‹ Le chien; son histoire, ses exploits, ses aventuresChapitre 47 sur 83 · LE CIIIEX DE BRACONNIER · texte numérisé non relu

LE CIIIEX DE BRACONNIER

courba, résigné, attendant son sort. Les principaux chiens de la tribu, les chefs sans doute, se groupèrent près de lui, le questionnèrent et se mirent à délibérer.

Au bout de quelque temps ils rendirent un verdict favorable : un aboi l'en avertit. Il était adopté. Il prit alors une autre attitude, se leva et se mêla à ses nouveaux compagnons.

Si de ces grandes tribus constituées en gouvernements

nous passons à nos chiens de France, nous trouverons aisément bien des catégories d'irréguliers.

Il n'y a point que les honnêtes gens qui élèvent des chiens et qui s'en servent. Les voleurs les dressent à leur usage. On fait du chien ce que l'on veut. Son affection pour son maître étant son seul guide, on ne saurait le rendre responsable de la mauvaise éducation qui lui est donnée. Parfois cependant on peut constater chez lui des instincts assez pervers, une intelligence dépravée; en ce cas on a affaire à de grands criminels, aux Troppmann de la race, mais la majeure partie des chiens coupables n'est qu'un fidèle reflet du maître coquin.

Le chien du braconnier ne saurait être classé dans une espèce; il n'a pas d'état civil. C'est un irrégulier de par la naissance et de par l'éducation. Il ne chasse point comme un chien de race, il chasse comme un braconnier. Jamais on ne l'entend aboyer; il se contente de grogner sourdement, je pourrais dire à voix basse, lorsqu'il veut indiquer à son maître l'approche d'un ennemi, d'un garde ou d'un gendarme.

Il se dissimule, il se cache le long des haies, il devient rusé comme l'homme dont il partage le sort aventureux; il est en méfiance contre la société. Accoutumé à sortir la nuit, il sait mieux qu'un autre se guider dans les ténèbres et prend mille précautions, fuit les grandes routes, évite même les sentiers fréquentés et marche silencieusement dans les fourrés épais. Au moindre bruit, il s'arrête, écoute, se tapit dans un buisson, retient son souffle et ne se remet en marche que lorsque tout bruit menaçant a cessé. Avec un bon chien le braconnier ne craint rien, et nous pourrions citer mille faits à l'appui de ce dire.

Nous avons retrouvé dans maint procès de chasse la preuve de l'incroyable intelligence de ce rusé compère. Un braconnier faisait le désespoir de toute la maréchaussée de sa

contrée; enfin après plusieurs années de déprédations on parvint à saisir le malfaiteur pendant la nuit, au moment où il furetait une garenne.

« Je m'y attendais, répondit-il.

— Pourquoi? lui demanda le garde.

— Eh bien, il y a huit jours, lorsque vous étiez embusqué vers une heure du niLitin au grand carrefour de la forêt, vous avez tué, d'un coup de fusil, un chien qui sans crier poursuivait un lapin.

— En effet.

— C'était mon chien. Si je l'avais encore je ne serais pas entre vos mains. »

Le garde en convint volontiers.

Beaucoup de chiens de berger sont également dressés au braconnage, et nous en avons vu nous-mème en Normandie. Ceux-là possèdent toute l'astuce du brave homme qui leur a appris à mal faire.

Le troupeau broute paisiblement la bruyère à la lisière d'un bois. Le pasteur est mollement étendu sur son manteau, et près de lui son chien semble sommeiller. Soudain l'homme se lève, regarde, écoute, s'en va en rampant chercher dans un buisson un vieux fusil rouillé, en vérifie les amorces, puis fait un geste au chien qui, s'aplatissant contre terre, gagne le bois. Au bout de quelques instants un coup de feu retentit et le berger marchant sur ses mains et sur ses genoux s'en va ramasser quelque lièvre ou quelque lapin que son compagnon muet a fait sortir du bois. Il court cacher la bête sous une broussaille, le fusil d'un autre côté, puis revient s'étendre comme auparavant, et le chien reprend aussitôt sa place à ses pieds.

Peu de temps après la détonation le garde arrive, ou bien le propriétaire.

« Berger, on a tiré près d'ici.

— Je sais pas, monsieur, je dormais.

52i LE CHIEN.

— Vous avez dû entendre, cependant; le coup n'est pas parti à cent pas.

— Ah! peut-être bien! J'ai cru que c'était vous; je dormais, mon chien aussi. Les moulons ne peuvent pas faire de mal, là, sur la bruyère. »

El le chien sommeille béatement, tandis que continue le colloque.

Les chiens de contrebandiers ne sont pas moins rusés. On sait comment on les élève dans l'horreur des douaniers. Un contrebandier inconnu d'eux revêt l'uniforme redoutable et, vêtu de la sorte, leur administre une volée de coups de fouet, une de ces corrections qui font époque dans la vie d'un animal. Le chien ainsi fustigé garde le souvenir du châtiment immérité et pendant toute sa vie évite quiconque ressemble à un douanier. A la vue d'un uniforme il s'enfuit comme s'il craignait une casserole à la queue et, serré de trop près, il est capable de faire mauvais parti au représentant de la loi.

Le fisc n'a jamais [)U apprécier les cifroyables fraudes commises à l'aide de chiens de contrebandiers, sur les frontières. Ses agents ont découvert toutes les ruses, les voitures à double fond, les crinolines garnies à l'intérieur de boîtes pleines d'cau-de-vie ou de paquets de dentelles soigneusement roulées, mais rarement ils ont pu saisir les chiens bien dressés à la fraude.

11 y a peu d'années encore lorsque la fabrication des montres en Suisse, jouissait à cause de son bon marché, d'une réputation méritée, passer des montres en fraude à la frontière française était un métier lucratif.

Les contrebandiers se servaient pour cela de gros chiens barbets. Ils suspendaient solidement à l'aide de ficelles autant do montres que possible aux poils de l'animal. Ainsi chargé des précieux objets cachés dans son épaisse toison, le chien bijoutier ambulant traversait le Doubs qui, à l'est,

sert de frontière entre la France et la Suisse, gravissait la montagne du côlé de Besancon, marchait rapidement, mais l'oreille au guet, faisait un long détour si quelque bruit ou quelque objet lui semblait suspect dans la nuit, puis s'arrêtait dans quelque maisonnette isolée où on le débarrassait de son chargement.

Après quoi l'intelligent fraudeur revenait en Suisse et recommençait son expédition.

En vain les douaniers cherchaient à les arrêter. Aussi, lorsqu'un de ces chiens passait par hasard à portée de leur fusil, ils n'hésitaient pas à faire feu.

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