UN COMPAGNON DE JEU
« Ce doit être son frère, » disait-on en s'éloignant avec un soupir.
On a remarqué des chiens qui, dans les grandes villes, s'établissaient en quelque sorte commissaires de police, et qui, lorsque des chiens hargneux battaient des chiens plus faibles, s'en allaient protéger l'innocence comme fait la garde, avec cette différence qu'ils n'arrivaient jamais trop tard.
Les chiens sont faibles avec les enfants; un bébé blond et rose leur fera subir mille tortures sans qu'ils se plaignent; ils lui obéiront volontiers et nous résisteront.
M. de Gherville, que nous avons déjà cité plusieurs fois, a conté l'histoire d'une petite chienne à laquelle un enfant était parvenu à faire allaiter un lapin de garenne; jamais une chienne n'avait de la sorte laissé profaner sa dignité; elle n'eût point nourri cet ennemi de sa race, si l'enfant de la maison ne le lui avait ordonné, et, après avoir soupiré, murmuré, protesté, elle se soumit et devint l'amie, la compagne des jeux de Jeannot lapin.
Dans un des plus charmants livres de sa jeunesse, les Mémoires d'un orphelin, M. Xavier Marmier, avec l'exquise sensibilité, avec la simplicité émue qui caractérisent son talent, a dit l'aventure du chien Tambour qui protège un petit enfant contre les mauvais traitements d'une marâtre.
Plein d'enthousiasme pour ce brave et honnête chien, l'aimable académicien songeant au sort réservé à l'espèce canine, s'est écrié :
« N'y a-t-il pas dans un autre monde, des champs Élysées pour ces nobles animaux? Je ne parle point des coquettes Yucas, soignées par de charmantes comtesses; des jolis King's Charles, des soyeux havanais couchés sur un moelleux duvet, promenés en calèche, nourris de biscotes. Dans leur heureux destin ceux-ci n'ont qu'à se laisser choyer et dorloter.
Mais les pauvres, braves, souffreteux ouvriers de la race canine! Mais le chien du pâtre et le chien de l'aveugle, les chiens des Esquimaux et les chiens du nord de la Sibérie, sans lesquels les habitants de ces froides contrées ne pourraient subsister; ce chien qui se fait tuer pour défendre la vie ou le bien de son maître; mais tous ces doux, humbles et bienfaisants compagnons de l'homme, qui nous donnent de si admirables exemples de courage, de patience, de rési-
gnation. de dévouement, est-il possible qu'ils ne soient, selon l'expression d'un poète anglais, qu'une poussière animée : animated dust. Non, pour ceux qui les aiment, il n'est pas aisé de le croire.
Quant à moi, je me les représente volontiers revivant après leur mort dans une heureuse et éternelle retraite, dans un immense jardin plein de fleurs et de fruits, parsemé de pelouses vertes et d'herbes toufîues, ombragé par de beaux bois, arrosé par des eaux limpides et tout entier peuplé d'animaux vertueux. A la porte de ce jardin sur un sol aride, nu, rocailleux, le charretier qui a maltraité ses chevaux; l'avare qui n'accordait aux siens qu'une nourriture insuffisante; le chasseur qui pour un vain plaisir a fait égorger ses chiens; tous ceux enfin qui ont abusé de leur pouvoir sur les bonnes botes, condamnés maintenant à regarder, sans qu'il leur soit permis d'y entrer, ce paradis des bêtes, à souffrir la faim et la soif, la chaleur et le froid, à implorer en vain quelques gouttes de ses eaux transparentes ou quelques fruits savoureux. »
L'idée est jolie, mais nous sommes convaincu que si les chiens voyaient leurs pauvres maîtres dans un si terrible état, ils demanderaient à abandonner leur paradis, quitte à recevoir de nouveau des coups, pour revenir accabler de caresses ceux qu'ils aimaient tant durant leur vie.