LE CHIEN PRIMITIF
tandis que l'animal repu et protégé se doit aisément montrer doux et magnanime.
Les raisons de Buffon ne sont donc que des raisons de sentiment qui ne prouvent rien contre l'hypothèse de la parenté de ces bêtes. On cite au reste un fait concluant contre son opinion.
Les Espagnols introduisirent dans le nouveau monde un grand nombre de chiens domestiques qui furent bientôt abandonnés à eux-mêmes, et ces chiens d'Europe, après plu-
sieurs générations, sont devenus complètement sauvages dans les vastes solitudes de l'Amérique. « Ils vivent, a raconté de Humboldt, en société, dans des antres souterrains et attaquent souvent, avec une rage sanguinaire, l'homme, pour la défense duquel combattaient leurs ancêtres. »
Les chiens sauvages se conduisent donc absolument comme des loups, ce qui permet de croire qu'ils descendent, selon les espèces, et des loups et des chacals.
Les savants toutefois ne sont pas d'accord sur ce point et l'origine du chien domestique a donné lieu à de longues discussions parmi eux. Malgré l'opinion généralement admise qui considère l'espèce domestique comme une espèce distincte, nous croyons pour notre part qu'elle provient de quelques types primitifs et des croisements. Nous pensons en outre que nos chiens ont pu avoir pour ancêtres les loups et les chacals.
Que Buffon ait eu tort ou raison sur ce point, à lui revient l'honneur d'avoir bien dépeint les diverses races de chiens en Europe, d'être parvenu à les grouper d'après leur éloignement d'une souche commune et d'après la considération de la forme des oreilles. G. Guvier alla plus loin encore; il tint compte pour sa classification de l'intelligence traduite par la largeur du crâne; principalement dans la manière dont sont disposés les pariétaux.
Mais ce sont là des questions incidentes.
La question d'origine prime toutes les autres. Sur ce point nous n'hésitons pas à admettre les lois de la sélection naturelle, c'est-à-dire la prédominance que la nature accorde aux espèces, aux variétés d'animaux et de plantes, grâce à une adaptation plus grande des caractères de ces animaux ou de ces plantes aux caractères des milieux dans lesquels ils se développent. Il faut envisager la sélection au point de vue de la nutrition, de la conservation et de la reproduction. En termes vulgaires, le développement, le caractère et
la reproduction des êtres dépendent du climat, de l'alimentation et de l'éducation, et nécessairement la nature fait disparaître les espèces et les variétés qui ne peuvent lutter contre les milieux.
L'homme, quand il surveille la reproduction et l'élevage des animaux, fait de la sélection; la nature fait cette sélection simplement, en obéissant à des lois immuables. Celte doctrine a été vulgarisée par Darwin qui a savamment résumé toutes les opinions relatives à l'origine des chiens. C'est à l'ouvrage intitulé de la Variation des animaux et des plantes à l'état domestique, que nous empruntons les faits suivants relatifs à l'origine des chiens.
Il est permis d'admettre que tous les membres d'une même classe au moins descendent d'un même ancêtre, mais c'est là une opinion très combattue, et pour ce qui regarde les chiens il est peu probable que l'on parvienne jamais h déterminer avec certitude leur origine, parce que l'ignorance du passé ne permet que des conjectures.
Les nombreuses variétés du chien domestique descendent-elles donc d'une seule espèce ou de plusieurs ? Nous l'ignorons et nous ne pouvons qu'exposer les faits favorables à l'une et à l'autre hypothèse.
Le lévrier, le chien de chasse et le basset aux formes si accentuées et si caractéristiques sont très exactement reproduits sur des bas-reliefs et des peintures qui datent de quatre mille ans.
Le matin proprement dit [canis laniarius) avait déjà des statues à Babylone et à Ninive plus de six cents ans avant Jésus-Christ.
Les croisements ont fait surgir des races nouvelles et des nuances infinies, mais les types sont restés intacts.
Les différences qui existent entre les diverses races semblent prouver d'abord qu'il y a eu plusieurs espèces sauvages. Dès les temps historiques les plus reculés on a connu
tik LE CHIEN.
des chiens très dissemblables. Les Romains distinguaient des chiens courants, des chiens de garde, des bichons, des lévriers, des dogues ; et l'on retrouve de l'an 3400 à l'an 2100 avant Jésus-Christ, sur les monuments égyptiens, la plupart de ces variétés, quoique leur forme en général se rapproche de celle du lévrier.
Le chien représenté par les plus anciens monuments égyptiens est des plus singuliers : il ressemble à un lévrier, mais il a les oreilles longues et pointues et la queue courte et recourbée. Cette variété existe encore. M. Yernon Harcourt affirme que le chien avec lequel les Arabes chassent le sanglier est un animal hiéroglyphique et bizarre, semblable à celui avec lequel Chéops chassait autrefois et ressemblant un peu au chien courant écossais; il a la queue fortement enroulée autour du dos et les oreilles détachées à angle droit.
Donc, il y a quatre ou cinq mille ans différentes races de chiens ; d'autre part, certitude basée sur les ossements retrouvés que le chien était réduit à l'état domestique en Europe bien longtemps avant l'époque historique, c'est-à-dire depuis une époque incomparablement plus reculée que six ou sept mille ans. Telles sont les deux affirmations scientifiques que l'on peut faire.
Conclure de là que nos variétés descendent d'une seule forme éteinte et inconnue, c'est hasarder seulement une hypothèse; quant à la domesticité, à l'éducation du chien qui est de nature sociable, elles se sont faites aisément. Lorsque, aux époques les plus reculées, l'homme pénétra dans des contrées inhabitées, les animaux n'éprouvèrent à sa vue aucune crainte instinctive ou héréditaire ; Darwin, dont nous résumons les travaux, nous le répétons, cite l'exemple de gros chiens loups des îles Falkland qui vinrent sans témoigner aucune crainte à la rencontre des matelots de Byron.
L'homme fit du chien, aussitôt qu'il le connut, son plus
utile auxiliaire, et les sauvages l'ont toujours estimé à une haute valeur.
Nous n'insistons pas sur les différentes espèces primitives; il nous faudrait consacrer tout un volume à cette étude. Elles tenaient du loup, du chacal ; on les a obtenues par des croisements avec ces animaux, et depuis le dingo jusqu'au canis lalrans tous les chiens, toutes les espèces ont subi des modifications qui les rendent souvent méconnaissables; les lévriers, les épagnculs, les limiers, sont le produit d'une longue civilisation.
Les races canines diffèrent les unes des autres sur des caractères sans nombre et le climat exerce sur elles une influence directe, c'est tout ce qu'il est nécessaire de constater.
Peu à peu, par suite de la sélection et des nécessités d'existence de la lutte pour la vie, la physionomie, la structure des chiens s'est modifiée, et des monstruosités même sont apparues; ainsi la forme du corps et des pattes chez les bassets de l'Europe et de l'Inde, la forme de la tête et de la mâchoire inférieure du bouledogue et du carlin; les pattes à demi palmées des chiens qui ont coutume d'aller dans l'eau.
Tous ces faits, toutes ces transformations ne prouvent pas que le chien descende d'un seul ancêtre.
Voltaire s'est prononcé en faveur des espèces absolument différentes. Comment imaginer, a-t-il écrit, qu'un lévrier vienne originairement d'un barbet? il n'en a ni le poil, ni les jambes, ni le corsage, ni la tête, ni les oreilles, ni la voix, ni l'odorat, ni l'instinct. Un homme qui n'aurait vu, en fait de chiens, que des barbets ou des épagneuls, et qui verrait un lévrier pour la première fois, le prendrait plutôt pour un petit cheval nain que pour un animal de la race épagneule. Il est bien vraisemblable que chaque race fut toujours ce qu'elle est, sauf le mélange de quelques-unes en petit nombre.
tiÇ, LE CHIEN.
L'hypothèse du philosophe n'est pas exacte. Les zoologistes qui ont étudié l'ostéologie des chiens ne nous ont laissé h cet égard aucun doute. Les espèces ne sont pas différentes, mais elles offrent des variétés qui établissent la distinction des genres.
Les zoologistes modernes, depuis Linné à qui revient la création du genre diien, reconnaissent une division, une tribu particulière sous les dénominations diverses de caniens, canidés ou vulpiens.
Nous résumons au point de vue de l'histoire naturelle les caractères essentiels qui distinguent cette espèce. Les chiens ont des molaires alternes à couronne tranchante ; leur système dentaire se compose de quarante à quarante-deux dents : six incisives en haut et six en bas ; deux canines à chaque mâchoire; douze molaires supérieures et douze ou quatorze molaires inférieures.
Les membres des canicns sont digitigrades; leurs pieds n'ont que quatre doigts s'appuyant sur le sol. Le pouce existe souvent, principalement aux pieds de devant, mais il est toujours rudimentaire et se trouve placé plus haut que les autres doigts. Les ongles ne sont ni rétractiles ni tranchants. La tête est allongée, les oreilles grandes et bifides vers leur base postérieure, le mufle nu, la langue douce et le pelage assez rude. Entre autres particularités remarquables, l'anatomie signale chez les caniens un amoindrissement considérable de la clavicule, un estomac relativement peu volumineux et un grand développement de l'os pénien.
Les doigts posent seuls à terre dans la marche. La plante des pieds est munie de tubercules; celui qui se trouve à la base des doigts a trois lobes, celui qui garnit l'extrémité de chaque doigt est elliptique. La langue est lisse; la papille en forme de disque, chez les chiens proprement dits, est allongée chez les renards.
Tous les chiens boivent en lapant ; mais, fait que l'on a
HISTOIRE NATURELLE DU CHIEN
observé peu souvent, ils recourbent leur langue en dessous et lancent de la sorte le liquide dans la gueule.
Les femelles éprouvent le besoin du rut deux fois chaque année : généralement en février et à la fin d'août; elles portent de soixante à soixante-cinq jours, neuf semaines, et produisent depuis deux jusqu'à dix ou douze petits; les mamelles sont pectorales et ventrales.
Les chiens sont des animaux diurnes ; tandis que les re-