‹ Le chien; son histoire, ses exploits, ses aventuresChapitre 25 sur 83 · LE CHIEN ÉTRANGLA LE SERPENT ET L ENFANT FUT SAUVE · texte numérisé non relu

LE CHIEN ÉTRANGLA LE SERPENT ET L ENFANT FUT SAUVE

parents tendres, il les éprouva, et outre la nourrice qui l'alkiitait, deux autres femmes encore furent destinées pour lui seul.

Le sénéchal avait chez lui un ours qu'il tenait dans sa cour attaché au perron. Les Romains, le jour de la Pentecôte,

voulant se divertir, vinrent le prier de le leur prêter pendant quelques heures pour le faire combattre contre des chiens. Il y consentit volontiers et on emmena l'animal. Le lieu destiné au combat était une grande prairie le long du Tibre. Cardinaux, chevaliers, prêtres, bourgeois, femmes en beaux bliauds, toute la ville enfin s'y rendit; les uns amenant des chiens de chasse, les autres des braques, ceuxci des matins des rues, ceux-là de gros chiens de boucher. Le sénéchal lui-même, pour amuser son épouse, l'y conduisit.

Tous ses domestiques y allèrent et il ne resta absolument dans l'hôtel que les trois femmes et un jeune chien charmant, de douze à treize mois, que son maître aimait beaucoup et qu'il avait enfermé avant de sortir, de peur que par attachement l'animal fidèle ne voulût le suivre aussi.

Mais les femmes ne se virent pas plus tôt seules que l'ennui les prit. Ces aboiements, ce bruit, ces cris de joie qu'elles entendaient tout près d'elles, venaient les tourmenter. Elles ne purent résister à la curiosité ; et, après avoir couché et endormi l'enfant, elles posèrent le berceau à terre et montèrent toutes trois au haut de la tour pour voir le combat. Elles ne prévoyaient guère tout ce que cette négligence allait leur coûter de chagrins.

Un gros serpent qui habitait une des crevasses du mur sortit pendant ce temps de son trou, et pénétrant jusqu'à la salle, s'y glissa par la fenêtre. Il vit ce bel enfant plus blanc que la fleur du lis, doucement assoupi, et s'avança pour le dévorer. Le chien était couché sur le lit des gouvernantes, mais il veillait. A l'aspect du danger, il s'élance au-devant du berceau, se jette sur le monstre qu'il attaque avec courage, et bientôt tous deux sont couverts de sang. Dans ce conflit le berceau se renverse, mais si heureusement que l'enfant sans avoir eu aucun mal, et même sans se réveiller, s'en trouve tout à fait couvert.

Enfin, après de longs efforts, le généreux petit animal

vient à bout de saisir adroitement son ennemi par la tète. Il la lui écrase et le tue; puis il remonte sur le lit pour veiller encore, car il voyait bien qu'il ne lui était pas possible de relever le berceau.

Quand le combat de l'ours fut fini et que les spectateurs commencèrent à s'en retourner, les trois femmes descendirent de la tour. A la vue de ce berceau sanglant et renversé, elles crurent que le cbien avait étranglé leur nourrisson ; et sans rien examiner, tant elles furent consternées, sans oser attendre le retour des parents, sans songer même à rien emporter de ce qui leur appartenait, elles se sauvèrent à la bâte dans le dessein de s'enfuir du pays. L'effroi les avait tellement troublées qu'elles prirent inconsidérément le cbemin même par oîi revenait la mère, et ce fut le premier objet que celle-ci rencontra. Au désordre qu'annonçait leur visage elle les arrêta tout épouvantée. « Oij allez-vous? s'écria-t-elle. Qu'est-il arrivé? Mon enfant est-il mort? Parlez, ne me cachez rien. » Elles se jetèrent à ses genoux pour implorer sa miséricorde et lui avouèrent qu'ayant eu l'imprudence de quitter un moment son fils, le chien pendant ce temps l'avait étranglé.

La dame à ces mots tomba de cheval sans connaissance.

Le sénéchal, qui la suivait, arriva dans le moment. Il la trouva là mourante et demanda quel accident avait pu la réduire en cet état. A la voix de son mari elle ouvrit les yeux et s'écria : «Ah! sire, vous allez partager mon désespoir. Ce que j'aimais le plus après vous... ce fils qui faisait votre bonheur et le mien, il est mort. Le chien que vous élevez l'a dévoré. »

... Le père ne répondit rien et machinalement courut à la chambre de son fils.

A peine eut-il ouvert la porte que le chien vint sauter à lui, pour le lécher et le caresser. Malgré la douleur de ses blessures, le bon animal lui exprimait sa joie par mille cris

touchants; on eût dit qu'il était sensible au plaisir d'avoir rendu un service à son maître, et qu'il regrettait de ne pouvoir parler, pour lui raconter cette douce et délicieuse aventure. Le sénéchal le regarde; il lui voit le museau ensanglanté, et dans sa colère aveugle, trompé par ces signes apparents du crime, il tire son épée et lui abat la tête.

Il va ensuite sur le lit des femmes déplorer son malheur. Mais tandis qu'il se livre au désespoir, l'enfant se réveille et pousse un cri. Le père s'élance pour voler à son secours ; il soulève le berceau et voit, ô douce surprise, son fils qu'il croyait mort et qui lui sourit. Il crie, il appelle. Tout le monde accourt. La mère transportée prend dans ses bras l'enfant chéri, et ne lui trouve ni blessure, ni coup. Des larmes de joie coulent alors dans tous les yeux. On cherche, on examine ; on aperçoit enfin dans un coin de la chambre le corps du serpent dont la tête écrasée offrait l'empreinte du combat et le témoignage de la victoire du chien. Il ne fut pas difOcile au sénéchal de deviner quel était le sauveur de son fils bien-aimé. Hélas! pour récompense, ill'avait tué de sa main. Ses regrets furent inexprimables. Il pleura longtemps sa faute et se condamna, pour l'expier, à la même pénitence que s'il eût été coupable de la mort d'un homme*.

On ne dit point à quelle pénitence il se condamna, mais n'est-ce pas que ce récit si simple est un des plus attachants et des plus émouvants que l'on connaisse?

Il y a là tout un drame avec ses péripéties saisissantes. Nous l'avons cité en entier parce que d'ordinaire on se contente de l'indiquer.

Un tableau a retracé un fait historique semblable qui s'est passé à Palerme, en 1766, chez le comte de Yal-de-Noto. Le chien s'appelait Mazarelli. Le comte fit élever au pauvre ani-

1. Ce fabliau est imité des fables de Bid-Paï, il se trouve dans le recueil de Sansovino et dans les Facétieuses journées.

mal un monument en marbre que l'on voit encore dans la ville.

Il existe une autre légende indienne, d'un genre différent et que nous nous sommes donné la peine de rechercher, parce qu'elle prouve, ainsi que les précédentes, que dans tous les pays, chez tous les peuples, à toutes les époques, des faits se sont produits qui ont prouvé l'immensité des services rendus à l'homme par le chien.

Bandjarra est le nom d'une peuplade nomade de l'Inde qui a pour compagnons des chiens célèbres, non par la beauté de leurs formes, mais par leur courage, leur intelligence et leur fidélité.

Les Indiens racontent au sujet de ces bons animaux une anecdote touchante et qui fait partie de leurs traditions populaires.

Un homme ayant eu besoin d'emprunter mille roupies, s'avisa d'offrir en gage un chien nommé Bheirou, qu'il chérissait comme un ami. Le chien partit avec le créancier de son maître qui avait demandé une année pour s'acquitter. L'année s'écoula et point de nouvelles du débiteur. Le créancier commençait à s'inquiéter lorsque, une nuit, il fut réveillé par l'aboiement de Bheirou. C'était une bande de voleurs armés qui tentait de s'introduire chez lui ; ils allaient y réussir lorsque le chien, saisissant le premier à la gorge, le renversa et le fit tuer parle maître de la maison; deux autres subirent en un instant le môme sort, et le reste s'enfuit. Devant la fortune et la vie au courage et à la vigilance du chien, cet honnête homme estima que sa créance était remboursée avec usure. Il témoigna par mille caresses sa gratitude à Bheirou et chercha à lui faire comprendre qu'il n'était plus otage et qu'il pourrait quand il lui plairait rejoindre son maître.

Mais, ajoute la légende, Bheirou secoua la tête tristement pour faire entendre que cette permission ne lui serviraitpas

d'excuse, et il ne se décida à partir qu'après qu'on lui eut attaché au cou une quittance. Il fitdilig'ence et arriva joyeux dans la maison du maître bien-aimé. En l'apercevant celuici s'imagina qu'il s'était enfui, que de la sorte il lui avait fait manquer à sa parole, puisqu'il achevait à peine de réunir la somme nécessaire au remboursement de sa dette, et, devenant fou de colère, il tua son chien à coups de sabre.

Quelle fut bientôt sa douleur lorsqu'il aperçut, fixées au cou, et sa quittance et une lettre dans laquelle on lui apprenait le dévouement du fidèle serviteur.

Il fut inconsolable toute sa vie, mais il voulut du moins racheter son erreur en consacrant les mille roupies à l'élévation d'un beau monument sur le lieu môme où il avait commis ce qu'il considérait comme un crime.

On montre encore aujourd'hui aux voyageurs ce monument, appelé Koukarri-Gaon, et le peuple croit que la terre ramassée sur le tombeau de Bheirou a la vertu de guérir les morsures des chiens enragés. Cette croyance est véritablement touchante.

Le chien a tous les dévouements. Nous avons cité celui qui se jette à l'eau pour sauver nos semblables, celui qui affronte les avalanches ; il reste à parler de celui qui brave les flammes.

Bill appartenait à un pompier de Londres, et s'était consacré au sauvetage des incendiés.

Pas un feu dans le quartier sans qu'il donnât l'alarme, a écrit son historien. Il sentait avant tous l'odeur de la fumée et voyait les premières lueurs de l'incendie. Aussitôt il aboyait et les pompiers partaient, certains de n'être pas trompés. Grâce à lui son maîlre a sauvé soixante-douze personnes; lui-même a saisi des infortunés à travers les flammes et, les emportant dans sa gueule, les a arrachés à une mort certaine. Maintes fois il fut blessé, mais il ne se

découragea jamais. Les habitants de son quartier lui votèrent un collier qu'il portait fièrement à son cou.

C'était un chien terrier.

M. Guine, cité par Tarade, a rapporté l'histoire d'un chien qui se jette à la rivière, sauve des flots un pauvre caniche aveugle que des gamins venaient d'y précipiter.

En récompense de tous ces services on traite parfois souvent le chien avec une cruauté barbare.

Mistress Jamieson a raconté avec une indignation véritable le fait suivant :

Un agent de police à Vienne était chargé de mettre à mort les chiens errants qu'il rencontrait; il les poursuivait avec un lourd bâton qu'il leur lançait à la tête. Arrivé près du Danube, l'agent manque son coup elle bâton tombe dans le fleuve; le chien poursuivi se jette aussitôt à l'eau et rapporte le bâton dont le misérable se sert pour l'assommer.

« J'aurais voulu, disait la spirituelle Anglaise, qu'on tuât cet homme sur la place. »

Cette anecdote est à rapprocher du touchant conte en vers publié par M. Lamquet dans un récent bulletin de la Société protectrice des animaux.

Un homme, véritable brute, veul noyer son chien parce qu'il est devenu laid, vieux, hors d'état de le servir.

Il lui met au cou une corde et un pavé, puis le lance dans l'eau.

L'homme était descendu tout au long de la berge pour voir si son ouvrage avait été bien fait.

Mais voilà tout à coup qu'un bout de tète émerge. C'est le chien qui remonte en vie et délivré ! La pierre avait fait grâce aussi bien que la corde. Mais l'homme n'a pas dit : Je fais miséricorde ! Ce chien vivant l'obsède et lui coûte à nourrir,

Il le lui faut cadavre, il est trop laid pour vivre, Pour être aimé trop vieux, il n'est bon qu'à mourir.

Il cherche, aux alentours, avec son regard ivre,

Il avise un caillou dont il arme son poing;

Le crâne de son chien lui servira de cible;

Le coup n'est pas douteux, car le but n'est pas loin,

Et la pierre, échappant à cette fronde horrible.

Frappe la bête.

Un cri de détresse emplit l'air.

Mais... ce n'est pas le chien blessé dont la voix râle. C'est la voix du bourreau. L'homme ivre, au cœur de fer, A glissé sur la berge, et l'ombre sépulcrale Que projette la mort, emplit déjà ses yeux. Il lutte à son tour. L'eau va venger la victime. Personne à l'horizon, tout est silencieux; Nul bras n'écartera le châtiment du crime, La faute a promptement germé ; la peine en sort : Et l'homme va mourir d'avoir été sans âme.

Le chien, pendant ce temps, a regagné le bord ; Il entend cette voix, ce secours qu'on réclame, Il sait que ce mourant avait voulu sa mort; Il est sanglant, brisé par la lutte et par l'âge, Il pardonne. — Il appelle avec de longs abois. Sa voix se perd. — Alors il se jette à la nage; L'homme est près de sombrer pour la dernière fois : Le chien va droit à lui, le saisit par l'épaule, L'entraîne vers la rive en suivant le courant ; Comme une main tendue, une branche de saule Vient s'offrir à l'étreinte avide du mourant. L'homme est sauvé.

Le chien avait eu sa vengeance.

Heureusement on peut enregistrer d'autres traits plus humains.

Par exemple celui d'un Anglais qui, pendant une traversée, voyant son chien tomher à la mer, s'y jette à son tour afin de contraindre le capitaine à faire arrêter le hateau.

Les journaux dernièrement citaient un homme qui, au Havre, s'est noyé en essayant de sauver son chien. H est bon de constater que nous ne sommes pas toujours en retour de dévouement.

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