VIII
Il ne reconnut pas tout de suite l’imprudent cavalier. Au reste, Le Gardeur était presque méconnaissable, dans l’état d'ivresse et de colère où il se trouvait; et, lui-même, Le Gardeur ne reconnut pas, non plus, le bourgeois. Ilse serait certainement arrêté dans sa course téméraire.
Il devait en être ainsi. La vie du bourgeois Philibert se jouait, ce jour-là, sur l’échiquier du monde où les bons et les mauvais génies se disputent continuellement la vie des mortels. L'esprit du bien perdit ; l'esprit du mal gagna.
On était à l’un de ces points d’intersection où les
- fils de plusieurs existences se divisent, se croisent,
se séparent, pour s’en aller, sans retour, les uns vers la vie, les autres vers la mort; ceux-ci au bonheur, ceux-là au désespoir.
Le Gardeur fouettait son cheval. Le blessé gisait devant lui, et allait être écrasé. Mais il ne l'avait pas entendu ; il ne l'avait pas vu. Disons-le franchement, si cela peut-être une excuse : il ne l’avait pas vu!
Le bourgeois saisit la bride avec tant d'énergie,
que le cheval fit une soudaine volte-face, et se cabra
violemment. Le Gardeur faillit tomber,
Bouillant de rage, il sauta à terre. Il ne savait pas , encore à qu il avait affaire, et se souciait peu de le rer savoir. Il ne voyait qu’un insolent qui avait osé Dai l'arrêter et il voulait le châtier sur le champ. ae
De Péan arrivait sur la place avec Angélique ; i: Ga | reconnut le bourgeois. Superbe, impassible, il sem- : [ blait provoquer Le Gardeur. plu | —Voilà l'heure du triomphe pour notre com- || pagnie, pensa-t-il. Et, se servant de sa main comme ou: Î d’un porte-voix, il cria tout joyeux cette horreur qui me l domina le tapage de la foule : d'u
| —Le Gardeur, achevez-le ! 5 | Angélique, toujours les rênes à la main, était pâle | fre comme un marbre, immobile comme une statue. et* Elle avait peur pour son bien-aimé que la foule me- (
naçante entourait. Le bourgeois, elle s’en souciait cet
bien! Au reste, il avait tout le monde pour lui. Mais la tempète allait laisser des ruines ! Il allait tomber, ce brave citoyen, dans la gloire de ses bonnes œuvres, comme un roi frappé de la foudre dans les splendeurs de son palais!
Le Gardeur s’avança sur lui en le maudissant, et lui donna un coup de cravache.
fl Le vieux marchand sentit, à cette insulte, son sang
| bouillonner; il leva vivement sa canne pour parer un second coup et frappa son agresseur au poignet, E | Le fouet tomba. Alors Le Gardeur voulut se préci- PA piter sur le vieillard, mais les aabitants le repous- Li sèrent. Il eut une horrible tentation. La vie de | plusieurs allait finir, la vie de bien des innocents! Une main se posa tout à coup sur son épaule, et ‘ ilentendit une voix de femme lui parler avec chaleur.
Angélique avait percé la foule. Elle n'était plus
us
pile ni calme danssa frayeur, mais tout enflammée.
Ile fixait sur son amant ses yeux redoutables qui rendaient fous. Elle avait vu ce qui venait de se
‘passer et se sentait aussi indignée que lui du coup
de canne qu'il avait reçu.
De Péan avait jugé le moment venu.
—Angélique, avait-il dit, le bourgeois frappe Le Gardeur; quelle insulte ! Allez-vous endurer cela ? —Jama's! s'était-elle écrié, et Le Gardeur non lus !
C'est alors qu'elle avait poussé son cheval, s'était ouvert un chemin jusqu’à Le Gardeur, et que, lui mettant la main sur l'épaule, elle lui avait parlé d’une voix passionnée.
—Comment, Le Gardeur ! avait-elle dit, vous souffrez qu'un malva comme ça vous abîme de coups,
. et vous portez l'épée ?
C’en fut assez. Enivré, fasciné par ce regard et cette parole, Le Gardeur aurait tué son père.
Il jura qu’il allait se venger sans retard, et, poussant un cri sauvage, agile et fort comme une panthère, il se débarrassa des habitants qui le gênaient, tira son épée et la passa à travers le corps du bour-
cois ; Le bon vieillard n'avait pas eu le temps de se mettre en défense. Il tomba mourant, à côté de l’infortuné à qui il venait de faire l’aumône et dont il voulait protéger les jours.
—Bravo ! Le Gardeur ! exclama de Péan; c’est le meilleur coup d’épée qui ait jamais été donné dans la Nouvelle-France! Le Chien d'Or est vaincu et le bourgeois a payé sa dette à la grande compagnie !
Le Gardeur le regarda d’un air étrange :
—Quel est cet homme, de Péan ? Qui ai-je tué ?... demanda-til.
—Le bourgeois Philibert, que diable ! répor:dit de Péan d’un air tout fier.
Le Gardeur poussa un cri rauque :
—Le bourgeois Philibert!! J'ai tué le bourgeois Philibert!1.. De Péan en a menti, Angélique! dit-il, en se tournant vers la jeune fille; je ne voudrais pas tuer un moineau qui appartiendrait au bourgeois. Oh ! dites-moi que de Péan me trompe !.…
—De Péan dit vrai, confirma Angélique, épouvantée du regard terrible de Le Gardeur.…
Mais c’est le bourgeois qui vous a frappé d’abord. Je l’aivu! Il vous a frappé avec sa canne. Vous êtes un gentilhomme, et un gentilhomme tuerait le roi luimême, si le roi osait le frapper de son bâton comme on fait d’un chien !.. Regardez; on le relève, c’est bien lui.
Le Gardeur, tournant ses yeux égarés vers sa vic-
time, reconnut en effet le bourgeois qu'il estimait si
profondément.
Il jeta son épée à terre.
—Malheureux que je suis! s’écria-t-il, je suis un arricide! un parricide ! J’ai tué le père de mon rère L.… O1 Angélique Des Meloises ! c’est vous qui
m'avez fait tirer l'épée ! Et je ne savais pas contre qui ! Je ne savais pas pourquoi!
—Je viens de vous le dire, Le Gardeur ! et vous m'en voulez ? Mais, voyez le tumulte! sauvons-nous, ou nous allons nous faire tuer comme le bourgeois! Vite! vite! Le Gardeur! Au palais ! au palais !
—A l'enfer! plutôt! vociféra Le Gardeur ; le ‘palais ne me reverra jamais ! Sauvez-vous, Angélique ! peu m'importe la mort à moi! De Péan, emmenez-la! ou bien il y aura encore du sang de versé |. C’est votre ouvrage, de Péan! rugit-il, en jetant au traîte chevalier un regard de menace.
—Voudriez-vous donc vous venger sur elle ou sur moi, Le Gardeur ? questionna de Péan, pâle de crainte.
—Sur ele? êtes-vous fou? Sur vous, par exemple ! si vous ne l’emmenez pas tout de suite loin de cette bagarre !.. Je ve'ix voir le bourgeois! O Dieu! est- 1l mort ?
Une immense clameur retentit aussitôt sur la place du marché.
Le bourgeois vient d’être tué! La grande compagnie ! c’est la grande compagnie qui l’a assassiné!
Des hommes accouraient de toutes parts en vociférant et en gesticulant.
La nouvelle se répandit comme une fusée dans la ré et un cri de vengeance monta du milieu de la oule,. :
Le premier qui courut au secours du bourgeois fut le frère Daniel, un récollet. Il s'agenouilla près de lui et sa robe grise se teignit de larges taches de
mas:
élas ! le mourant ne pouvait plus prier ni entendre les prières des autres!
Cependant, quand le frère gris lui fit le signe de la croix sur le front, il ouvrit les yeux et le regarda fixement une minute; puisses lèvres pâles frémirent et il murmura deux noms : Pierre! Amélie ! Ce fut tout.
Il était mort!
—Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur! prononça le récollet, car ils se reposent de leurs peines !
De Péan avait remarqué la surexcitation de la foule, et il se tenait prêt à fuir. Mais il voulait emmener Angélique, et Angélique s’obstinait à attendre Le Gardeur. :
Or, LeGardeur s'était jeté à genoux auprès du cadavre du bourgeois et essayait de le relever.
Il pleurait et poussait des rene amers.
Un habitant qui le voyait faire, se mit à crier:
—Voici l’assassin, le voici! C’est cet homme ! c'est cette femme-là aussi !..…... tous les deux ! C’est elle qui lui a dit de tirer lee la. \
Il montrait LeGardeur et Angélique.
La foule crut qu’il désignait de Péan.
—Non ! pas celui-là ! hurlait-il ; l’autre ! celui qui est démonté! celui qui est ivre! Qui est-il ? Où est-il ?
Et tout en criant, il s’ouvrit un chemin jusqu’au malheureux LeGardeur.
—C'est lui! clama-t.il, je .ens!
—Par Dieu! il a bien l'air d’un meurtrier, en effet! tonnèrent une douzaine de voix.
* LeGardeur se tenait toujours agenouillé près de sa victime avec le bon frère récollet. Plusieurs hommes se jetèrent sur lui.
Il tendit ses bras.
—Faites-moi prisonnier ! gémit-il, tuez-moi si vous le voulez; c’est moi, le coupable !... J'ai assassiné le bourgeois !
Aussitôt une dizaines d’épées flamboyèrent.
—Ne le tuez pas! retenti* ne voix stridente, c'est LeGardeur de Repentigny ‘dez-nous à le sauver, vous Hébert { vous Martin, us Dupuis!
Tout le monde regarda d’où vénait cette clameur, et quelle était cette femme qui connaissait ainsi les gens par leurs noms.
On aperçut Angélique DesMeloises.
LeGardeur se releva et fut reconnu. Nul ne voulait croire à son crime, car il passait pour le meilleur ami des Philibert.
De Péan voulut profiter de ce moment de répit pour s’esquiver, et il saisit le cheval d’Angélique par la ride.
—Venez! dit-il à la jeune fille, sauvons-nous avant que la rage de cette foule ne se tourne contre vous ou contre moi. ie | re
—Je ne bougerai vas d'ici, de Péan! sauvez-vous, poltron que vous êtes !.… Comment ! LeGardeur est menacé et je l’abandonnerais ?... Ils mé tueront la - première |
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—Mais comprenez donc, Angélique, qu'il faut fuir! Ces gens ne feront aucun mal à LeGardeur, maintenant... Ils vont me soupçonner! C'est sur moi que va se décharger leur colère... J'ai un corps et une âme à sauver, comme lui!
—Au diable votre âme et votre corps ! C’est votre faute, cela! C'est vous qui m'avez soufilé ces inferuales paroles !.. Je ne partirai pas!
Elle tenta de se frayer un chemin jusqu’à LeGardeur, mais elle n’y réussit point. Elle vit qu’il était enfermé dans un cercle étroit, un cercle de citoyens émus, agités, surexcités. Mais ces hommes paraissaient le prendre en pitié plutôt que le menacer.
Il était prisonnier. Elle ne s’en doutait pas, car elle eut certainement cherché à le délivrer.
De Péan s’aperçut alors qu’une partie des gens se tournaient vers lui avec des regards et des gestes menaçants, il donna de l’éperon et de la cravache à son cheval qui partit au galop.
Il tenait toujours la bride du cheval d’Angélique, de sorte que celui-ci dût suivre.
Ils galopèrent vers les casernes du régiment de Béarn, où ils cherchèrent un refuge contre les malédictions de la populace.
LeGardeur, tout à coup dégrisé, comprit l'énormité du crime qu'il venait d'accomplir, et se mit à supplier la foule de le tuer sur le champ.
— Voici mes mains, criait-1l, enchaînez-les ! ce sont les mains d’un meurtrier !
Mais personne n'osait le toucher, tant l’étonnement était grand. Sa douleur immense, son excessif regret, attendrissaient les plus durs; et plusieurs disaient qu'il avait eu un accès de folie, et qu’il fallait le plaindre plutôt que le châtier.
A sa propre demande, il fut remis à un piquet de soldats et conduit prisonnier au château Si Louis.
Un nombre considérable de curieux le suivirent jusque sous la grande porte cochère,
Pendant ce temps-là, des hommes prenaient sur leurs épaules le cadavre du bourgeois et le portaient au Chien d'Or.
Eux aussi étaient suivis d’une multitude nombreuse. Et du milieu de cette multitude qui marchait à pas lents. derrière le mort, s’élevaient des plaintes et des gémissements.
Les premiers, dans cette procession funèbre, s’avançaient, la tête basse eten murmurant des paroles sacrées, les deux frères récollets Daniel et Ambroise, les amis fidèles du défunt.
Ils disaient ces paroles de l’hymne de St François d'Assise, le fondateur de leur ordre :
Loué soit le Seigneur dans la mort et la vie ! Notre soif de vieillir n’est jamais assouvie,
Et chacun à son tour dans la tombe est couché ! Malheur à l’insensé qui meurt dans son péché ! Mais heureux celui-là qui te remet son âme Pure comme à l’instant où ton Verbe de flamme, Dieu puissant ! la créa pour l’immortalité,
La mort est son triomphe et sa félicité.