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dans cette angélique enfant que j'ai tant de fois portée dans mes bras comme un agneau de Dieu 1...
Vous savez, messieurs, ce qu'il lui est arrivé!
Le vieux soldat regardait l’Intendant comme s’il eut voulu le foudroyer.
— Vous savez ce qu’il lui est arrivé. Eh bien ! j'af. firme et soutiens qu’elle a conservé dans sa chute la pureté d’une sainte ! Chevalier Bigot, c’est vous qui devez répondre à ces dépèches. C'est votre affaire ! Si mademoiselle de St. Castin est perdue, vous savez, vous, où la trouver!
Bigot se leva aussitôt. La fureur et la crainte donnaient à ses yeux une expression terrible. Ce n’était pas de la Corne St. Luc qui lui faisait peur, c'était la pensée que le secret de Beaumanoir pouvait être éventé. Les menaces de la Pompadour l’inquiétaient et paralysaient son audace. li ne fallait rien moins que la certitude de perdre la faveur de cette haute protectrice pour l'empêcher d’avouer qu’il était le coupable, et qu’il était prêt à braver les conséquences de son crime.
La large mais honteuse porte du mensonge s’ouvrait devant lui. Furieux contre de la Corne et contre lui-même, il s’y précipita lâchement. Il mentit.
—Chevalier de la Corne, dit-il, en faisant un effort extraordinaire pour se contenir, j'ai entendu et compris vos paroles, et je saurai vous en demander compte dans l’occasion. Je déclare maintenant, par déférence pour son Exceilence le gouverneur et les gentilshommes qui siégent dans ce conseil, que
uelles qu’aient été mes relations passées avec ma-
emoiselle de St. Castin,—et je l’ai aimée je ne m’en cache point,—-son enlèvement n’est pas mon œuvre et j'ignore absolument où elle s’est retirée.
—Déclarez-vous sur votre parole de gentilhomme :
que vous ne savez pas où elle est? demanda le gouverneur!
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—Je le déclare sur ma parole de gentilhomme ! répéta l’Intendant, rouge de honte ou de colère. Plus que cela, ajouta-t-il, je répondrai moi-même à la dépêche de la comtesse, bien que vous n’ayez pas le droit de me demander de le faire, comte. Et vous ne me le demandez pas, non plus, je le sais!
Puis, se touruant vers de la Corne St. Luc, il continua :
—Chevalier de la Corne St. Luc, je ne sais pas plus que vous, moins que vous, peut-être, où s’est enfuie la fille du baron de Saint Castin, et je déclare que je suis prêt à croiser le fer avec le premier gentilhomme qui osera douter un instant de la parole de François Bigot.
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Varin et Penisault se regardèrent d’une façon qui indiquait le doute et la surprise. Ils savaient bien qu’une dame étrangère, dont on ne disait pas le nom, vivait mystérieusement renfermée dans les chambres secrètes de Bezumanoir ; Bigot l’avait déclaré à ses intimes. Mais quels que fussent leurs soupçons, ils se donnèrent garde de les laisser deviner. Au contraire, Varin, qui était toujours prêt à mentir, affirma avec serment que l’Intendant disait vrai.
De la Corne St. Luc avait l'air d’un lion qu’on veut enchaîner. Rigaud de Vaudreuil, en vieux familier, lui ferma la bouche avec sa main. Il craignait la violence de la réplique et ce qui s’en sui-
| vrait nécessairement. Il se pencha à son oreille:
—Comptez jusqu’à cent avant de répondre, de La Corne ! murmura-t-il. L’Intendant a le droit d’être cru sur parole comme les autres gentilshommes. On se bat pour un fait, non pour une supposition. Soyez ersgue Nous ne savons pas, après tout, s’il a juré aux.
—Mais je le crois, moi ! riposta de la Corne.
Le vieux militaire rageait, mais enfin, ses soupçons n'étaient pas des faits, et il comprit qu'il ne pouvait appuyer ses accusations sur des preuves
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solides. Alors il s’efforça de reprendre possession de lui-même.
—J'ai peut-être été un peu trop vif, Rigaud, dit-il, mais quand je songe au Bigot d'autrefois, comment puis-je avoir confiance au Bigot d'aujourd'hui ?
N'importe! par Dieu ! je la retrouverai, la fille de mon vieil ami! je la retrouverai ! fut-elle à dix pieds sous terre, et dussé-je, pour cela, bouleverser toute la face de la Nouvelle: rance ! j'en fais le serment ! et de la Corne St. Luc sait tenir ses serments |
Il prononça cette dernière parole de manière à être entendu, et en regardant Bigot. L’Intendant le maudit vingt fois entre ses dents, car il connaissait l’énerg'e et la sagacité qu’il déployait quand il avait à cœur de réussir dans une entreprise. Il se doutait bien que de La Corne découvrirait aussitôt la présence d’une étrangère au château de Beaumanoir, surtout parce que cette étrangère était la fille du baron de St. Castin.
Le pieux évêque s'était levé pendant que de la Corne et l’Intendant échangeaient des paroles de menaces. Il aurait bien voulu calmer la colère qui sourdait et rétablir la paix dans les cœurs, mais il savait que l'intervention du prêtre ne servirait de rien en cette occasion. L’honneur et le respect d’euxmêmes pourraient seuls toucher ces deux hommes et les empêcher de s’abandonner à des excès de iangage ou à des voies de fait regrettables. Il se tint debout, les mains jointes, priant en attendant l’occasion favorable de leur rappeler la septième béatitude : Beati pacifici. Us
Bigot sentait dans quelle positio® difficile la marquise l'avait mis, en écrivant au gouverneur au lieu de lui écrire à lui-même. Pourquoi at-elle fait cela ? se demandait-il avec colère... Me soupçonne-t-elle donc ?
Il ne pouvait pas en venir à une autre conclusion ; elle le soupçonnait. Elle ne voulait pas s’adresser à
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lui dans cette circonstance, parce qu’elle le savait aimé de mademoiselle de St. Castin. C’était bien elle, en effet, cette royale maîtresse, qui l’avait empèché d’épouser la belle Acadienne... Il aurait pu aisément, jusqu’à cette dernière minute, renvoyer chez elle la jeune captive ; maisil ne le pouvait plus maintenant qu’il avait menti au gouverneur et au conseil.
Une chose cependant lui parut absolument nécessaire : tenir secrète, à tout prix, la présence de Caroline au château de Beaumanoir ; c’est-à-dire la tenir secrète jusqu’à ce qu'il pût envoyer la malheureuse jeune fille loin, dans les bois avec les tribus sauvages. Elle atten@rait là, dans la solitude, la fin des recherches et l'oubli de l'affaire.
Bigot éprouva de la honte à cette pensée lâche. Ce n’était que la première pourtant. Il n’était pas facile, il n’était pas sûr, non plus, de confier la captive à ces tribus nomades. Un bruit, une rumeur, qui se répandrait à peine dans un rayon de deux lieues, en France, pouvait aisément, dans les plaines de l'Amérique, voler à des centaines de milles. Les voyageurs et les indiens marchaient vite et loin. Ce premier moyen ne valait pas autant qu'il semblait de prime abord. La garder à Beaumanoir, c’était impossible. Le gouverneur et l'indomptable de la Corne St. Luc sauraient bien l'y découvrir. L’em. barras était grand, le dilemne difficile à résoudre. Il ne voulait pas, pour se sauver lui-même, faire le moindre mal à sa victime, ni profiter du délaissement où elle se trouvait pour ajouter encore à son malheur.
Pendant qu'il se plongeait dans ces réflexions pénibles, le conseil continuait à dépêcher les affaires. A la fin, las de cherclier une solution qui n’arrivait pas, il se leva.
—Avec le consentement de son Excellence, dit-il, je proposerai l’ajournement,
‘ Il était fatigué et voulait sortir. Puis, au palais, le dîner attendait. Un superbe diner, arrosé d’un vin d'or, qui pouvait soutenir la cumparaison avec le meilleur vin des caves du château St. Louis. Il pria le gouverneur et les autres gentilshommes de lui faire l'honneur de le suivre.
La séance fut aussitôt levée; les papiers disparurent dans les tiroirs, et une conversation vive et gaie fit un instant oublier les soucis.
Bigot accosta l’abbé Piquet.
est jeûne, monsieur l'abbé, fit-il; mais tout de même s’il vous plaisait de venir bénir ma table profane, j'en serais enchanté ! Vous me devez une visite, vous savez, et moi, je vous dois des remerciements pour la manière dont vous avez supporté ma uerelle avec le chevalier de la Corne, tout à l’heure. ’ai compris vos reproches et vous n'avez pas parlé. C'était mieux. Je vois que vous comprenez le monde où vous vivez, comme vous comprenez cet autre monde où vous désirez que nous allions tous vivre ensuite.
L'abbé salua respectueusement. Le diner ne le tentait guére, car il avait souvent entendu parler de la licence qui régnait à la table de lIntendant. Mais il était prêtre et homme politique, et cette double qualité lui permettait de poursuivre certains projets qu'il ne perdait pas de vue. Il était de ceux qui auraient diné avec Satan pour l’amour de Dieu et des pécheurs.
—Merci, Excellence, répondit-il en riant, j'ai fait des céntaines de lieues, en raquettes, à travers des régions désertes, pour aller baptiser ou confesser un pauvre sauvage, et cela sans invitation ! je ne refuserai donc pas de marcher un mille pour bénir votre table profane, comme vous l’appelez, lorsque vous m'invitez si cordialement. Je m’efforce comme Saint Paul, mon maitre, de me faire tout à tous ; et je me trouve également chez moi dans le palais et dans le wigwam.
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—Bien dit! monsieur l’abbé! bien dit! je vous aime, moi, dévoués missionnaires! Vos piedssontnus souvent, mais vos cœurs sont toujours brûlants! Vous serez les bienvenus au palais de l’Intendant comme dans le wigwam du sauvage... Je serais bien aise de causer avec vous de cet établissement que vous vous proposez de fonder à la Présentation.
—Chevalier, je dois vous avouer que c’est la grande raison qui me fait accepter votre invitation. C'est un des Le que # le plus à cœur, comme ministre de Dieu parmi les hommes.
—$i je ne puis vous imiter, cher monsieur l’abbé,
je ne vous en admire pas moins. Je vous promets que tout se passera convenablement et que vous aurez. une excellente occasion de convaincre l’Intendant de l'importance de votre projet pour la soumission des Iroquois.
L'abbé accompagna Bigot au palais. Il était charmé de son affabilité, et nourrissait l’espoir de l'intéresser sérieusement à sa politique indienne.
L'Intendant invita aussi le Procureur du roi et l’autre. gentilhomme avocat, qui trouvèrent agréable et avantageux d'aller s’asseoir à la table somptueuse du palais.
Le gouverneur et trois ou quatre de ses intimes, ‘évêque, de la Corne de St. Luc, Rigaud de Vaudreuil, et le chevalier de Beauharnois, restèrent dans la salle du conseil, à causer de l'affaire de Caroline de St. Castin. Ils ressentaient une grande pitié pour la pauvre jeune fille et une sympathie profonde pour le père malheureux. Ils se perdaient en conjectures et ne savaient où diriger leurs recherches.
—Je la trouverai ! s’écria de la Corne St. Luc. En quelque lieu qu’elle soit cachée ou que l'ait conduite son ravisseur, je la trouverai!l J'irai dans tous les forts, dans tous les camps, dans toutes les maisons, dans tous les wigwams; je ferai explorer toutes .les
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44 LE CHIEN D'où
cachettes, tous les antres, tous les arbres creux! je la retrouverai ! Pauvre enfant! pauvre entant délaissée !
—La Corne, reprit le gouverneur, jamais le galant esprit de la chevalerie ne disparaîtra tout à fait, tant que vous serez là, pour a aux gentilshommes leurs devoirs envers les belles dames. Restez à dîner avec moi; nous allons nous occuper de cette affaire. Pas d’excuse aujourd’hui! Mon vieil ami Kalm va diner avec nous. Il est aussi bon philosophe que vous êtes bon soldat. Restez et nous aurons mieux que la fumée de la pipe pour nous égayer.
—La fumée de la pipe n’est pas à dédaigner, Excellence ! répliqua La Corne qui était grand fumeur. J'aime bien votre suédois, continua-t-1l. Il débite ses maximes avec une gravité qui plaît, et je les écoute avec le plaisir d’un enfant qui reçoit des amandes. Ma philosophie pratique n’est pas toujours d’accord avec ses théories cependant ; mais je sens que je dois croire bien des choses que je ne comprends pas.
—Fort bien ! alors, vous resterez; et vous aussi, Beauharnois, et vous aussi, Rigaud. L'abbé Piquet est allé dire le bénédicité chez l'Intendant, monseigneur l’évêque le dira ici Nous allons dresser la table au sommet de l’Olympe ; nous aurons le nectar et l’ambroisie. Un diner des dieux!
Les gentilshommes partagèrent la franche gaieté du comte et acquiescèrent à ses désirs.
Le comte appela Kalm.
Le philosophe était tellement absorbé par l'étude, qu'il n'avait pas même eu connaissance des paroles acerbes échangées entre de la Corne et l’Intendant. Courbé sur ses livres, il copiait dans un cahier précieux, pour les conserver .et les retrouver au moment opportun.. les pensées profondes, les idées neuves, les maximes sages qui élèvent l’âme et
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agrandissent l'esprit, et en écrivant, il baissait et relevait sa belle tête blonde, par un mouvement régulier, et comme pour approuver les savants qu’il étudiait.
Le gouverneur répéta son invitation, et cette fois Kalm entendit. Il se leva derrière sa pile de livres et sourit à l’ami qui le rappelait à la vie réelle. Un instant après, il se mettait à table avec les autres gentilshommes.
—Kalm, commença le gouverneur, d’une voix:
émue, ceci me rappelle notre temps d'étudiants à Upsal.alors que nous portions le chapeau blanc à bord noir. Le bon vieux temps! Vous vous souvenez que les écoliers vous appelaient l'ingénieur, parce que vous vous entouriez toujours alors d’une muraille de livres et d’une pravision de raisonnements qui vous rendaient inattaquable comme les murs de Müdgard
—Ah ! comte, c'était en effet le bon temps! Nous n'étions pas alors, comme aujourd’hui, ni trop vieux ni trop sages! Devant nous, derrière nous, tout était lumière ! Chaque soir nous entrions dans nos alcôves comme les oiseaux dans leurs nids, et l'aile de Dieu s’ouvrait pour nous couvrir. Chaque matin, c'était un rayonnement nouveau, rayonnement de la science, de la santé, de la jeunesse et de la saieté 1... Comme le jeune Linnée était fier des géants ses frères !... Pauvres ambitieux! nous nous pensions des aigles, et nous étions des poussins sans plumes! Vous n'avez pas oublié, comte, la langue des hommes du Nord ?
—Non, certes ! je ne l'ai pas oubliée! repartit le nn et je ne l’oublierai jamais! Écoutez,
alm.
Et il se mit à redire, avec un excellent accent, quelques vers d’une ballade suédoise, fort populaire autrefois parmi les étudiants d'Upsal :
Smeriges man akter pag alt lofva Om Gud, vill mig nader gifva !
Deras dygd framfora aner akt och hag Den stum der pag ma lefva |
PER Eh DA PT A om D cure C7 PL ES
Noble peuple de la Suède,
Peuple vaillant, tant qe battra mon coeur, Si Dieu m'entend que j’intercède,
Je chanterai ta force et ta grandeur !
Je ne l'ai pas oubliée, n’est ce pas Kalm, votre belle langue? reprit le gouverneur. J'aime beaucoup cette vieille terre du Nord et son langageantique; nn langage fait pour les bouches honnêtes et franches comme les vôtres, braves Suédois ! Quelle est l’ancienne chanson des Goths? Voyons!
Allsmaktig Gud, han hafver them wiss Som Sverige aro tro!
Bade nu ock farro forutan all twiss Gud gifve them ro!
Svenske man ! I sagen ! Amen!
Som I sveriges rike bo | P
Garde le Suédois toujours fidèle et ferme !
Dieu tout-puissant, sois son appui! ,
L'amour de sa patrie est le premier qui germe Et le dernier qui meurt en lui !
Garde le Suédois, 6 Dieu ! fidèle et ferme, Dans l’avenir comme aujourd’hui !
Au souvenir gracieux de sa patrie et de son foyer. au bord de l’orageuse Baltique, Kalm sentit des larmes mouiller ses paupières et un long soupir souleva sa poitrine. Il saisit les mains de son ancien ami :
—Merci, comte! fitil, merci, Rolland Michel Barrin! Je ne savais pas qu’au fond de la lointaine à Amérique, j'entendrais parler si loyalement de ma chère patrie! Les louanges que j'entends me sont d'autant plus agréables, qu’elles viennent d’un homme qui connaît mon pays, un homme dont les pargies et les actions sont toujours marquées au coin e la plus admirable sagesse.
—Kalm, si je n'étais Français, je voudrais être Suédois. Mais voici la cloche du château qui sonne. La cloche sonne pour avertir le peuple de la ville
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que le gouverneur dîne et qu’il ne faut pus l’interrompre ! Les affaires sont remises à demain, Kalm ! J'ai gardé quelques amis pour diner avec nous. Nous allons boire et manger à notre plus intime connaissance.
Kalm s’aperçut, en entendant parler de diner, que son appétit se réveillait menaçant. Il fut charmé des dispositions de ses nouveaux amis. Puis il fallait se reposer un peu de l’étnde. Comme tous les hommes sages, il était un mangeur joyeux et un solide buveur. Mais-il n'oubliait jamais le soin de sa santé et son amour de la sobriété. Il savait jusqu'où aller; il ne dépassait pas la limite qu’il s'était fixée, et, comme un bon Suédois, il remerciait le Seigneur de toutes les bonnes choses qu'il nous donne.