CHAPITRE PRELIMINAIRE
C'est dans le volume de Nouvelles qui complète l'œuvre de l'auteur de Don Quichotte que nous avons trouvé la curieuse histoire que voici : elle est intitulée :
Le Colloque de Scipion et de Bergance, chiens de Vhôpilalde la Résurrection de Valladolid, appelés communément les chiens de Mahudez, qui se moquent plaisamment de toutes sortes de personnes.
Ces deux chiens qui, depuis qu'ils ont eu la force de ronger leur premier os, c'est-à-dire depuis qu'ils ont atteint l'âge viril, sont possédés du désir de parler, se trouvent par miracle en possession de la parole; ils s'en donnent à cœur joie et font la satire de l'humanité, une douce satire tempérée par la honte des causeurs, Bergance et Scipion.
Bergance, qui d'ahord a été chien de boucher, se souvient des lectures que faisait la bouchère et se moque des mauvais livres de l'époque ; elle était toute à la bergerie, cette bouchère, et se complaisait à voir dans les romans de chevalerie la description des ruisseaux murmurants et des prairies toujours vertes. Bergance nous apprendrait ce que cela n'empêchait point à sa maîtresse de faire, si son compagnon Scipion ne l'arrêtait sur la pente de la médisance. Bergance parle alors des mœurs du boucher qui non seulement égorgeait chaque jour les animaux avec tranquillité, mais encore se servait de son couteau pour se battre avec ses semblables et les tuait comme ses moutons.
Bergance faisait les commissions avec un cabas. Un jour on lui ravit le contenu du panier et on le remplaça par un objet sans valeur; son maître voulut l'assommer. Il s'enfuit, se réfugia près d'un troupeau, devint chien de berger et veilla sur les brebis avec le plus grand soin, heureux de gagner honnêtement sa vie. Souvent il entendait le berger
crier au loup pendant la nuit; alors il s'élançait, et malgré ses courses en forêt, quoiqu'il déchirât ses pattes aux cailloux du chemin et aux ronces des buissons, il ne parvenait point à trouver la trace du ravisseur.
Un soir il s'embusqua : près de lui : à sa grande surprise, des pasteurs voisins saisirent un mouton des meilleurs et le tuèrent de façon qu'on eût dit véritablement qu'un loup l'avait égorgé, puis emportèrent le meilleur de la chair.
Il fut si révolté de voir des hommes à qui des brebis étaient données en garde tuer les brebis de leurs amis, qu'il s'échappa encore et s'alla mettre au service d'un riche marchand de Séville.
Et comme son interlocuteur Scipion, en brave chien qui désire honnêtement s'instruire, lui demande par quel moyen il se faisait agréer d'un nouveau maître :
« Bien simplement, répond Bergance, par l'humilité, qui est la base et le fondement de toutes les vertus et qui des ennemis fait des amis. «
Le marchand fit un chien de garde de Bergance qui s'acquitta au mieux de sa mission, ne dormant jamais la nuit, aboyant au moindre bruit et gagnant vite l'affection du maître de la maison, affection qui se traduisit par de bonnes pâtées.
Une fois en place, Bergance observe les habitants de Séville. Il s'étonne de voir les gentilshommes et les chevaliers jouer aux charlatans et danser en public pour se faire applaudir.
Il est surpris aussi de ce que les marchands enrichis donnent tout à leurs fils et les fassent monter en carrosse, alors qu'eux-mêmes continuent d'aller à pied et ne prennent point un moment de repos afin de pouvoir entretenir les