‹ Le chien d'or [microforme]Chapitre 7 sur 73 · CHARIOTS OLYMPIQUES ET POUSSIÈRE DE SCIENCE · texte numérisé non relu

CHARIOTS OLYMPIQUES ET POUSSIÈRE DE SCIENCE

Le diner du comte de La Galissonière ne fut pas seulement un temps consacré à boire et à manger. Si la nourriture fut succulente et le vin généreux, capable, comme dit le Psalmiste, de faire briller les visages, la conversation savante et relevée nourrit l'intelligence et réjouit les esprits.

Quand la nappe fut enlevée, les gouttes de vin doré, tombées sur la table, bien essuyées, le sommelier apporta, sur un plateau, une large boîte d'argent pleine de tabac, des pipes et une bougie allumée, comme c'était l'usage dans les réunions où il n’y avait pas de femmes. Il déposa cela sur la table, avec une précaution qui trahissait son amour pour la plante indienne, et son admiration pour les nuages de fumée odorante qui bientôtallaient flotter au-dessus de la tête des heureux fumeurs.

—C'est un diner de garçons, messieurs, dit le gouverneur en bourrant sa pipe. Nous allions profiter de l’absence des dames pour offrir l’encens au Manitou qui, le premier, a songé à dissiper avec du tabac les ennuis de l'humanité.

Chacun s'’empressa de prendre une pipe et de la charger jusqu'au bord, chacun, excepté Kalm, qui

portait toujours la sienne, une pipe d’écume de mer,

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ing ie et sombre comme un coucher de soleil ans la Baltique. Il la remplit lentement, comme pou jouir d'avance, en foulant du pouce ou de index les feuilles hachées, l’alluma, poussa deux ou trois fortes bouffées de suite, puis il se rejeta en arrière dans sa chaise et fit monter des nuages bleus, légers, parfumés. Il aurait fait sécher de jalousie un majestueux bourgmestre de Stockholm, siégeant au grand conseil de nuit, dans le vieux Raadhus de Ia cité des Goths.

Ils étaient là, plusieurs gentilhommes, autour de la table du gouverneur, tous francs et loyaux, tous heureux de se connaître et de se voir. Pas un qui n'eût voyagé plus qu'Ulysse, et qui n’eût aussi, comme lui, traversé des cités étranges, observé des caractères singuliers, des mœurs et des coutumes bizarres, et acquis, en feuilletant le livre de l’humanité, une grande expérience.

La lecture des dépèches de France avait cependant laissé une trace visible d'inquiétude dans l'esprit des conseillers. Il était facile de prévoir, d’après la marche des événements, que la colonie serait détachée bientôt de la Mère Patrie. Pour prévenir ce malheur et sauver la France elle-même, il faudrait que Dieu fit surgir un homme selon son cœur,

II

Le comte vit bien que les pensées graves dont il était obsédé envahissaient aussi l'esprit de ses hôtes, et il s’efforça de ramener la bonne humeur en rappelant des souvenirs agréables et des sujets variés et intéressants :

—Kalm, dit-il, en s’appuyantsur le coude, de cette façon douce et prévenante, qui lui gagnait les cœurs, Kalm, nous avons tourné bien des feuillets, depuis le temps où nous suivions les cours à Upsal. La marée de la science, depuis lors, a monté et:baissé bien des fois.

Et nous sommes revenus en arrière, parfois,

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comte. Une ère de découvertes est toujours suivie d’une époque de septicisme. Et cette dernière époque dure jusqu’à ce que les savar'- apprennent à soumettre leurs nouvelles théom ax vieilles et éternelles vérités. Notre âge de,.ent chaque jour de moins en moins croyant. Nous cherchons, pour éclairer nos temples, des lumières nouvelles, pendant que le soleil, au-dessus de nos têtes, verse tou. jours comme auparavant des flots de clartés |

—Je pense que vous avez raison, Kalm. Les écrits de Voltaire et de Rousseau porteront de mauvais fruits, des fruits qui pourraient bien tuer la France,

—Ils la tueront ! Êlle ne croit déjà plus, et elle livre son cœur aux passions infâmes. Absit omen ! Mais je redoute pour votre beau pays une heure d’horribles calamités. L'indifférence qu’il manifeste à l'égard de ses colonies, est, à on avis, un symptôme de sa décadence. Il nere Îe que ses intérêts du moment et s’abandonne à « 4che égoïsme.

IV

Le gouverneur ne put s'empêcher de penser sérieusement aux lamentables dépêches qu'il venait de recevoir. Il savait que la France était entre les mains des extorqueurs etdes pillards, L'argent était l’unique mobile. Tout pour l'argent, rien sans l’argent! Un petit nombre s’enrichissait scandaleusement; presque tous tombaient dans une misère affreuse. Entre les deux classes de la société, les riches et les pauvres, le roi et les sujets, s’ouvrait un abime où tout allait s’engloutir. Les colonies d’abord devaient disparaitre.

Il n’osa pas exprimer les craintes qu’il ressentait ; ilne voulut pas le faire; ce n’était pas le moment. Il fit tomber la conversatiou sur un autre sujet:

—Kalm, dit-il, souven., quand nous étions à Upsal, nous avons discuté la question de l’ancien-

neté de la terre, et spécialement de ce nouveau con-

tinent qui est devenu le nôtre, et que ni l’un ni l'antre nous n'avions jamais vu. Que pense Upsal

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Les écrits mauvais a France, s, et elle sit omen !

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aujourd'hui de cette question ? Ses philosophes ont ils renouvelé le débat qui nous avait tant passionnés ?

—Souvent, comte, et la cause a fait des progrès, répondit le Suédois d'un air confiant. Une lumière nouvelle brille maintenant, qui promet d'éclairer toute la philosophie.

—En effet, répliqua le gouverneur, que ces sujets relevés intéressaient vivement, j'ai vu quelque part ce que vous m'affirmez-là. Et quel est l’enseignement de la nouvelle philosophie ?

—Ce n’est pas tant une philosophie nouvelle Les philosophie mieux éclairée, riposta Kalm.

i nous remontons au commencement, nous reconnaissons que le monde est ancien comme le temps et qu'avant la création, le temps n'existait pas; i n’y avait que l'éternité.

—Pensée profonde et qui doit être vraie, observa le gouverneur.

—Je la crois vraie. La science plonge dans le passé et surprend les révolutions des âges de ténèbres, comme elle pénèrre les mystères de l'avenir. Le mouvement infiniment rapide de la lumière céleste a son contrepoids dans la lenteur infinie des changements qui s’opèrent sur notre planète.

—Vous croyez encore, Kalm, que le monde est extrêmement vieux. C'était votre thèse favorite à Upsal, je m’en souviens.

—Alors comme aujourd’hui, comte. Ecoutez bien.

Il alla prendre, dans un petit cabinet de minéralogie, un morceau de charbon que des voyageurs avaient apporté des Monts Alleghanys.

—Il y a des millions de siècles, commença:til, dans les profondeurs du temps, la terre était couverte d’une végétation prodigieuse et le soleil l’inondait d’une lumière intense comme celle de l’équateur aujourd'hui... Les végétaux se condensèrent, et Da neuens ce morceau de charbon qui n’est en fin de compte, comme le prouve l’analyse, que la

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