CHAPITRE PRELIMINAIRE
domestiques de leurs enfants, et travaillent jour et nuit pour payer les p(klagogues qui font l'éducation de leurs héritiers.
Un fâcheux événement contraint Bergance à s'enfuir de Séville ; il se permet de dénoncer par ses aboiements une servante infidèle qui essaye de l'empoisonner. Il se place alors chez un recors, mais son honnêteté se trouve une fois de plus mise à une trop rude épreuve : le recors était l'ami de tous les voleurs de la ville. Bergance Irouve le moyen de le dénoncer, mais il prend de nouveau ses jambes à son cou et devient, au service d'an rufian, une sorte de chien savant, sautant pour tout le monde, buvant du vin, dansant et chantant. A la fin d'une de ses représentations il s'en va au rendez-vous que lui donne une sorcière, laquelle veut lui persuader qu'il est fils de sorcière; l'honnête Bergance indigné veut mettre la vieille en pièces et s'échappe pour ne pas être lapidé.
Il tombe au milieu d'une bande d'Égyptiens avares et voleurs parmi lesquels il découvre les types les plus curieux, entre autres un jeune homme que nous lui laissons le soin de nous présenter : « Il s'occupait à écrire dans un livre et de temps en temps se frappait le front avec la main, se mordait les ongles et regardait le ciel, puis murmurait entre ses dents, et s'écriait: « Pardieu c'est la meilleure stance que j'aie faite », et se hâtait de la tracer, témoignant un extrême contentement, ce qui me fit comprendre que ce pauvre malheureux devait être un poète. Je lui prodiguai mes caresses. »
Bergance devint le chien du poète, ce qui lui permit de faire connaissance de comédiens ridicules, de voir des mathématiciens, des inventeurs et des philosophes. Il ne se plaint
que d'une chose, c'est que le poète l'ait mal nourri. Mais Scipion qui lui donne la réplique s'oppose à ce qu'il continue de médire, et les deux chiens, au moment oi^i le jour paraissant les prive de la parole, concluent que la vertu est toujours rare et qu'il la faut aimer.
Sous son apparente bonhomie la leçon est cruelle, mais il est certain que les hommes n'en ont point fait et n'en feront jamais leur profit. Sans médire non plus de nos semblables, nous nous contenterons de dire du chien tout le bien que nous en pensons. Chacun conclura à sa guise.
Bien longtemps avant M. de Buffon des écrivains ont fait l'éloge et l'apologie du chien. L'affection de l'homme pour ce fidèle compagnon à quatre pattes date certainement de l'époque où il se trouva mêlé à l'existence humaine, époque incertaine. L'être humain, dont la reconnaissance n'est cependant pas la vertu principale, n'a pu se montrer ingrat envers le serviteur dévoué qui seul ne l'abandonne pas dans la peine et dans la douleur, qui répond à ses mauvais traitements par des caresses et qui ne semble vivre que pour chercher à plaire et à rendre service.
Il le faut, hélas! reconnaître: dans notre existence si pleine de désenchantements et de souffrances, les amitiés les plus certaines nous échappent parfois, les dévouements les plus sûrs se peuvent transformer en trahisons; il n'existe qu'un être incapable de nous délaisser et de nous abandonner : c'est le chien. On ne cite qu'un seul chien célèbre par son ingratitude, a écrit Chateaubriand. Celte exception ne fait que confirmer la règle, et l'on peut affirmer, sans rire, avec Chai'let, dont l'humour égalait le talent : ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, c'est le chien.
«Il semble, dit Voltaire dans le Dictionnaire philosophique,