LE CHIEN EN ARRET
cacher que pour se préparer à l'assaut; c'est cette habitude poussée à l'extrême qui est devenue héréditaire chez nos chiens d'arrêt et nos chiens couchants. Ils gardent souvent une de leurs pattes de devant repliée et soulevée pendant longtemps; ils se préparent ainsi à s'avancer avec prudence, attitude caractéristique chez le chien d'arrêt.
Les chiens, après avoir fait leurs excréments, grattent souvent le sol d'avant en arrière avec leurs quatre pattes, même lorsqu'ils sont sur un pavé tout nu; il semble qu'ils aient l'intention de recouvrir de terre leurs excréments, à peu près comme les chats. Nous ne pouvons guère douter qu'il n'y ait là un vestige sans utilité d'un mouvement
habituel, qui avait un tnit déterminé chez un ancêtre éloigné du genre cliien, et qui s'est conservé depuis une antiquité prodigieuse.
Les chiens et les chacals prennent grand plaisir à se rouler et à frotter leur cou et leur échine sur la charogne; cependant les chiens n'en mangent pas, mais ils se délectent de son odeur. Les loups n'ont pas cette habitude et on a remarqué que les gros chiens qui descendent probablement des loups ne se roulent pas aussi souvent sur la charogne que les petits chiens qui descendent, selon toute apparence, des chacals.
Les terriers, chasseurs de rats, déchirent et tourmentent le morceau de pain qu'on leur jette comme si c'était un rat ou une autre proie vivante. Il semble, quoiqu'ils connaissent leur erreur, qu'ils veulent donner un goùL imaginaire à un morceau peu appétissant*.
Par leurs différentes attitudes, par la variété de leurs aboiements, les chiens ont le désir d'exprimer, expriment à leurs semblables et à leurs maîtres les dispositions dans lesquelles ils se trouvent; leurs pensées, leurs passions, leurs besoins, se traduisent ainsi que les nôtres par des gestes dont la signification est claire : la faim, la soif, le plaisir, l'affection, la colère, la peur, le désir, le dépit, le mépris même.
Chez eux comme chez nous un lien puissant réunit les intentions aux mouvements; mais les chiens ont des attitudes plus caractéristiques peut-ôlre, parce que leur langage est plus imparfait.
Nous n'avons pas, il en faut prendre notre parti, d'autres moyens que le chien d'exprimer nos passions par des signes extérieurs et il faut admettre avec les savants modernes que
1. Darwin. — « De l'expression des émotions chez l'homme et chez les animaux. »
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los expressions physiques de l'espèce humaine seraient inexplicables si l'on n'admettait pas que l'homme a vécu autrefois dans une condition très inférieure et voisine de la bestialité. L'éducation seule nous a appris à nous rendre maîtres de certains mouvements considérés comme grossiers, mouvements communs à tous les animaux d'ordre supérieur ; la preuve en est que les enfants expriment leurs émotions avec une énergie semblable à celle des bêtes.
L'éducation nous a donné quelques gestes conventionnels; elle s'efforce de supprimer la manifestation brutale des sensations : l'idéal d'un homme de bonne compagnie est de ne point montrer ce qu'il éprouve, de commander à SCS organes, d'être maître de son visage et de ses mains, de dominer en publie» ses douleurs physiques et morales, ses appétits et ses joies, de vaincre en un mot, par l'effort de la volonté, les manifestations auxquelles s'abandonne l'être en proie à une passion.
Mais cettepuissance, encore une fois, ne s'acquiert que par l'éducation, qui seule établit une différence entre les hommes du monde et les hommes du peuple. Livrés à nous-mêmes, nous laissons voir comme le chien tout ce que nous ressentons; toutefois lo chien lui-même modifie quelques-uns de ses gestes lorsqu'on se donne la peine de l'instruire.
Ces considérations générales terminent ce qui a trait à l'histoire naturelle.
Nous avons dit que l'odorat du chien est très développé, plus développé que chez aucune autre espèce d'animaux; cela le met à même d'accomplir des actions qui tiennent du prodige. Son ouïe est fine, sa vue excellente.
Ses allures sont au nombre de trois : le pas, le trot et le galop; il passe indifféremment de l'une à l'autre, suivant son désir, son besoin, ou l'excitation qu'on lui donne. Lorsqu'il marche, il porte son corj)S ou i)lutôt son train de derrière de travers, de manière à éviter (juc ses membres postérieurs,
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plus larges que les autres, ne heurtent ses membres antérieurs.
Son pelage est si varié qu'il est impossible d'en entreprendre la description. De même sa taille varie à l'infini. Il est par conséquent difficile de saisir les caractères de la race primitive; le climat, l'émigration, l'éducation ont produit des transformations sans nombre; mais le prototype est le chien sauvage. La preuve en est que l'espèce y revient quand on cesse de l'améliorer.
C'est le chien de berger qui se rapproche le plus, selon toute probabilité, du chien primitif; de lui vraisemblablement dérivent toutes les variétés domestiques.
De même que chez les hommes, le pays, les habitudes et la nourriture ont modiûé la forme et le tempérament des chiens. Ceux des pays froids, amenés dans les régions tempérées, ont perdu leur poil, acquis une peau fine, sont devenus grands, forts et musculeux. Le contraire s'est produit quand d'un pays chaud ils ont été conduits dans des contrées froides.
Les organes, les facultés des êtres sont soumis à l'influence climatérique, à la forme et aux productions du sol ; ils en dépendent, ils en sont le résultat. Quand on se rapproche du pôle nord, les hommes sont chétifs, les chiens petits et poilus, les plantes rabougries. A l'autre extrémité de la terre, tout ce qui vit prend au contraire des proportions colossales. Tout obéit donc aux dispositions de la nature; mais ensuite l'etTort humain discipline, organise, accommode à ses besoins tout ce qui est susceptible d'être dominé par lui.
Les hommes, suivant leur commodité particulière, ont fait des animaux dont ils sont maîtres d'utiles auxiliaires; ils ont par le croisement modifié la race canine et créé pour la guerre, pour la défense, pour la garde des troupeaux, pour la chasse, pour leurs plaisirs et pour leurs travaux, des individus d'espèce particulière. L'homme a fait de cet animal
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son serviteur: il l'a approprié à ses besoins; il l'a cultivé comme il a cultivé sa propre race, trouvant en lui un compagnon digne de ^ ivre en sa société, capable de le charmer par la beauté et l'élégance de ses formes, capable surtout de le bien servir. Cet auxiliaire lui est devenu indispensable; le chien mérite qu'on le protège, qu'on le défende et qu'on l'aime.
Il y a moins de distance, a écrit Montaigne, entre l'homme et le chien qu'entre certains hommes.
On peut aller plus loin : on peut dire que les qualités du chien sont telles, qu'elles nous doivent servir d'exemple, et nous répétons avec Toussenel que plus on apprend à connaître l'homme, plus on apprend à estimer le chien.