‹ Le chien; son histoire, ses exploits, ses aventuresChapitre 26 sur 83 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES TRAVAILLEURS

Dans une admirable lettre adressée aux personnes éclairées et de bonne intention, Leibniz a énonce cette vérité : « Les obstacles de nostrc bonheur qui sont hors de nostre esprit viennent du corps ou de la fortune, et pour rendre les hommes les plus heureux qu'il est possible, il faut chercher encore les moyens de conserver leur santé et de leur donner les commodités de la vie. '>

Cette grande pensée nous est revenue à l'esprit tandis que nous réfléchissions à l'aide que nous prêtent les chiens et aux commodités de la vie qu'ils nous procurent.

Non seulement ces bons animaux nous aident à conserver notre santé en nous procurant des aliments, en nous fournissant des distractions, en nous arrachant au péril, mais

encore, dans certains pays, ils sont mieux que nos auxiliaires, ils sont les indispensables soutiens de la vie humaine.

Le chien non contaminé par la civilisation, non perverti par le bien-être, est naturellement vertueux. Victor Hugo l'a dit:

.... Le chien, c'est la vertu Qui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bête.

Et il ne se contente pas d'être naturellement vertueux, il est dans certaines régions véritablement supérieur à l'homme par son labeur, par son instinct, parce qu'il fait plus pour la subsistance de l'homme que l'homme luimême, et que l'homme étant son obligé devient son inférieur.

Chez ces chiens sauvages, moins sauvages cependant que leurs maîtres et meilleurs qu'eux, l'hérédilé, l'instinct joue le principal rôle. Les chiens servent l'homme comme les plantes exhalent des parfums, naturellement, et l'homme ne se perfectionne pas plus qu'eux, au contraire, puisqu'il n'apporte dans les pays sauvages aucune modification à son genre de vie.

Passant des régions non civilisées aux pays européens, on remarque que les animaux n'apprennent rien de leurs pareils, lorsque ceux-ci ont une intelligence supérieure et sortent des habitudes ordinaires, de celles qui ne dépendent point de l'instinct.

Les bons chiens de chasse n'apprennent pas les ruses extraordinaires. Dans ce cas, la supériorité de l'homme s'affirme, quoiqu'il soit, hélas! trop rare que nous profitions des leçons de nos semblables. Nous les oublions vite et comme peuple et comme individus et, du reste, nos frères qui ont une intelligence supérieure et qu'on nomme des génies n'apprennent à la foule ni leur génie, ni leur in-

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telligence. L'humanité a ses saint Vincent de Paul, l'espèce canine a ses Barry, et les gros cerveaux, ou du moins les cerveaux féconds sont une rareté superbe dans toutes les espèces. Victor Hugo a eu beau nous dévoiler les secrets de son art, qui de nous est capable de s'en servir avec sa puissance ?

Mais, selon que nous savons utiliser les qualités du chien, nous en tirons profit.

Ces généralités exposées, passons en revue les chiens utiles et commençons par les chiens de berger.

Si, dans quelques pays oii les terres ne sont point trop divisées, où les moutons ne peuvent ni s'éloigner du berger, qui les atteint aisément avec la motte de terre lancée par la houlette, ni se cacher derrière lui dans un pli de terrain; si, disons-nous, dans un pays plat, les conducteurs de troupeaux se peuvent passer du secours des chiens, il n'en est point de môme dans la grande majorité des départements de France, et l'on peut affirmer que sans chien il serait pour ainsi dire impossible de conduire et d'élever avantageusement les brebis (jui constituent une de nos productions principales, une de nos richesses nationales.

Les services rendus à l'homme par les chiens pour la garde des troupeaux sont inappréciables.

Autrefois il fallait deux espèces de chiens pour garder les troupeaux : les uns destinés à éloigner, à combattre le loup et l'ours, les autres à aider le berger dans la conduite des moutons. Ce chien, comme l'a remarqué justement Varron, a d'abord été autant le défenseur du berger que le gardien du troupeau. Du temps des Romains, en effet, le fidèle animal veillait avec un soin égal sur l'homme et sur les bêtes, sur son maître et sur les brebis. Il avait à soutenir sans cesse de furieuses luttes contre les loups qui, pendant les temps de neige, le guettaient et le saisissaient parfois à la porte des fermes. La disparition de plus en plus complète des

loups dans notre pays rend presque inutiles maintenant ces chiens qui étaient des mâtins de forte taille.

Le chien dont on se sert communément aujourd'hui est appelé chien de berger, chien de Brie, Labrie ou Briard, du nom de la province qui fournit la meilleure espèce. Cet animal doit être vif, alerte, intelligent et provenir de parents bien exercés.

L'opinion de BufTon et celle de Daubenton, relativement à l'origine des chiens de berger, est contestable et a été fort contestée. Cette race n'est point peut-être celle qui se rapproche le plus de la race primitive, mais elle en a conservé les caractères principaux.

Selon Bufïon, le chien de berger est supérieur à tous les autres par son instinct; il a un caractère décidé auquel l'éducation n'a point de part; il est le seul qui naisse pour ainsi dire tout élevé, et, guidé par le seul naturel, il s'attache de lui-même à la garde des troupeaux, avec une assiduité, une vigilance et une fidélité singulières: il les conduit avec une intelligence admirable non communiquée; ses talents font l'étonnement et le repos de son maître, tandis qu'il faut beaucoup de temps et de peine pour instruire les autres chiens et les dresser aux usages auxquels on les destine.

Les qualités des chiens de berger sont en effet innées, et les exemples suivants, invoqués par des observateurs savants, le prouvent.

Nous les recueillons dans un ouvrage écrit par un médecin principal des armées de la Révolution, auteur d'un important traité sur l'éducation des moutons.

Pendant un voyage qu'il fit en 1793, ce médecin vit, sur la route d'Orléans à Blois, un troupeau de moutons qui, sans raison, cherchait à pénétrer dans la maison d'un particulier.

Près de cette maison était couché un petit chien de berger,

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si petit qu'il n'avait point encore assez de forces pour se tenir d'aplomb sur ses jambes; mais envoyant les moutons tenter une violation de domicile, il entra aussitôt dans une violente colère, et se levant, essayant de courir, retombant sans cesse et se redressant aussitôt comme animé par le sentiment du devoir, s'appuyant à la muraille lorsque ses pattes refusaient de le soutenir, s'clançant pour tomber sur

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