CHAPITRE IX
Nulle part on ne témoigne au chien autant d'affection qu'à Paris. Il y est, à cause de l'exiguïté des logements, une cause perpétuelle de gêne. On ne sait où le coucher; on ne sait comment faire lorsque l'on veut sortir.
Si on le laisse à la maison, il pleure, il se lamente. Si on l'emmène on court risque de l'égarer dans la rue, de se le faire voler ; on ne peut entrer ni dans un musée, si c'est le jour, ni dans une salle de spectacle, si c'est le soir.
Mais précisément à cause de ces difficultés on chérit les chiens. Un type original le chien de Paris.
— Est-ce qu'il diffère des autres?
— Eh oui, je vous assure, comme un hahitant de la province diffère d'un hahitué du houlevard.
La différence éclate aux yeux.
Cela ne veut point dire qu'un Parisien vaut mieux qu'un provincial ou qu'un provincial est naturellement supérieur à un Parisien. Nous sommes tous citoyens du même pays, nos chiens et nous, mais nous avons des habitudes contraires.
Le Parisien à la campagne est assez volontiers bafoué; s'il ne distingue pas aisément le blé du seigle, s'il n'appelle pas familièrement par leur nom les fleurs que produisent les plantes de la contrée, s'il se lève tard, s'il met des escarpins pour marcher dans l'herbe humide, si, à la chasse, il manque cinq ou six perdrix de suite, les quolibets ne lui font pas défaut.
Peut-être, dans la capitale de la France qui appartient à tous les Français, se montre-t-on plus généreux pour les embarras des habitants de nos communes, mais là n'est point la question.
Sur le boulevard des Italiens, ou bien dans n'importe quelle rue de la grande ville, il est facile de distinguer au premier coup d'œil un chien provincial d'un chien parisien.
Le premier a l'air effaré; il craint les voitures; il ne sait comment traverser la chaussée et, si son maître l'abandonne un instant, il perd tout à fait la tête.
L'autre marche avec une désinvolture spéciale ; il se sent chez lui et ne s'inquiète de rien.
Il a même une façon de saluer ses amis qui n'appartient (pi'à lui; il est mûri i)ar la civilisation, difficile à étonner. Il se plaît dans les rues.
Il affecte, au milieu de l'assourdissant tapage, des allures tranquilles. Il sait comment il faut traverser les rues; il évite les embarras de voitures, attendant, sur le trottoir, de cet air à la fois affairé et résigné qu'ont tous les Parisiens lorsqu'ils se trouvent dans un carrefour encombré,
LE CHIEN A PARIS. 25t
obstrué, en lace d'un obstacle impossible à francbir vite.
Et puis quand le carrefour devient libre, soit que les voitures pour un moment circulent plus rares, soit que les gardiens de la paix, imitant l'exemple des policemen à Londres, commandent au flot roulant de s'arrêter pendant quelques instants pour permettre aux citadins de traverser à pied tranquille ; quand la cbaussée est devenue fugitivement abordable, bommes et cbiens s'élancent, se précipitent; de l'autre côté du torrent les uns continuent leur course effrénée, les autres, cbose bizarre, se mettent à flâner; et presque toujours ce sont ceux qui un instant auparavant avaient l'air de ne pouvoir endurer l'attente.
Le chien de Paris a toutes les allures du Parisien. Il ne sait jamais où donner de la tête, tant il est pressé, mais il trouve moyen de perdre, tout en gémissant, la moitié de sa journée en futilités.
Sans doute, quand le tenq)s le presse trop, il tîle avec prestesse, avec une agilité extraordinaire, se faufilant à travers les passants, comme une équille à travers les grains de sable; mais si Ton a le temps, on s'arrête le long des devantures, on regarde les spectacles variés de la rue, on dit bonjour aux amis inconnus qu'on rencontre, on flirte quelque peu dans les angles formés par les murailles, on écoute les commérages et parfois l'on se laisse attarder, si bien que l'on rentre l'oreille basse et certain d'être grondé.
Si l'on est en promenade avec son maître, on connaît ses habitudes et l'on ne court point. Si celui-ci prend l'omnibus, on regarde attentivement lequel; on le reconnaît d'un coup d'œil et l'on s'en va au petit trot en se contentant de regarder de temps à autre si le maître ne descend point.
A mesure que les véhicules se transforment, les chiens changent leurs habitudes. On voit en ce moment à Paris, sur les quais, un petit chien terrier qui, chaque jour, suit àpied un bateau mouche.
Les bateaux, comme on sait, ne prennent de chiens qu'au pont d'Austerlitz, et ils abordent tantôt à la rive droite, tantôt à la rive gauche. Le chien, lui, ne quitte pas le même quai; il arrive au pont en même temps que le bateau où se trouve son maître, et on le prend à bord.
Un chroniqueur rapportait il y a quelque temps le fait suivant : Un enfant, un apprenti, portait sur ses épaules un de ces chiens en terre cuite de grandeur naturelle, comme on en voit dans les magasins de faïences. Depuis quelque temps on en fait qui sont de véritables trompe-l'œil, tant ils sont parfaitement imités de couleurs, de forme, d'attitude et surlout de regard. Arrivé derrière l'Opéra, l'apprenti fatigué posa son chien sur le trottoir, au pied de la balustrade sur laquelle il s'assit. Le chien en terre était placé la tête tournée vers l'enfant. Alors arrivèrent des jeunes chiens qui jouaient plus loin. Croyant trouver un camarade vivant, ils accouraient près du chien de terre en gambadant, comme pour l'engager à venir partager leurs jeux. Mais à mesure qu'ils approchaient, la surprise se peignait sur leurs visages de chiens et se manifestait de diverses façons. L'un fit un détour pour passer par derrière, l'autre finit par s'arrêter, un troisième se mit à aboyer, puis à fuir, etc., etc.
A ce moment passa un de ces chiens qui filent droit devant eux, qui marchent vite, quoique seuls, enfin de ceux qui paraissent aller à leur bureau ; tout le monde en rencontre à Paris.
Celui-là suivait le milieu de la chaussée.
Arrivé à la hauteur du point de la scène, il s'arrêta. Le spectacle était certainement nouveau pour lui. Mais il n'avança pas d'une semelle... d'une patte, vers le trompe-l'œil.
D'un regard sérieux, il examina la cause de l'émoi et, en un clin d'œil, parut se rendre compte de la chose, car ans-
sitôt il reprit sa route en regardant avec mépris les autres chiens ({ui s'étaient laissé tromper. Il sembla même à l'observateur qu'il haussait les épaules!!
Quand on les regarde vaquant à leurs afTaires, on a toujours quelque sujet de surprise.
Le chien de Paris est mêlé à toutes les industries parisiennes; on en cite, dans les recueils d'anecdotes, qui salissent les chaussures des passants pour permettre aux décrotteurs leurs maîtres de gagner quelques sous.
D'autres vident le matin le seau aux ordures dans le
ruisseau.
Il y en a même qui prennent l'habitude des spectacles.
On m'a conté l'histoire d'un chien qui, vivant sans cesse
sur la scène d'un de nos grands théâtres, veillait avec un
soin sans pareil aux incendies.
Son flair aidant, il signalait, avant que les pompiers euxmêmes se fussent aperçus de quelque chose, la moindre flammèche. A son aboiement particulier on accourait aussitôt, et grâce à lui on évita plus de dix sinistres.
Le directeur de ce théâtre, un des avares les plus curieux de notre époque, vit, lorstju'on lui présenta l'état de ses dépenses, cette mention: nourriture du chien, 15 francs. « Qu'est-ce que cela? fit-il en colère. — Monsieur, lui répondit le régisseur, vous le savez bien : c'est le chien qui sent le feu, c'est le chien du théâtre qui vous a protégé, vous et nous,, contre maint désastre. «
Le farouche directeur trouva qu'un semblable animal était payé trop cher, et il fallut que les machinistes se cotisassent pour le nourrir.
A Paris comme ailleurs le chien prend le ton de la maison ; s'il est recueilli par un homme charitable, il se fait humble au début, il se dissimule dans un coin, il indique par son attitude qu'il ne sera pas gênant, qu'il ne demande qu'une toute petite place. A force de cajoleries, peu à peu il con-
254 LE CMILIN.
quiert l'afTection de tous, et jamais il ne trahit ses bienfaiteurs.
Le chien parisien connaît les boutiques, sait où demeurent les fournisseurs, il sait même parfois où se trouve placé le commissariat de police.
Une vieille mendiante, à demi folle, vêtue d'un accoutrement ridicule, servait, il y a peu d'années, de jouet aux mauvais plaisants. Lorsque la troupe des gamins hurlant après ses guenilles devenait trop bruyante et trop nombreuse, la malheureuse vieille se réfugiait un moment chez le commissaire de police.
Son chien, qui la défendait de son mieux, sortit seul un jour et fut reconnu par les polissons du quartier, qui lui attachèrent une casserole à la queue.
Le chien comprit aussitôt ce qu'il avait à faire ; il se rendit tout droit, comme sa maîtresse, chez le commissaire de police, où il trouva asile.
Beaucoup de chiens à Paris ont un amour ardent de la liberté; est-ce aux Parisiens qu'ils l'empruntent? nous l'ignorons, mais on connaît mille faits authentiques qui prouvent leur indépendance. Nous en empruntons un aux Mémoires sur di If crenis sujets de Dupont.
Yers le commencement de ce siècle vivait à Paris un original bien connu des habitués du Luxembourg, l'abbé Trente mille hommes, ainsi surnommé parce que dans le jardin où il pérorait chaque jour, il aflirmait (d'après Turenne, disait-il) pouvoir mettre toute l'Europe à la raison avec un corps d'armée de trente mille hommes.
L'abbé Trente mille hommes mourut, laissant seul son compagnon, un chien-loup nommé Sultan. Sultan dédaigna de prendre un autre maître; il refusa toutes les propositions d'adoption qui lui furent faites et élut domicile dans le jardin du Luxembourg, couchant sur une chaise quand il faisait beau, dessous quand il pleuvait.
Durant la journée il se promenait avec ceux qu'il connaissait, acceptant de l'un un morceau de sucre, de l'autre, un échaudé.
Le soir, lorsque les promeneurs quittaient le jardin. Sultan acceptait volontiers une invitation ù souper.
On lui disait : « Sultan, veux-tu me faire l'honneur de venir dîner chez moi? » Et, s'il n'était pas engagé, il témoignait, par ses caresses et par ses jappements, le plaisir que cela lui causait. Sans jamais se tromper, il accompagnait, en bondissant, celui qui le premier l'avait invité.
Bon convive, il mangeait de grand appétit, se montrant d'une amabilité, d'une gentillesse parfaite tant que durait le repas, et la nappe enlevée, restait assez longtemps pour qu'on ne pût l'accuser d'impolitesse.
Mais le temps convenable écoulé, il demandait à sortir et se mettait en colère si on essayait de le retenir contre son gré.
Un amphitryon malappris voulut l'attacher un jour; Sultan le mordit, rongea sa corde, s'enfuit et depuis lors lui témoigna en toute occasion son ressentiment.
« Sultan, dit Dupont, me fit plusieurs fois l'honneur de venir dîner avec moi, et restait même en ma compagnie jusqu'à une heure assez avancée de la soirée; c'est parce qu'il savait que je respectais scrupuleusement sa liberté et que je lui ouvrirais la porte aussitôt qu'il en manifesterait le désir. M
Quelle que soit la conduite du chien, elle est semblable à celle de l'homme. Dans les deux espèces, les uns s'accoutument à la chaîne, s'accommodent de la servitude, ou du moins de l'obéissance passive; les autres, qui ne sont pas toujours les plus mauvais, ne peuvent travailler et ne savent rendre des services que s'ils jouissent d'une complète indépendance.
Résultat de l'hérédité, du tempérament et de l'éducation.
De même qu'aucun homme, aucun chien n'est exactement semblable à un autre. Chaque sujet a ses qualités et ses déauts, et dans tous on remarque les plus frappantes dissemblances.
Il existe à Paris des chiens bohèmes, de véritables bohèmes, qui ne se plaisent dans aucune situation régulière, qui ne veulent subir aucun frein, supporter aucun joug, qui, en un mot, ont une conduite déploral)le.
Ils courent les cafés, quémandant un morceau de sucre ;