CHAPITRE III
La race canine est honorée par les plus nobles et les plus courageuses actions. Naturellement douée de courage, elle est arrivée, grâce à l'éducation de l'homme, au mépris absolu de la vie et jusqu'à l'héroïsme.
Nous avons su inspirer à nos compagnons, à nos amis à quatre pattes, toutes nos passions depuis les plus superbes jusqu'aux plus infimes, et toute l'échelle humaine est représentée dans leur espèce, depuis les preux chevaliers jusqu'aux chevaliers d'industrie.
Quelques-uns ont conquis ce qu'on pourrait appeler la noblesse d'épéc; ils se sont signalés dans les batailles, et
Toussenel a pu dire d'eux qu'ils s'enivrent de l'odeur de la poudre.
Nous sommes tentés de croire que, en France, les chiens ainsi que les hommes ont pour la carrière des armes une prédilection marquée. Chaque fois qu'un de nos régiments entre dans une de nos villes, tambours battant et clairons sonnant, cjui se précipite au-devant de nos troupiers, qui leur fait cortège et les suit d'une allure hardie? Les gamins et les chiens de la cité. Les uns et les autres s'efforcent de marquer le pas, se dandinent en cadence; ils lèvent la tête, leurs regards brillent à la pensée qu'ils peuvent être confondus avec les défenseurs de la patrie. Que si c'est là une supposition invraisemblable pour le chien, il est du moins hors de doute qu'il a pour les soldats une prédilection marquée, une affection particulière, affection qui lui est bien rendue; qu'il se plaît à la vie d'aventure, dans le tapage des camps. En temps de guerre, le rêve de chaque soldat est d'avoir un chien.
Avant d'entrer dans les détails de leurs hauts faits modernes, rappelons brièvement leurs actions de guerre dans l'antiquité.
Les Grecs faisaient souvent garder par des chiens leurs camps et leurs forts; la citadelle de Corinthe entre autres avait une garnison de molosses, la i)lus belle race canine de l'antiquité, type disparu, mais dont deux admirables statues de marbre, conservées au Vatican, donnent, à ce qu'on affirme, l'exacte représentation.
Cette race dégénérée paraît être représentée par les chiens mâtins, ou par les chiens de Laconie, qui ont dû donner naissance aux chiens de bergers.
Parmi les chiens célèbres de l'antiquité nous citerons le chien de Xantippe, qui à la bataille de Salamine s'élança dans la mer en aboyant contre les ennemis, et le chien vaillant qui, à Marathon, combattit avec les Crées contre les
Perses et fut couvert de blessures. On l'honora comme un héros.
Il n'y avait point de garnison canine dans la citadelle d'Athènes, Plutarque l'a aftlrmé ; mais il s'en trouvait une, nous le répétons, dans la citadelle de Corinthe, et elle était gardée à l'extérieur par un poste avancé de cinquante chiens placés en vedette sur le bord de la mer. Une nuit que la garnison était ivre, l'ennemi débarqua; les cinquante chiens combattirent comme des lions : quarante-neuf furent tués sur la place. Le dernier, nommé Soter, courut vers la ville, donna l'alarme, éveilla les soldats et l'ennemi fut repoussé.
Le Sénat ordonna que Soter porterait un collier d'argent avec cette inscription : « Soter, défenseur et sauveur de Corinthe.» En l'honneur des autres chiens on éleva un monument en marbre oi^i leurs noms furent gravés, ainsi que celui de Soter.
Cette appellation de Soter, qui en grec signifie sauveur, était dans la mythologie un surnom donné à Jupiter, à Bacchus et à Apollon. Ce surnom s'appliqua plus tard à quelques rois d'Egypte et de Syrie, et il y a dans le marlyrologe chrétien un pape nommé Soter.
Un poste de chiens était également chargé de la garde du Capitule à Rome, et ces vigilantes sentinelles s'acquittaient de leur mission avec tout le zèle désirable. Une fois cependant elles se trouvèrent en défaut.
Lorsque les Gaulois commandés par Brennus firent le siège de Rome, tous les Romains en état de porter les armes s'enfermèrent dans le Capitole, tandis que les vieillards décidés à mourir demeurèrent dans la ville abandonnée.
Maîtres de la cité, les Gaulois, pendant une nuit, tentèrent l'escalade de la forteresse et, se hissant les uns les autres en gravirent les escarpements sans faire assez de bruit pour réveiller les chiens assoupis, affaiblis par une longue diète. Cependant quand les assaillants arrivèrent aux portes, les
chiens ouvrirent les yeux; ils allaient aboyer : on leur ferma la gueule comme on fermait celle de Cerbère, en leur jetant des morceaux de pain qu'ils dévorèrent.
Par bonheur pour les Romains, les oies sacrées de Junon se montrèrent plus intraitables; elles poussèrent des cris et donnèrent l'alarme. La garnison accourut aussitôt et précipita l'ennemi au bas des roches.
Depuis lors, quand on célébrait à Rome l'anniversaire de cette délivrance, on promenait sur un char une oie à laquelle étaient réservés les lauriers du triomphe et à côté d'elle on exposait un chien crucilié.
Saint-Évremont s'est permis à ce sujet de critiquer violemment la tactique des soldats romains, qui s'en remettaient à des chiens du soin de leur salut; sans doute mieux vaut veiller soi-même, mais cette défaillance exceptionnelle et explicable n'enlève aux chiens rien de leur valeur habituelle. Bien nourris, ils eussent fait leur devoir; tout le monde connaît cette histoire, et cependant il n'est venu à l'esprit de personne de remplacer un chien de garde par une oie.
Nous ne voulons point rappeler ici tous les faits de l'antiquité; l'énumération en deviendrait fatigante; aussi nous contenterons-nous des traits principaux, de ceux qui servent à prouver clairement que jadis les chiens furent pour les hommes d'utiles auxiliaires en temps de guerre, de fiers lutteurs qui jamais ne désertaient leur poste et qui savaient bien mourir. On possède à ce sujet mille témoignages d'histoire. Strabon rapporte que les Gaulois se servaient de chiens à la guerre comme de soldats étrangers; Appian, que les anciens rois gaulois « avoient pour la garde asseurée de leur personne, une escadre de chiens, lesquels hardiz et vaillants aux combats qu'ils estoient, jamais n'abandonnoient leurs maistres. »
Ils luttaient h leurs côtés, et Pline a rappelé que lorsque
les Cimbres eurent été défaits par Marins, il fallut que les Romains recommençassent la bataille avec leurs chiens.
Les chevaliers de Rhodes se servaient de ces bons compagnons pour les postes avancés, pour les patrouilles; on les utilisa souvent. Un bronze antique, trouvé à Herculanum et placé au musée de Naples, représente des chiens cuirassés défendant une citadelle attaquée par des soldats armés de toutes pièces.
On trouve dans Hérodote que Cyrus fit rassembler un grand nombre de dogues pour la guerre, leur assignant quatre villes dont les habitants devaient les nourrir. Les Celtes avaient des régiments de chiens armés d'un collier hérissé de pointes en acier et couverts d'une cuirasse.
Pline, dont les récits doivent être cités, a conté que les Colophoniens et les Castabaliens possédaient des cohortes de chiens dressés à la guerre et qui combattaient au premier rang sans se rebuter jamais. — Auxiliaires précieux qui pouvaient compter parmi les plus sûrs et les plus fidèles, et qui cependant ne coûtaient point de solde.
Massinissa, se fiant peu aux hommes, avait une garde de chiens.
Reaucoup de peuples ont dressé les chiens à éventer les embuscades, et Pline raconte encore que le roi des Garamantes, chassé du trône, ne parvint à le reconquérir qu'aidé par une troupe de deux cents chiens. Pline était d'ailleurs grand partisan de ces utiles auxiliaires, qui, disait-il, une fois engagés, ne lâchaient plus prise, ne fuyaient jamais devant l'ennemi et n'étaient point exigeants sur l'article des honneurs, de l'avancement et de la solde.
Plus tard on employa les chiens contre la cavalerie ; on les enfermait dans une cuirasse au devant de laquelle étaient fixés une faux et un vase plein de feu. Les chevaux, harcelés par les morsures des chiens et par les brûlures, s'enfuyaient.
C'est ce qu'on appelait au Moyen âge la guerre des chiens contre les cavaliers.
L'usage des chiens de guerre continua pendant le moyen dgc. L'histoire d'Angleterre est pleine de récils de grandes batailles dans lesquelles les chiens d'Ecosse jouent un rôle important. Henri YIII, envoyant une armée auxiliaire à Charles-Quint pour l'aider à combattre François I", mit à la solde du monarque espagnol quatre cents chiens anglais.
Les Finlandais pendant longtemps dressèrent leurs chiens à la chasse à l'homme. Ailleurs on les fit combattre contre les chiens des ennemis. A Granson, des chiens de montagne appartenant aux confédérés suisses entamèrent l'action contre des chiens bourguignons.
Nous avons dit comment les Espagnols utilisèrent ces animaux en Amérique: le régiment de VascoNunez étrangla à lui seul plus de deux mille Indiens.
Les chiens furent pour moitié dans les conquêtes des Espagnols au Mexique et au Pérou; on les dressait à chasser l'Indien connue nos chiens chassent le cerf ou le lièvre, et on leur donnait la curée d'Indien.
D'un autre côté, les chiens du Pérou sont animés d'une juste vengeance contre les Espagnols.
L'histoire a conservé le nom du fameux chien Bérésillo, qui fit autant de carnage que cent brigands de la Castille, qui recevait une haute paye, double ration, et qui obtint des grades militaires.
Au combat de Caxamalca, les chiens de l'armée de Pizarre se comportèrent si vaillamment que la cour d'Espagne, reconnaissante de leurs exploits, décréta qu'il leur serait servi une solde payée régulièrement comme celle des autres troupes.
Pendant les campagnes de 1769 à 1774, les Turcs et surtout les Bosniaques se faisaient accompagner d'un grand nombre
de chiens qui veillaient à la sûreté du camp et déchiraient les ennemis qui s'approchaient de trop près.
En 1788, au siège de Dubicza, les chiens turcs d'une troupe d'avant-garde se défendirent victorieusement contre les patrouilles autrichiennes.
Nos chiens de Saint-Domingue ont leur histoire, et nos chiens d'Algérie nous ont rendu pour la conquête les plus incontestables services.
Partout et quelle que soit la nature du service qu'on lui demande, le chien comprend et, avec une abnégation sans pareille, un courage sans égal, il exécute la volonté de son maître.
D'animaux bons et dévoués la férocité huniaino a fait des bêtes féroces se nourrissant d'hommes, et l'on a cité souvent à ce sujet le mot terrible d'un Espagnol d'Haïti à un brigand de son espèce : « Prête-moi un quartier d'Indien pour le déjeuner de mes dogues; je te le rendrai demain ou après. "
Christophe Colomb mit en déroute cent mille Indiens à l'aide de cent cinquante fantassins, de trente cavaliers et d'une soixantaine de chiens.
Selon la coutume arabe, les armées mahométanes étaient toujours suivies de véritables armées de chiens. A la suite de la victoire de Mahomet II, ces animaux s'acclimatèrent à Constantinople et dans les villes environnantes. Ils sont en quelque sorte les .maîtres de ces cités, y vivent à leur guise, mordent les passants si cela leur convient et aboient durant presque toutes les nuits parce que cela leur plaît. Ils vivent en un mot comme en pays conquis.
Au seizième siècle encore, a rapporté un auteur normand, les chiens servaient de garde dans les villes et dans les ports, défendaient les habitants contre les surprises des pirates, et dans le combat supportaient sans jamais faiblir le premier choc des assaillants,
La ville de Saint-Malo n'eut jamais de meilleurs défenseurs, mais cette garnison, dont un des exploits est rappelé dans une chanson célèbre, devint à la fin si dangereuse qu'il fallut la licencier.
Dans la défense ou dans l'attaque, les chiens dressés à la guerre ont toujours fait preuve d'admirable courage et parfois même ont donné des leçons à leurs maîtres.
A la bataille de Morat, au milieu du quinzième siècle, une troupe de chiens des montagnes de la Suisse rencontra une autre troupe de chiens ennemis et la défit entièrement.
« C'est surtout à la guerre, c'est contre les animaux ennemis ou indépendants qu'éclate le courage du chien et que son intelligence se déploie tout entière; les talents naturels se réunissent ici aux qualités acquises *. »
A côté de la vérité, la fable parfois apparaît ; et nous voulons, ne fût-ce que pour mémoire, relater la présentation au roi d'Angleterre, George II, du lévrier Mustapha, héros de la bataille de Fontenoy qui, paraît-il, fut gratifié d'une pension alimentaire.
La tradition afhrme que ce chien, resté seul auprès d'une pièce de canon, après la mort de son maître, s'avisa de mettre le feu à la pièce au moment le plus favorable.
Nous n'oserions jurer que cela est vrai.
De nos jours on ne peut plus utiliser les chiens de la sorte, mais ils rendent encore de nombreux services dans les entreprises contre les sauvages et on trouve toujours des chiens mêlés à nos actions de guerre; toutefois ils ne jouent plus qu'un rôle épisodique.
Dans la plupart de nos régiments on a conservé le souvenir de quelque chien célèbre qui se montra bon compagnon d'armes et prêta aux soldats ses amis aide et assistance.
Il suffit de faire appel à la mémoire de nos vieux trou-
1, Buffon.
piers pour leur entendre conter à ce sujet les anecdotes les plus vraies et les plus curieuses. Citons-en quelquesunes.
On raconte encore à Milan l'histoire du caniche Mofflno, qui suivit son maître, un soldat faisant partie du corps d'armée du prince Eugène Beauharnais, pendant l'expédition de Russie en 1812.
Au passage de la Bérésina les deux compagnons se trouvèrent séparés dans la débâcle, et le soldat de Milan revint seul dans son pays.
Un an après son retour, un animal se présenta au seuil de sa maison, une pauvre bête maigre, efllanquéc, n'ayant plus que la peau sur les os. On voulut la chasser, elle poussa des hurlements plaintifs; c'était un squelette de chien si horrible que le soldat lui-même s'apprêtait à le renvoyer avec un coup de pied lorsque soudain, regardant avec plus d'attention, il se baissa et appela Moffino. A ce nom la pauvre bête poussa un aboi joyeux et essaya de se relever, mais retomba à terre, épuisée par la fatigue et par la faim.
Ce chien, au prix de terribles souffrances, avait traversé les fleuves, franchi les montagnes, parcouru une moitié de l'Europe pour retrouver celui qu'il aimait et qui fut assez heureux pour le ranimer et lui rendre la vie.
Il y a quelques années, en Afrique, des zouaves trouvèrent une chienne qu'ils adoptèrent et baptisèrent Minette. La chienne, alors toute petite, suivit le bataillon ou plutôt le précéda, car toutes les fois que le régiment à la fin de l'étape cherchait vainement un peu d'eau, elle se chargeait de découvrir les puits cachés dans les ravins.
Le brave animal suivit son drapeau en Crimée, et, au siège de Sébastopol fut blessé par un éclat d'obus qui lui laboura l'échiné.
Pansée, affectueusement soignée par le chirurgien. Minette
ne tarda pas à se rétablir, et aussitôt qu'elle eut quitté l'ambulance, elle retourna à son poste, c'est-à-dire à la tranchée, où les bombes et les boulets ne l'inquiétaient guère, tant elle était préoccupée d'éventer et de signaler les partis russes.
Plus tard elle fit la campagne d'Italie et assista aux batailles de Magenta et de Solferino. Pendant l'action, courant au-devant de son régiment, elle ne cessait d'aboyer contre l'ennemi aussi longtemps que durait la bataille. Quand elle mourut, à quinze ans, on lui fit des funérailles auxquelles assista plus d'un vieux brave tortillant sa moustache d'une façon significative.
Les rapports relatifs au passage du Grand Saint-Bernard par le premier Consul, a rappelé M. de la Barre-Duparcq, dans une étude historique sur les chiens de guerre, relatent quelques belles actions accomplies par des caniches.
Moustache, une nuit qu'il campait avec son régiment audessous d'Alexandrie, évita une surprise, donna l'éveil et fit prendre les armes. Grâce à sa vigilance l'ennemi fut repoussé. En récompense on l'inscrivit sur les contrôles du corps avec le droit de recevoir chaque jour une portion de grenadier. Le perruquier de la compagnie reçut l'ordre de le tondre et de le peigner une fois par semaine. Il fut blessé d'un coup de baïonnette et il boitait encore le jour de la bataille de Marengo, ce qui ne l'empêcha pas d'attaquer un dogue autrichien qu'il allait étrangler quand une balle vint abattre son ennemi.
A Austerlitz, Moustache défend un porte-étendard et après la mort du soldat rapporte les lambeaux déchiquetés du drapeau.
Ce jourlti il revint la patte cassée; mais on assure que Lannes, en récompense de sa glorieuse action, lui fit attacher au cou une médaille retenue par un ruban rouge et relatant sa conduite.
Napoléon, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, raconte avoir été ému par le spectacle d'un chien qui tristement aboyait sur le champ de bataille auprès du cadavre de son maître.
'Au siège de Badajoz l'animal fut tué par un boulet. Il avait mérité de mourir ainsi.
Un autre chien se conduisit plus héroïquement encore. Patte Blanche suivait un sous-lieutenant porte-drapeau du 116™« de ligne, nommé Burat. Un jour le détachement dont celui-ci faisait partie fut cerné par les Portugais à qui nous faisions la guerre. La hampe du drapeau se brisa; l'officier ressaisit l'étendard et avait mis hors de combat une partie de ses assaillants lorsqu'il reçut un coup de sabre à la tète. On lui arracha le drapeau : il eut la force de le reprendre encore, mais, percé de coups de baïonnette, il tombe, il va être achevé lorsqu'il entend les aboiements d'un chien. A moi. Patte Blanche? crie-t-il ; le chien aussitôt saute à la gorge de celui qui avait pris le drapeau et l'étrangle. Burat ressaisit son aigle et un lambeau de soie, puis il tombe évanoui au moment où les ennemis inquiétés s'éloignent.
Patte Blanche lui lécha le visage et le ranima. Quand le lieutenant rouvrit les yeux sous cette caresse, il vit (jue les intestins de la pauvre bête s'échappaient à travers une large blessure; il se traîna jusqu'à une source voisine, déchira sa cravate, la trempa dans l'eau, pansa son compagnon puis retomba sur le sol. .
Par bonheur, ni les blessures de l'homme ni celles de l'animal n'étaient mortelles.
En Afrique, on se servit souvent de chiens comme éclaireurs et on n'eut qu'à se louer de leur vigilance.
Galimafré, chien énorme, enlevait, si on lui en donnait l'ordre, un blessé arabe et le rapportait comme un lièvre ; une. fois il mit en fuite deux Arabes qui voulaient décapiter son maître blessé, les empêcha de le dépouiller et leur arracha sa croix qu'ils voulaient emporter.
Magenta, chien des zouaves de la iT:ardc mérite également qu'on fasse mention de ses exploits. Il avait coutume pendant les batailles de porter dans un petit bat des rouleaux de bandes de toile destinés aux premiers pansements des blessés.
Pendant presque toutes les expéditions dernières, chaque détachement avait son chien choyé, fêté de tous, considéré comme un camarade, peut-être comme un doux souvenir du village et des jeunes années.
Chaque peloton de cavalerie avait le sien comme chaque compagnie d'infanterie, et quand la marche était trop longue le cavalier plaçait son chien sur le pommeau de la selle, le fantassin sur son sac. Bons compagnons, vous consoliez, en revanche de ces soins, nos soldats fatigués, vous étiez leur seule joie; jamais on ne vous aimera trop.
Bob était un chien anglais qui aimait de toute son âme un soldat de son pays. Pendant l'expédition de Grimée, Bob suivit son maître et le régiment des gardes fusiliers de la reine Victoria; il assista à toutes les batailles qui se livrèrent autour de Sébastopol.
Le soir venu, au camp, il s'asseyait à côté de ses amis blessés, les regardait d'un air doux et attendri comme pour les consoler et pour les plaindre; il leur léchait la main et apportait avec ses caresses quelque adoucissement à leur souffrance.
Il se montra si vaillant, si dévoué qu'on lui décerna une médaille et qu'on l'inscrivit sur le registre du régiment; il répondait à l'appel de son nom.
Lorsque les troupes, la paix signée, s'embarquèrent pour le retour. Bob manqua à l'appel. Les officiers partirent à sa recherche, et le retrouvèrent; il s'était trompé de bateau; on le ramena en triomphe, et à Londres, le jour de la grande revue. Bob eut l'honneur de défiler à la tête de sa compagnie devant la reine d'Angleterre.
Les armées étrangères ont aussi des chiens pour compagnons. Danemark est un chien allemand qui pénétra le premier dans la place de Dïippel : ce brave animal se distinguait
surtout par son attachement pour les blessés ; dès qu'un des siens tombait, il s'en approchait, étanchait le sang avec sa langue, et appelait du secours, n'abandonnant son ami que lorsqu'on l'emportait à l'ambulance.
Puisque nous parlons dos chiens allemands, nous cilcrons l'anecdote empruntée au livre de M. de Chcrville, intitulé V Histoire naturelle en action. C'est une des plus jolies qu'on connaisse.
L'aimable et charmant conteur qui est, croyons-nous, l'écrivain moderne dont les attachants récits font le plus autorité en histoire naturelle, a narré, comme il le sait faire toujours, les relations des Prussiens avec nos chiens pendant la guerre dernière.
Il dit que si la presse s'est fort égayée sur le tendre penchant que nos conquérants manifestaient pour nos ])cndules, il y a eu quelque injustice à spécialiser leurs prédilections, qui s'étendaient en réalité à tout ce qui valait la peine d'être emporté.
En effet, dans les villages traversés par leurs colonnes on trouvait encore parfois un coucou servant l'heure, mais on eût vainement cherché un caniche.
M. de Cherville prétend ne point exagérer en affirmant que les quatre ou cinq cent mille hommes que nous avons vus, hélas ! défiler, traînaient après eux plus de trente mille chiens dont les neuf dixièmes étaient français.
Dans le village habité par l'écrivain, séjourna au mois de décembre 1870 un régiment de uhlans qui, en marche, avait l'air de convoyer une meute. Le capitaine, pour sa part avait collectionné sept chiens d'arrêt.
M. de Chcrville eut à loger quatre sous-officiers, quatorze soldats, dix-huit chevaux et un chien, le seul peutêtre qui n'eût pas été volé.
« Son signalement, dit-il, était un certificat de la légalité de sa provenance. C'était un de ces braques gigantesques et décousus, à la tête massive, au fouet énorme, au poil blanc tiqueté de marron comme il n'en fleurit que de l'autre côté du Rhin.
« Sa situation exceptionnellement honorable lui concilia
mes sympathies. Son maître savait tout juste autant de français que je savais d'allemand, et la pantomime jouait le principal rôle dans nos causeries. Un peu plus fort sur le langage de la race canine, je me dédommageai avec le braque : nous causions comme deux pies borgnes et cela avec tant d'épanchements réciproques qu'il n'a pas tenu à lui, j'en suis sûr, que le capitaine de son maître ne m'ait réquisitionné comme le huitième échantillon de nos espèces.
« Je vous ai dit que le braque était un chien : son nom vous semblera donc aussi bizarre qu'il me le parut à moi-même, car il est ordinairement chez nous réservé au beau sexe de sa race ; son maître l'appelait Diane. J'avais vainement essayé de faire comprendre à celui-ci le contre-sens de ce baptême, il me répondait invariablement :
« — Ya! Tiane la técssc de la chasse; lui le lieu.
« Et, contemplant son animal avec une émotion véritable, les yeux brillants, la parole vibrante il ajoutait :
« — 0 suplime, suplime, mon Tiane ! »
« Trois semaines après le départ des uhlans mon devoir me conduisait sur un champ de bataille encore tiède. J'avais parcouru les deux tiers du théâtre de cette lutte de deux jours, lorsque le hurlement d'un chien attira mon attention. Je franchis un mamelon qui me cachait un tertre de terre fraîchement remuée, et sur cette éminence significative j'aperçus un animal, dans lequel, quoique prodigieusement amaigri et efllanqué, je reconnus tout de suite le camarade du sous-officier de uhlans, Tiane le suplime et mon ami.
« Sa présence en ce lieu funèbre était un récit : il avait creusé avec ses ongles pour se rapprocher du maître qui gisait là avec ses compagnons, et, couché dans sa fosse, la tête élevée, il jetait à l'air ses notes les plus lugubres.
« La vieille légende du chien du soldat a quelque chose de si touchant qu'elle vous empoigne, même quand le regretté est un ennemi. J'allai droit ù Diane, qui me prouva en agi-
LES CHIENS (lUERRIERS. 87
tant sa queue écourtée qu'il m'avait reconnu; je le caressai, j'attachai une corde à son collier, et après quelque résistance je parvins à l'entraîner. Lui ayant donné l'hospitalité avec un appoint de dix-huit chevaux et de dix-huit hommes, je pouvais hien la lui offrir maintenant qu'il était seul. Deux heures après nous roulions sur la route de Chartres, Diane, mon domestique et moi.Malheureusement la voiture n'avait pas été construite pour des chiens du calibre d'un veau de trois mois ; au bout d'une demi-heure les crampes nous rendaient la présence du troisième voyageur intolérable. Je voulus voir s'il nous suivrait. Effectivement Diane, qui n'avait pas l'habitude de cheminer en porte manteau derrière son maître, Diane, qui avait probablement réfléchi qu'il n'est point de regrets éternels ni d'ami qui ne se remplace, se casa de lui-même sous l'américaine et commença de trotter comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie. Sa bonne volonté m'avait ins[)iré tant de conhance que je fus dix minutes à m'apcrcevoir qu'il avait disparu. Je n'avais pas de temps à perdre, et, si contrarié que je fusse de n'avoir pu arracher la pauvre bête à la misérable -destinée qui l'attendait, je poursuivis ma route. Au bout de quelque temps un cri du domestique m'arrachait à ma rêverie : « — Le chien, Monsieur, regardez-donc le chien ! » « Diane était, en effet, revenu à son poste, mais avec des bagages : il tenait dans sa gueule une oie du plus gros format; cette oie, il était évident qu'il l'avait capturée dans une ferme devant laquelle nous venions de passer. Je lui enlevai son butin. Au premier village que nous rencontrâmes je descendis, afin de renvoyer la victime à son propriétaire. Pendant que j'expliquais ce qui s'était passé à mon commissionnaire, je sentis quelque chose qui se frottait à mes jambes; je me retournai: c'était Diane, nanti cette fois d'une paire de bottespresque neuves et me regardant d'un air qui exprimait un vif désir de me voir sensible à cette attention.
« Je comprenais maintenant la qualification de sublime que le sous-officicr de uhlansaccolait au nom de sonchien. Diane pouvait être un chasseur médiocre, mais c'était à coup sûr un maraudeur de premier ordre. Gomme ce n'était pas précisément pour cet emploi que je l'avais engagé, je l'attachai sous la voilure et nous arrivâmes sans encombre à une auberge isolée oh nous devions passer la nuit.
« Le cheval fut mis dans une écurie où se trouvait déjà une vache, et Diane attaché entre ces deux animaux; moi j,e gagnai ma chambre, où, comme j'étais très fatigué, je ne tardai pas à m'endormir.
« Dans la nuit je fus réveillé par un bruit étrange, au milieu duquel il me sembla distinguer les gémissements d'un chien; mais comme le bruit cessa tout à coup, je repris mon somme. Au jour, quand je descendis, je crus m'apercevoir que ma présence causait quelque embarras aux gens de l'auberge et à mon domestique lui-même. Je ne revis plus Diane dans l'écurie, et comme je demandais où il était, l'aubergiste me fit un signe et m'emmena dans sa chambre.
« — Je suis désolé de ce qui s'est passé, monsieur, me ditil, mais ce n'est pas ma faute. D'ailleurs, pour vous dédommager de la perte de votre chien, nous sommes prêts à vous faire une part dans la vache.
« — Une part dans la vache ? dis-jc, fort étonné. • « — Oui, monsieur. Hier au soir nous avons vu arriver ici un Prussien écloppé, sans fusil, qui conduisait une vache à leur camp sous Nogent; il avait perdu son chemin. Vous comprenez, monsieur, qu'on ne pouvait pas laisser aller une si belle occasion de lui faire son affaire ; c'était commandé par le devoir, le patriotisme....
« — Et la vache? Continuez, répondis-je avec un certain dégoût.
« — Eh bien donc, monsieur, quand Jeah-CIaude a voulu serrer la vis<lu Prussien (jui dormait dans l'écurie, votre
chien endiablé a brisé son attache, a défendu le brigand, s'est jeté sur Jean-Claude, l'a si bien enserré à la gorge qu'un peu plus c'était lui qui était étranglé. Tout ça ne s'était pas fait sans bruit; les patrouilles prussiennes passant sans cesse devant notre porte, la vie de dix personnes était en péril pour un chien; ma foi! nous l'avons tué à coups de fourche. Mais, je vous le répète, vous aurez votre morceau de la vache, comme la justice le commande, et elle vaut au moins cent écus.
« — Je vous remercie, lui dis-je, le cœur serré, ce chien ne m'appartenait pas; mais vous aller m'aider à lui creuser une fosse dans quelque coin de votre jardin : car il a le droit à la sépulture honorable de ceux qui sont morts en défendant leur drapeau. »
Il nous plaît de voir rendre hommage à nos ennemis; la conduite de ce chien est digne de celle d'un chevalier.
Nos actes d'héroïsme ne sont pas plus grands, ne sont pas plus admirables; peut-être même les faut-il placer au-dessous, parce que les chiens n'y mettent point de vanité et que chez nous l'amour de la gloire, le désir de posséder quelques galons ou quelques croix déplus, abaisse parfois notre courage.
Plus d'un brave, en temps de guerre, fut sauvé par son chien.
A la bataille de Sedan, un de nos ofilciers dut la vie à son chien qui ne l'avait point quitté pendant toute la journée terrible.
Le commandant Borsari fut blessé vers le soir; il tomba comme foudroyé et fut bientôt couvert par des cadavres.
Pendant la nuit, de nobles femmes qui avaient organisé une ambulance parcoururent le champ de bataille, une lanterne à la main. Elles arrivèrent près de l'endroit où gisait le commandant, attirées par les aboiements de son petit chien terrier;
Celui-ci les appela en quelque sorte et se faufilant sous les morts cl mordant la manche de la tunique de son maître, désigna celui qu'il fallait sauver. On retira le commandant Borsari de dessous les corps qui le cachaient, et après un examen attentif de ses huit blessures, on allait l'abandonner le croyant mort. Mais le chien, avec son merveilleux instinct, comprenant qu'il y avait encore quelque espérance, se mit à hurler d'une façon si lamentable qu'on procéda à un examen nouveau. Le cœur du soldat battait encore; on l'emporta et on le guérit.
Le chien de guerre a été chanté par les poètes, qui ont rendu hommage à sa valeur, à son dévouement, à sa noblesse de sentiment.
Le 29 juillet 1830, à l'attaque du Louvre par les Parisiens insurgés, un ouvrier tomba frappé par une balle; son chien qui l'accompagnait fut blessé à ses côtés, mais il resta près du cadavre de son maître jusqu'au moment où on le porta en terre. Quelques jours après, un vaste corbillard conduisit au cimetière les nombreuses victimes des trois journées. Le chien suivit le corbillard et demeura sur la fosse commune après le départ de la foule, ne cessant de gémir. Au bout de peu de temps le gardien de la nécropole le trouva inanimé; il était mort de douleur.
Casimir Delavigne composa à ce sujet une belle et touchante élégie dont voici les strophes principales :