensant à la Fontenille non plus qu'à Baduel, ayant tout mon entendement tourné du côté de cette fille de Madières.
Cependant, ne veillant aucunement à mes bras, lesquels allaient toujours bon train, j'avais accumulé montagne d'herbages. Non tant seulement notre chèvre et ses cabris pourraient manger, mais dix chèvres et vingt cabris avec. Remarquant le tas , je rejetai faucille , fis , tordant amarines en sève , liens solides , et, la balle serrée, je la plantai sur mes épaules.
J'enfilais déjà le sentier devers la ferme, quand j'avisai Françon. Elle était sise sous la haie et pleurait.
« Eh bienl que se passe-t-il? m'écriai-je, courant à elle.
— Malgrison... ce Malgrison...»
Elle sanglotait toujours.
« Il est ici?
in LE CHEVRIÈR.
— il esrt reparti pour son Nadaîrt.
— Et i quelles fins est-il venu à Manières?
— Je ne puis.,, je n'ose te le dire...
— Parle, maFrançonnette, parlel
— Je t'aime, toi, mon Éran...
— Il t'a donc demandé de te revoir?
— En ma chambre.
— Et toi, quelle réponse as-tu donnée à son raisonnement?
— Moi, je lui ai baillé un coup de poing en le dos, à ce vieux.
— Et tout cela pour moî?
— Oui, pour mon chevrier Éran, de Soulaget. » Ce disant, Trançon me baisa gentiment aux deux
joues, puis me frappa dans les mains en signe d'amitié. — Mon Dieu! mon Dieu! tout ça, c'était passe-temps céleste !
Nous restâmes je ne sais combien d'heure^ .d'horloge à nous regarder, à nous sourire, à nous amuser en toutes folies de jeunesse. Maïs soudain larmes reparurent aux cils noirs de Françon- Tiette.
« Pourquoi pleurer encore? demandai-je.
— Malt^M'ison reviendra à la ferme, ce soir.
— Ek bienî tu lui tiendras la porte close.
— Ahl si n'était la Fontenille...
— Par ainsi, cause de la Fontenille, tu serais capable de lever cadole pour Tusurier?
— N'ayant restitué les billets, Malgrison fera
FRANÇON. 195
vendre le bien, et nous serons renvoyés de la ferme.
— Que nous fait cela? Nous irons manger miche ensemble en un autre pays.
— Oui, mais il me faudra travailler, si je change de maîtresse. »
Et de pleurer plus fort.
« Donc tes mains détestent la besogne?
— Oui , la malpropre besogne des champs.
— Laquelle aimes-tu? »
Elle rit à travers ses pleurs^ puis derechaf m'embrassa.
<c K'aie souci, ma Françonjaette, luidis-^e; moi^, je suis en force et en robustesse, et j^ tra.\$ailleEai pour fe nourrir.
— Par amsî,, porta close à Malgrisoa? dit-elle,, fout éjouîe.
— Porte close r »
Bras d'essus Bj?as dessous, nous j:eg,ag;iâm«i U métafrie.
En nos Cévennes-Hautes, les maisons n'ont point d'escalier à l'intérieur, comme on en voit à celles des villages du Pays-Bas, de Gabian, par exemple, ou à celles des villes tirant vers la marine, de Florensac, si vous voulez bien. Ici, encore que sachant leur métier, les maçons n'ont souci comment, da rez-de-chaussée, on pourra arriver au premier étage, et, de ce premier au second, quand le bâtiment a un second, ce qui est rare chez nous. Aussi traversez Navacelle, Soulaget, Saint-Maurice, et vous serez émerveillé d'aviser tant d'échelles croisant leurs jambes par les rues. Sauf M. le curé et trois ou quatre riches de la paroisse , lesquels ont fait maçonner des perrons à plusieurs marches, à cette fin de monter plus commodément se coucher en les chambres d'en haut, chacun, auLarzac, grimpe aux échelles quand , le soir venu, il veut aller s'endormir au pailler.
Chez la Fontenille, une échelle de peuplier me-