CHAPITRE LIX
| LA JUSTICE DE DIEU PEUT ÊTRE LENTE, CAR ELLE E fi CERTAIRNE.
| Amélie de Repentigny fut enterrée dans la ch&- *
hA elle du couvent. La cérémonie des funéraill
aissa, par sa touchante simplicité, une impressi
véritablement grande. La foule se pressait auto de l’humble tombe.
4 Pierre Philibert, dissimulé dans un coin, à g noux, la tête penchée sur sa poitrine, pleurait. + : Le cri sublime et plein d’angoisses du Libera fit frémir son âme, et il jeta un sanglot qui monta vers le ciel avec les supplications des vierges et les mélodies de l’orgue.
(i Bien des années plus tard, une religieuse à l’air l FPE triste, mais serein comme la résignation, venait en- | | core, matin et soir, s’agenouiller sur la pierre qui recouvrait le tombeau d'Amélie. Dans sa prière fervente, le nom de LeGardeur se mélait au souvenir de la novice morte si iôt. Cette religieuse, fidèle à la sainte amitié, c'était Héloïse de Lotbinière.
La lampe de Repentigny versa ses douces clartés sur la tombe de la dernière enfant de l’illuswe maison. |
Elle brille encore aujourd'hui comme pour rapeler le souvenir des vertus que le ciel a depuis ongtemps récompensées !
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depuis .
Madame de Tilly fut inconsolable. Elle regardait Pierre comme son fils et voulait le faire son héritier dès qu’il aurait épousé Amélie.
Elle voulut lui donner son immense fortune, non seulement comme un témoignage de la haute estime qu’elle avait pour lui, mais aussi comme compensasation pour les dommages que lui causerait la mort de son père. :
Il refusa le royal héritage.
—C'était pour elle que je voulais des richesses, fit-il; maintenant qu'elle n'est plus, je n’ai besoin de rien. Je retourne en Europe mettre de nouveau mon épée au service de mon roi. Je ne chercherai point la mort, mais ne la fuirai Pi non plus. Il me tarde d'aller rejoindre au ciel ma fiancée.
—0O mon Dieu ! s’écriait souvent madame de Tilly, comme la ruine de notre félicité est profonde !
Le père de Berey lui répliquait tout en partageant sa sombre désespérance.
—La raison ne saurait seule comprendre ou expiiquer les voies de Dieu, et l’homme est un pauvre aveugle que la foi guide sûrement. Le juste est souvent éprouvé et le méchant triomphe; mais ce n’est que pour un temps. La fin du juste est douce et calme, la mort de l’impie sera éternelle !
Il avait perdu sa gaieté habituelle, le bon religieux, et il gémissait sur les afflictions de ses amis.
Après la conquête, madame de Tilly donna une
artie de ses biens aux Ursulines et se retira en rance. dans la vieille Normandie, où fleuritencore un rameau de son illustre famille.
"HI
Le printemps qui suivit la mort d'Amélie, Pierre Philibert dit un éternel adieu à la terre natale et s’en fut prendre du service dans l’armée. :Il se distingua maintes fois par sa valeur et son courage, et vint enfin tomber en héros sur le champ de bataille de Minden. |
La mort du bourgeois fut le signal de la défaite
et de la ruine du parti des honnétes gens. La Grande Compagnie triomphait. Elle tenait toute la colonie dans sos serres impitoyables.
Le vertueux de La Galissonnière fut rappelé et il eut pour successeur le faible de La Jonquière et de Vaudreuil. Bigot put sans gêne et sans crainte se livrer aux plus sales spéculations. La vénalité honteuse entra même dans le château St. Louis avec de Vaudreuil, qui devint, affirment plusieurs, le compère de l'Intendant.
Après avoir parcouru l'Amérique du Nord en vainqueur illustre, Montcalm vint tomber, inutile victime, sur le rocher de Québec.
Pendant que Bigot regorgeait de richesses et festoyait scandaleusement, les soldats mouraient de faim, et les magasins militaires restuient sans munitions. |
L’héroïsme de l’armée ne pouvait aller au-delà de la mort.
La patrie était épuisée. Bigot et toute sa bande infâme déchiquetaient son cadavre de leurs mains crochues et de leurs griffes maudites.
Ce ne sont pas les armées anglaises qui ont pris Québec et forcé Montréal à capituler, c’est la ra cité, c’est le brigandage de Bigot! C’est la coupable indifférence de la luxurieuse Cour de Versailles!
Après un long emprisonnement à la Bastille, Le Gardeur fut libéré. Il n’eut pas de procès. Son épée lui fut rendue et il gg son ot dans l’armée.
Les courtisans de Versailles n'étaient peut-être
pes fâchés d’être débarrassés du bourgeois et des onnêtes gens.
. Devenu un autre homme, un homme aussi sage qu'il avait été dissipé, aussi régulier qu'un religieux
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dans sa conduite, pénitent et mortifié autant que vaillant et brave, il suivit, dans le nouveau monde, les étendards de Montcalm. Ilse battit à Chouaguen, il | part à la défense des forts de Montmorency et fut un des héros de la bataille des plaines de Ste.
Foye.
Vile
Ilne voulut jamais parler à Angélique DesMeloises. Un jour, il la rencontra sur le perron de la cathédrale. Elle tressaillit comme au contact du feu, trembla légèrement, rougit beaucoup, hésita une minute, puis lui tendit la main avec un sourire séducteur et en l’enveloppant du plus ardent regard.
Le Gardeur était de pierre, maintenant. S'il aimait encore une femme, c'était peut-être la modeste religieuse des Ursulines, qui s'appelait autrefois Hé6loïse de Lotbinière,
+ A la vue d’Angélique, sa vieille colère se réveilla, il oublia qu'il était gentilhomme, d’un coup violent ilfrepoussa la main qui s'offrait à lui, et s’éloigna.
Après la conquête de la colonie, il repassa en France avec les restes de l’armée. Le roi le combla d'honneur, mais cela le laissait indifférent, car il n’avait plus personne avec qui les partager. Tous ceux qu'il avait aimés étaient disparus |
Il ne se maria jamais. Il finit sa carrière remarquable pendant qu’il occupait la haute position de gouverneur de Mahé, dans l'Inde.
& Un jour de l’an de grâce 1777, un autre conseil de uerre siégeait aussi dans la grande salle du château êt. Louis. C'était un conseil bien différent de celui que nous avons vu déjà. Le temps et les circonstances avaient bien changé. ae ras Les conseillers étaient des Anglais et des Canadiens; le gouverneur, leur président, venait d'Angle-
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terre, et se nommait Sir Guy Carleton. Sur les murs de la vaste chambre, les armes de l'Angleterre remplaçaient les emblèmes de la France. Des offciers en habits rouges se promenaient sur le parquet sonore, fidèles et loyaux envers le souverain nouveau, comme ils l'avaient été envers la mère-patrie, C'étaient le vieux de la Corne St. Luc, de Salaberry, de Beaujeu, DOsRRER de Gaspé, et plusieurs autres vaillantes épées. ls se préparaient à défendre le Canada contre l'invasion Américaine,
Le peuple de la Nouvelle-France savait qu’il avait été pillé, volé, ruiné par l’Intendant Bigot, puis lâchement abandonné par son roi; alors il s’était tourné avec espoir vers le vainqueur et l'avait accepté franchement, comme l'arbitre de ses destinées nouvelles.
Néanmoins, les liens du cœur ne se r'ompirent j1mais et longtemps, longtemps ! les colons délaissés tournèrent vers la France lointaine des regards mouillés de larmes. Longtemps, ils l’appelèrent se- D ; mais en vain, elle neirevint plus !..
Quand les colonies anglaises se révoltèrent et que | la France vola à leur aide, le peuple canadien se sentit humilié…
Comment ! cette France si cruellement sourde à leurs FRE ensS cette France si vilement indifférente à leurs souffrances et à leur héroïsme, accourait à la voix des étrangers 1... Ah! l’honneur se révoltait, l'âme s’indignait et le soldat canadien ne pouvait päs marcher sous les mêmes drapeaux que ceux qui avaient été ses ennemis constants ou ses maîtres oublieux ! | : Il repoussa fièrement les offres séduisantes de fa
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tier éleva sa voix puissante pour maudire la révolution des états voisins et pousser le peuple canadien à se défendre contre l'invasion.
Jumonville de Villiers était enfin vengé.
XI
Mais le loyal Canadien n'avait pas vidé le calice des amertumes et son dévouement inaltérable devait rester sans récompense. Aux pillards éhontés de l’ancien régime, succédèrent les orgueilleux tyranneaux de la race conquérante, et la province fut traitée en pays conquis.
D'un côté, l'autorité armée de verges; de l’autre, une population soumise presque jusqu'au servilisme.
La lutte fut longue. La colonie eut des héros : les héros d' la paix et des combats constitutionnels. Elle eut aussi le sang des martyrs. Or, le sang des martyrs fait germer la liberté.