‹ Le chien d'or [microforme]Chapitre 13 sur 73 · Î ES · texte numérisé non relu

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je l'aurais laissé tomber du haut de ses espérances, comme du haut du rocher on laisse tomber un caillou dans le gouffre de la chaudière...

—Tu as toujours été plus hardie que moi, Héioïse ; je ne pourrais, pour rien au monce, faire cela. Je ne veux causer de peine à personne, pas même au chevalier de Péan. Et puis, cet homme, je le crains; tu sais pourquoi. Il a sur Le Gardeur une puissance extraordinaire, une autorité qui m'épouvante. Quand ils sont quelque part ensemble, je voudrais y courir, pour éloigner ou prévenir sa maligne influence, pour protéger mon frère bien aimé ! Hier encore, au salon, je me suis longtemps attardée avec eux ; trop longtemps! et de Péan a pu supposer que je me plaisais en sa présence.

—0O mon Amélie! ma sœur! Oh! laisse-moi t’appeler ainsi. J’éprouve les mêmes craintes que toi pour Le Gardeur!.. pour Le Gardeur.que j'aime sans espérance et que je voudrais voir heureux!

—Ne dis pas sans espérance, chère Héloïse, fit Amélie, en embrassant avec tendresse son amie, Le Gardeur n’est pas insensible à ta douceur et à ta beauté.

—Hélas! Amélie, je sais bien que mon attachement est inutile ! je n’ai aux yeux de ton frère, ni grâces, ni vertus. Hier encore, il m'a laissée pour causer d’elle avec de Péan.. D’elle, Angélique Des Meloises!.. Et comme il était animé, transporté,

plein de feu ! comme les questions se pressaient sur

ses lèvres ardentes!... J’ai bien souffert, va 1...

Elle cacha son visage couvert de larmes dans le sein de son amie et se mit à sangloter conme si tout son cœur se fut brisé dans une angoisse.

Amélie pleura quelques moments avec elle. Elle songea que de Péan pouvait bien avoir apporté à Le Gardeur un message, un souvenir peut-être, de la dangereuse coquette. Elle le rappelait peut-être, du fond de son boudoïir enchanté. Alors, rien ne pour:

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rait retenir le malheureux jeune homme; ni les observations, ni les prières, ni les pleurs! rien!

—Dieu le garde ! fit elle, d'une voix plaintive. Il est perdu s’il retourne à la ville... deux fois perdu ! Perdu comme gentilhomme ! perdu pour l'amour qu'il rêve !... Cette femme se sert de lui comme d’un instrument, pour arriver à son but infâme, et elle le rejettera indignement! Pauvre Le Gardeur!

comme il aurait été heureux avec toi, Héloïse! comme il aurait été heureux !

Elle embrassa les joues pâles et trempées de larmes d'Héloïse, et toutes deux, pendant Aline minutes, la tête appuyée sur le même oreiller, gardèrent un silence plein d'amertume.

La nuit était orageuse. Le vent s'était élevé de l'est dans l'après-midi, et le soir, avec la marée montante, il avait doublé de fureur. Il fouettait les fenêtres et les arbres, s’engouffrait dans les cheminées avec un grondement de tonnerre, faisait rendre aux bois tourmentés, des gémissements de cataractes.

La pluie tomba par torrents, comme si le ciel eut voulu laver les souillures de la terre. Les murailles du manoir restaient immobiles comme le roc, et la tempête ne pouvait les ébranler; cependant, ce vent, cette pluie, ce fracas inouïs causaient de l'effroi aux deux jeunes filles. Elles se serrèrent l’une contre l’autre, comme deux oiseaux dans le nid léger que secoue la bourrasque et elles s’endormirent en priant pour Le Gardeur.

De Péan avait rempli sa mission fidèlement, mais à regret. Il aurait bien mieux aimé laisser Le Gardeur à Tilly, et il enrageait à la pensée de le voir rencuer avec Angélique des relations si heureusement rompues.

Mais c'était sa destinée, sa maudite destinée de bossu, comme il le disait, d’être toujours maltraité

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pe quelque femme. N'importe ! Le Gardeur paierait ien pour cela! Il boirait et se dégraderait assez qu'Angélique regretterait de l’avoir fait revenir.

Il savait bien qu'Angélique ne songeait pas à l’épouser ; il savait également qe Bigot ne songeait pas davantage à épouser Angélique. Il les connaissait parfaitement l’un et l’autre. Il n'en était pas moins jaloux cependant.

Une chose le consolait duns ses regrets, une chose faisait sourire sa mauvaise humeur: si la femme qu’il aimait pour ses richesses lui avait échappé, celle qu’il recherchait pour son esprit et sa beauté, lui tomberait comme un flacon d’or entre les mains, ou par dépit, ou par amour. Peu lui importait le motif.

Ce fut à l'auberge du village de Tilly qu’il commença à mettre à exécution son droiet nteux. Il n'ignorait pas qu'au manoir des yeux vigilants auraient veillé sur sa victime. A l’auberge, personne ne le gênerait, personne n’interviendrait, et il aurait pour l'aider, le vin, le jeu, le souvenir de mademoiselle Des Meloises.

Si Le Gardeur portait à ses lèvres altérées, au nom d'Angélique, une coupe pleine de vin, s’il prenait dans ses mains les cartes ou les dés pour tenter la fortune, et s’enivrer des émotions du jeu, c'en serait fait de lui; toutes ses bonnes résolutions, ses principes vertueux s’effrondreraient pour jamais. Il secouerait le joug de ses gardiens, et reprendrait sa liberté! Il reviendrait à la ville, où la grande compagnie l'attend pour une œuvre qu'il ne soupconne point, et dont il ne connaitra l’odieux que lorsqu'il sera trop tard pour se repentir.

De Péan se souvenait d’une parole de Bigot, et il croyait avoir trouvé sa vengeance. Le Gardeur et Amélie verraient ce qu'il en coûte pour enlever à un gentilhomme ses espérances et démolir ses ambitions.

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