‹ Le chien; son histoire, ses exploits, ses aventuresChapitre 52 sur 83 · LES CHIENS ARTISTES · texte numérisé non relu

LES CHIENS ARTISTES

Dans ItT, demi-obscurité du couloir, ces chiens ensommeillés semblaient en vérité incapables de passionner la foule; leurs accoutrements paraissaient grotesques; leur morne attitude ne laissait prévoir aucun talent ex:eptionnel.

Dans les coulisses des grands théâtres, les artistes maquillés ne se distinguent pas les uns des autres; parmi le coudoiement qui précède l'entrée en scène on confond les premiers sujets et les figurants, ou bien, si l'on pénètre dans les loges, on se demande par quel prodige les visages blancs de fard vont s'animer au feu de la rampe et, le rideau levé, jeter la terreur dans l'àme des spectateurs ou bien provoquer leurs éclats de rire.

Soudain la musique se lit entendre et une marquise se leva. Personne ne l'avait appelée; elle avait reconnu l'air sur lequel elle devait entrer en scène et simplement elle s'avança près de la rampe. Cette marquise était un superbe caniche noir; il se dressa sur ses pattes de derrière, fit à la foule un gracieux salut, puis, sur une invilalion de l'orchestre, il se mit à valser avec un sentiment de la mesure, avec une perfection capable de faire rougir bien des danseurs de salon.

Les applaudissements éclatèrent, et le chien, heureux de son triomphe, recommença la valse avec un semblant de frénésie, comme si réellement il eût subi l'enivrement de la danse. Il salua de nouveau, sortit d'un pied léger, et tandis que les applaudissements s'éteignaient il se coucha de nouveau à sa place avec tranquillité.

C'était le tour d'un autre, un saltimbanque accoutumé à se promener sur un tonneau, à franchir des cercles, à marcher à quatre pattes sur des boules de bois. Le saltimbanque, ainsi que la marquise, s'était levé au moment précis où l'orchestre jouait les premières mesures de l'air qui accompagnait ses exercices.

Ensuite plusieurs artistes se secouèrent en même temps.

Il s'agissait d'une pièce à plusieurs personnages, d'un déserteur jugé par un conseil de guerre et condamné à mort. Un incident me prouva alors la puissance de raisonnement du chien. Lorsqu'on fusilla le déserteur, le coup de pistolet qu'un domestique tire d'ordinaire dans la coulisse ne se fit point entendre; les amorces étaient mouillées, paraît-il. Corvi commanda : « Recommencez le feu », et l'on n'entendit rien encore. La situation était grave; le fusillé avait les yeux bandés avec un mouchoir, nulle possibilité de lui faire un geste, et le bon animal, n'entendant pas la détonation, demeurait debout fermement.

Une troisième fois, en commandant « Feu! » Corvi commanda : «Mort! » et le fusillé tomba comme foudroyé. Il avait compris que, malgré la leçon qui lui avait appris à mourir au coup de feu, il devait mourir sans coup de feu. 11 avait sauvé la situation connue font les acteurs maîtres d'euxmêmes si un incident inattendu se produit au cours de la représentation. Frederick Lemaître avait au plus haut degré celle présence d'esprit.

. La scène fmale était un combat. Certains chiens, malgré l'horreur instinctive qu'ils ont du feu, en étaient arrivés par l'éducation à un degré de bravoure tel qu'ils saisissaient avec la gueule des pétards enflammés et les secouaient pour produire plus de flamme.

Ces chiens savants sont d'une fidélité égale sinon supérieure h celle des autres. Corvi nous raconta en avoir connu un qui pendant une expédition en province, expédition souvent faite et dont les étapes étaient connues de toute la troupe, s'échappa un beau soir après une représentation. Il était vêtu en gendarme et jouait dans une comédie un rôle important. Trois jours après, la troupe était installée dans une petite ville et la représentation allait commencer, lorsque soudain on vit apparaître le gendarme, couvert de boue, éreinté, n'en pouvant plus; il avait fait l'école buis-

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sonnière sans doute, mais il était à son poste à l'iieure où il était utile qu'il y fût.

Corvi ne bat jamais ses chiens. 11 nous a aftirmé qu'ils lisent dans ses yeux s'il est content ou mécontent et que dans le premier cas ils jouent beaucoup mieux que dans l'autre. Ils sont, dit-il, sensibles aux applaudissements et montrent plus de zèle quand la salle est pleine que lorsqu'elle est à moitié vide. Il les fait travailler avec un morceau de sucre ou de viande dans la main; c'est la récompense à mériter. Jamais de coups.

Il met environ ({uatre mois à les dresser et ne se décourage jamais. Point n'agissait de même Grébillon le tragique, qui ramassait dans son manteau tous les chiens qu'il trouvait dans la rue et les emportait chez lui ; mais qui exigeait d'eux eerlains exercices et au bout de peu de jours les mettait à la porte s'ils ne répondaient pas à ses espérances.

Corvi, par les mêmes moyens, a dressé plusieurs chiens pour le théâtre; on lui a confié l'éducation d'un animal destiné à enthousiasmer les spectateurs du Chàtelet dans la pièce d'Erckmann-Chatrian intitulée Madame Thérèse.

De même que Walter Scott, Alexandre Dumas a confessé qu'il avait la manie de mettre des chiens dans ses romans; un de ses ouvrages porte même le nom d'un chien, Black. Dans le Chevalier -cl' Harmental on trouve Mirza ; dans les Mohicans, Brésil; dans la San Felice, Jupiter.

Un jour qu'il s'agissait de monter les Mohicans sur le théâtre de Marseille, il fallut trouver un chien capable de bien jouer le rôle. A ce sujet il se i)roduisit mille incidents qu'il faut lire dans les Mémoires du maître conteur. Enfin on trouva le héros et la pièce eut un immense succès.

On ne trouve pas les chiens artistes sur les planches seulement; on en voit aussi dans les cages des animaux féroces.

Dans sa ménagerie Charles Biliin avait donné pour com-

pag'iion à son lion favori un chien bassel; ces deux camarades de prison s'entendaient à merveille et é'.aient devenus inséparables. Ils ne se lassaient point de se faire les démonstrations les plus sympathiques, et jouaient ensemble toute la journée. Lorscjne le lion se mettait sur le dos, rentrant ses énormes griffes, le chien sautait sur lui, le mordait et allait se cacher dans son épaisse crinière.

Mais le lion avait pour ennemi, dans la ménagerie, le tigre royal : un soir ciue tous les animaux se trouvaient réunis dans la môme cage, le tigre, lâchement, par derrière le dos du lion, étrangla le pauvre basset. Un combat effroyable se serait engagé si le dompteur n'était intervenu.

Mais depuis ce jour il ne fut i)as possible de réunir les deux fauves, et peu de temps après ce premier drame, un matin, les gardiens, en faisant leur première visite, restèrent stupéfiés. Pendant la nuit les deux énormes fauves avaient détruit la clôture qui les séparait et s'étaient précipités l'un sur l'autre. Le tigre gisait inanimé, couvert de blessures et de sang; le lion avait vengé la mort de son ami.

Certains chiens sont mêlés aux grandes entreprises humaines. Récemment est arrivée à Paris une chienne célèbre, celle de Livingstone. Mabel suivit le célèbre voyageur dans toutes ses pérégrinations dans le centre de l'Afrique, et elle eut les aventures les plus extraordinaires qui jamais soient arrivées à un chien.

Un journal a rapporté en ces temps-ci trois de ces aventures choisies entre cent.

En 1870, le docteur Livingstone, se trouvant aux environs du lac Nyanza, fut attaqué par une tribu de nègres. Au plus fort de la mêlée le voyageur fut blessé d'un coup de massue; quand il revint de son évanouissement, il vit Mabel qui à ses côtés mangeait tranquillement une épaule du sauvage qui avait frappé son maître et qu'elle avait étranfflé.

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Quelque temps après, Mabel, apercevant une autruche, s'élança sur son dos et s'y cramponna.

L'autruche épouvantée s'enfuit dans le désert; on lui donna la chasse avec des chevaux : il fallut deux heures pour l'atteindre. Quand elle tomba, la chienne n'avait pas lâché prise.

Une autre fois, un chef de sauvages voulut faire cuire la pauvre béte toute vivante dans un four. Livingstone arriva à temps pour la sauver.

Tout cela n'empêche point Mabel de rapporter et de faire la belle ; elle appartient actuellement à un riche négociant de Bombay qui, venu à Paris pour ses atTaires, l'a initiée à notre civilisation. 3Iabel mourra vraisemblablement comme une bonne l)Ourgeoise.

Un autre genre d'irréguliers.

Quelques chiens ont servi, sous le règne de Louis-Philippe, à éviter à leurs maîtres le service terrible de la garde nationale.

On les choisissait de haute taille et les réfractaircs les élevaient dans la haine de l'uniforme du soldat-citoyen.

« Ne venez pas m'apporter mon billet de garde, disaientils aux tambours, vous seriez dévorés.

— On vous l'enverra par la poste.

— Soit, mais il m'est impossible de sortir avec mon uniforme, je serais mangé moi-même ! ^^

Et chaque fois qu'un tambour hardi tentait de forcer la porte, il ne lui prenait pas envie de recommencer.

Nous ne croyons pas que le moyen ait été employé bien souvent, mais on peut compter jusqu'cà deux gardes nationaux de cette force.

Dans les irréguliers il resterait divers autres chiens à classer, et en général on y peut mettre tous les chiens de rue. Mais nous allons étudier leurs mœurs curieuses dans le suivant chapitre.

Nous ne signalons ici que pour mémoire les liions, les voleurs, ceux qui apportent à leurs maîtres tout ce qu'ils peuvent dérober.

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