CHAPITRE VI
La chasse pendant bien longtemps a été la seule occupalion des hommes ; il n'en pouvait être autrement : la nécessité de se défendre, de se nourrir et de se vêtir arma tous les hommes. Il est bien certain que les pasteurs n'ont pu entreprendre leur œuvre qu'après que les chasseurs furent parvenus à éloigner des pâturages les bêtes fauves, plus nombreuses au début que les brebis.
LES CHIENS DE CHASSE. l5l
Alors qu'on ne pouvait que s'incliner devant la force, qu'on ne reconnaissait, fatalement, d'autre supériorité que la supériorité physique, faire preuve de vigueur et d'adresse, c'était se placer parmi les premiers de la nation.
Aujourd'hui la civilisation a établi d'autres distinctions, mais on comprend que la chasse ait été honorée comme le plus noble des exercices, et plus d'un parmi les demi-dieux du paganisme et parmi les héros de l'antiquité ne doit sa renommée qu'à ses exploits de chasseur.
Les historiens et les poètes ont chanté leurs glorieuses aventures. Dans l'Inde, dans la Perse, les princes avaient, pour la chasse, des armées entières.
Cyrus, au rapport d'Hérodote, se servait d'une telle quantité de chiens que quatre villes étaient exemptes d'impôts à la condition de les nourrir tous.
Les Romains, passionnés chasseurs, allaient au loin poursuivre le gibier; ils passaient des mois entiers hors de leurs demeures, vivant et couchant en plein air, se souciant peu des intempéries de la saison, oubliant même la tendre épouse qui gardait le foyer :
....Maiiet siib jovo frigulo Venator, (cncrœ conjugis immcmor,
dit Horace.
C'est qu'il fallait alors être prêt à supporter toutes les fatigues, à affronter toutes les températures. La chasse était considérée comme l'apprentissage de la guerre; grâce à elle on acquérait la souplesse, l'agilité, la robustesse, la justesse de coup d'œil nécessaires pour bien combattre l'envahisseur de la patrie.
Jadis les grands chasseurs étaient justement considérés comme des hommes au-dessus du vulgaire. L'histoire ancienne est pleine de leurs exploits. Selon Platon, la chasse
était un exercice divin et l'école des vertus militaires. Lycurgue la croyait si nécessaire pour aguerrir les Lacédémoniens, qu'il voulut que, chaque jour, de grand matin, les jeunes gens fussent envoyés à la chasse. Les hommes faits et les magistrats eux-mêmes devaient aussi souvent que possible prendre part à ces exercices.
Chez d'autres peuples nul citoyen n'était admis à l'honneur de prendre place aux soupers publics s'il n'avait fait ses preuves en tuant un sanglier.
Les Romains, de même que les Grecs, honoraient ce passetemps. Horace l'a chanté comme un plaisir, et comme l'exercice le mieux propre à entretenir la santé du corps et celle de l'esprit. Et l'illustre Pline a écrit : «Je suis occupé, dans ma campagne de Tusculum, à chasser et à étudier, quelquefois alternativement, quelquefois même en même temps; mais il me serait difficile de décider dans laquelle de ces deux occupations il est le plus facile de réussir. »
Nous n'avons point la prétention d'énumérer toutes les choses intéressantes que rapportent et les écrivains cynégétiques et les encyclopédies, mais nous voulons rappeler encore quelques-uns des faits qui prouvent en quel honneur, chez nos ancêtres, était tenu l'exercice de la chasse.
Les Francs l'honoraient. Quiconque n'était point chasseur était méprisé chez eux. Les barons ne quittaient leurs armures de guerre que pour revêtir l'équipage de vénerie. Les rois de France ne cessèrent de donner l'exemple.
Aux i)remiers temps, la nécessité de se défendre contre les bêtes féroces avait armé les mains de l'épieu; plus tard les hommes demandèrent aux dépouilles des animaux leur nourriture et leur vêtement. De nos jours, nous le répétons avec Buffon : « la chasse est le seul amusement qui fasse diversion entière aux alTaires, le seul délassement sans mollesse, le seul (pii donne un plaisir vif sans langueur, sans mélange et sans satiété. »
Du Fouilloiix, dédiant sa Vénerie à Charles IX, lui écrivait justement : « Il m'a semblé, sire, que la meilleure science que pouvons apprendre, est se tenir joyeux, usant d'honnestes exercices, entre lesquels je n'en ai trouvé aucun plus louable que l'art de vénerie. »
Les Germains de même que les Gaulois étaient réputés comme chasseurs dans l'antiquité. Dans leurs immenses forets les bêtes fauves pullulent, et le plaisir de la chasse, qui en France n'est plus qu'une distraction, est de l'autre côté du Rhin une sorte de besoin impérieux, un exercice populaire. La ballade fantastique du Chasseur noir de Biirger, la célèbre légende du Freischiitz, sur laquelle Weber a composé le chef-d'œuvre appelé Robhi des bois, mille recils enthousiastes témoignent do l'ardent amour des Allemands pour la chasse.
Les Anglais ont à toutes les époques de leur histoire })rouvé leur attachement à ce noble délassement.
La passion de la chasse est certainement la plus durable "que nous éprouvions, et le temps n'a point île prise sur elle ; le jour où elle saisit un homme elle ne l'abandonne plus qu'à la (in de sa vie. Nous avons vu des aveugles, vieux, se faire conduire à une chasse au cliien courant, écouter, le visage joyeux, la voix des chiens dans les bois, se faire apporter le lièvre tué par le chasseur, tàter la bête avec une émotion que trahissaient leurs mains tremblantes, et s'écrier d'une voix retentissante, et comme prêts à s'élancer : « A un autre, maintenant! )>
Nous avons vu des paralytiques se faire traîner dans leurs petites voitures sur le terrain de chasse atln d'entendre une fois encore l'aboiement des chiens courants.
Beaucoup rêvent un paradis où ils trouveront la satisfaction complète de leurs joies humaines les plus profondes et les plus ardentes : maint chasseur imagine sans doute que des forêts peuplées de gibier l'attendent dans l'autre monde.
154 LE CHIKN.
On croit cela du moins dans plus d'un pays sauvage. Quand le Grand Esprit rappelle à lui l'homme rouge, on place religieusement à côté du défunt sa carabine et son tomahawk et l'on immole ses chiens sur sa tombe, aQn qu'il arrive là-haut bien armé, avec tout l'équipage nécessaire pour faire sans désillusions les plus belles chasses du monde.
Peut-être n'est-ce point aller trop loin que prêter à plus d'un chasseur moderne le rêve de l'Indien.
Ce que nous avons, nous, à signaler, c'est que pour ce plaisir, pour cet exercice, le chien s'associe intimement à la joie de l'homme, à la poursuite du gibier; il est impossible même de ne point reconnaître qu'il se montre supérieur à nous et que, sans chien, nous rentrerions presque toujours bredouille.
Il nous sert avec une intelligence, avec une habileté véritablement surprenantes, et ne réclame en échange de ses bons services que les os des victimes.
D'où vient le chien en général et en particulier le chien de chasse? Nous avons fourni sur celte question, non encore résolue et qui probablement ne le sera jamais, les principaux documents connus, et énuméré les opinions des naturalistes, leurs hypothèses, leurs conjectures, mais nous nous sommes gardé de rien affirmer, non pas que la solution de la question nous semble inutile, mais nous pensons qu'en cette matière il n'y a qu'une probabilité et point de certitude. Longtemps on discutera afin de savoir qui a raison de M. de Buffon ou de ses adversaires; si le chien n'existe pas dans les contrées où l'homme ne l'a pas précédé, si les chiens sauvages, le Dhol du Bengale, le Waragale ou Dingo de l'Australie, le Deeb de la Nubie et de l'Abyssinie, VAguari de l'Amérique du Sud, sont ou non des descendants de chiens civilisés.
Dans cet ouvrage, qui n'a point la prétention d'être savant, il nous suffit d'avoir exposé les diverses opinions des sa-
vants, et nous nous en tiendrons maintenant, avec le marquis de Cherville, à la théorie du sentiment.
Le chien, a écrit le sympathique écrivain, possède la délicatesse exquise du sens de l'odorat, l'agilité, la grâce, la force, le courage; en outre des vertus qui n'ont pas été prodiguées à l'espèce humaine, la patience, la tempérance, la fidélité, la constance, le désintéressement, la chaleur du sentiment; il montre même quelquefois de l'esprit. De cela M. de Cherville conclut que le chien, « œuvre de recueillement et de combinaison profonde, fut donné à l'homme après la femme, afin de compléter, afin d'atlénucr peut-être les conséquences de cette dernière création; il fut peut-être le couronnement de l'édifice. »
Nous laissons à l'auteur de Pauvres Bêtes et pauvres Gens la responsabilité de cette assertion pleine de foi et de malice; mais nous reproduisons d'après lui la jolie légende des Orientaux qui explique, comme peut le faire un fabliau, l'origine du chien de chasse :
— La discorde s'était mise entre les fils de Cham.
Le père quitta ses enfants. Ensuite partit Chanaan, et puis Sarug et Chus se séparèrent.
Chus s'établit dans le plus beau pays du monde avec ses nombreux troupeaux, mais dès le lendemain de son arrivée il vit l'herbe rouge de sang. Un chacal était venu qui avait égorgé des agneaux. Chus fit un sacrifice au Seigneur, mais Nembrod, son fils, ne s'associant pas aux prières, jura de détruire le chacal.
Le lendemain un loup vint saisir une brebis, et Nembrod se promit d'exterminer la race des loups.
La nuit suivante on entendit des mugissements semblables au tonnerre, et les pasteurs virent, tremblants, un lion qui venait de saisir une génisse entre ses puissantes mâchoires et s'enfuyait avec sa proie.
Tandis que tous se lamentaient, Nembrod parut monté sur
sa légère chamelle, et brandissant un épieii, et s'indignant qu'on continuât à prier quand il fallait agir, il annonça qu'il allait poursuivTe les bêtes fauves et les exterminer.
Il découvrit le lion dans un fourré et voulut le frapper de son épieu ; mais le lion, repu, d'un coup de patte brisa l'épieu comme il eût fait d'une paille de froment, montra en baillant ses dents formidables et s'éloigna lentement sans prendre garde à son ennemi.
Nembrod revenait après s'être arraché les cheveux de désespoir, lorsqu'il aperçut le loup; il s'élança à sa poursuite,
mais le ravisseur de brebis courait aussi vile que le vent, et à la fin de la journée le chasseur épuisé tomba sur la terre, le cœur gonflé de rage.
Pendant la nuit, il vit le chacal qui rôdait autour de lui ; il essaya de l'assommer avec une branche d'arbre, mais l'animal rusé esquiva le coup et s'enfuit à travers les hautes herbes.
Le lendemain soir, quand Nembrod revint au camp de son père, il entendit des hurlements inconnus, et en approchant il aperçut un animal semblable au loup, mais noir de pe-
lage, qui lui montra les dents et gronda. Il menaça de sa massue l'animal, qui, au lieu de s'enfuir, bondit menaçant et redoubla ses cris pour avertir ceux qui dormaient.
Jared parut sur le seuil de la tente et dit à son frère :
« Ne frappe pas, celui-ci est notre ami. »
La bète alors flaira longtemps Nembrod, et le reconnaissant pour un de la famille, elle lui léclia la main de sa langue douce comme la main d'une femme.
Jared apprit alors à son frère que le Seigneur, exauçant leurs prières, leur avait envoyé en son absence ce fidèle gardien qu'il appelait Nolh.
Neml)rod , en mangeant pour réparer ses forces, considéra la bête d'un œil jaloux et pensa :
« Celui-là m'a éventé de plus loin que ne m'éventerait le chacal ; il a comme le loup un jarret souple et nerveux, il le devancera à
la course ; il est plus vaillant (pie le lion, car il ne se retire pas devant une arme menaçante; ce serait une honte qu'il demeurât le gardien de vils troupeaux : il sera le compagnon de mes combats, il partagera ma gloire.»
Il flatta Noth de la main et lui tendit une jatte du lait écumeux des brebis, mais le chien quitta la tente pour aller autour du parc faire bonne garde.
Pendant de longs jours Nembrod essaya vainement d'em-
iSEMBROD ATTAOUA LE LION.
LE ciin':N.
mener Nolli dans les bois ou dans les montagnes ; celui-ci ne songeait qu'à la surveillance des troupeaux.
Mais un matin le chasseur apporta une gazelle et un lièvre qu'il avait surpris, et le chien dressa ses oreilles soyeuses, ses yeux brillèrent, ses narines frémirent.
Aussitôt Nembrod déchira la gazelle et Noth fouilla dans le flanc cntr'ouvert. Il but, et sa prunelle s'alluma comme