‹ Le chien; son histoire, ses exploits, ses aventuresChapitre 58 sur 83 · I.K CHIEN · texte numérisé non relu

I.K CHIEN

tion de la Section des Dames. Jusqu'alors on s'était servi pour la capture d'un lasso d'un système barbare, qui étranglait le chien en le saisissant, et souvent le traînait à une distance assez longue.

Au lasso on a substitué des filets, lesquels généralement ne causent aucune souffrance à l'animal.

La charrette destinée au transport des chiens jusqu'à la fourrière a été aussi modifiée; munie de ressorts, elle est maintenant divisée en deux compartiments, afin de pouvoir séparer les gros chiens des plus petits, car ceux-ci étaient d'ordinaire fort malmenés, durant le trajet, par ceux de forte taille.

Le séjour de chaque chien au refuge est d'une semaine, du moins toutes les fois que la chose est praticable, afin de donner au propriétaire la facilité de racheter le chien si celui-ci se trouve n'être que perdu. Pendant cet intervalle, le chien est traité sans brutalité et reçoit la nourriture deux fois par jour; cette nourriture se compose ordinairement de basses viandes peu coûteuses, bouillies avec de la farine de maïs dans la proportion de moitié.

Lorsque le chien n'est pas racheté à la fin de la semaine, il est mis à mort par asphyxie au moyen du gaz acide carbonique. Cette méthode, adoptée dès l'origine, a été continuée depuis, mais on a substitué l'oxyde carboneux au gaz acide carbonique sur l'avis des physiologistes qui ont reconnu que la mort est moins douloureuse par ce gaz.

La méthode suivie pour l'emploi du gaz acide carboneux est exposée dans le Rapport annuel de la Section des Dames avec une description de la chambre d'asphyxie ; cette brochure est envoyée à toute personne qui en fait la demande.

Il est à remarquer que, en choisissant l'asphyxie pour la mise à mort des chiens, on ne diminue pas seulement, autant que possible, les souffrances physiques, mais aussi

l'inquiétude mentale que l'appréhension de la mort ne peut manquer de causer à un animal aussi intelligent qu'est le chien.

Le chien ne sait évidemment pas ce que c'est que la mort, mais lorsqu'il se trouve dans une circonstance inquiétante, en dehors du courant ordinaire de ses habitudes, comme, par exemple, lorsqu'il est enfermé dans un lieu inconnu, il devient anxieux, et paraît pressentir quelque chose de funeste dont il ne comprend pas la nature. Aussi, pour éviter cette angoisse dernière, les membres de la Section des Dames ont voulu que l'on cherchât à familiariser les chiens avec la chambre d'asphyxie, en les invitant à y entrer dès les premiers jours, et en y plaçant de la nourriture, de manière que lorsqu'ils y sont finalement renfermés pour y être asphyxiés ils n'éprouvent aucune appréhension.

Si les chiens sont malades au moment de leur capture, ou s'ils ont des petits, on sul)stitue autant que faire se peut le lait au régime ordinaire do la fourrière.

Les sommes perçues i)Our le rachat des chiens sont restituées en totalité à la ville. Elles s'élèvent quelquefois à plus de 2,000 dollars par an :10,000 francs).

Tous les chiens qui ne sont pas rachetés par leurs propriétaires ne sont pas mis à mort. Lorsque la direction du refuge fut remise aux mains de la Section des Dames, l'autorisation fut accordée à la Présidente de garder quelquesuns des chiens qui paraîtraient devoir être conservés, soit à cause de leur grande intelligence, soit à cause de qualités précieuses, tels que les chiens de garde ou les chiens de chasse.

Tous les animaux de cette catégorie sont conservés et sont généralement vendus, mais on ne les cède cju'après s'être assuré que l'acheteur sera un bon maître. Dans ces cas le prix de rachat, deux dollars (11 francs), est reversé à

la ville. Mais lorsque le propriétaire est pauvre et qu'il témoigne d'un attachement sincère à son chien, qu'il se montre désireux de le racheter tout en n'en ayant pas les moyens, la Section des Dames vient toujours au secours de l'indigent en payant en partie ou en totalité le prix du rachat sur ses propres fonds. Le chien est rendu gratuitement à son maître, lorsque les circonstances paraissent justifier une telle concession, comme par exemple lorsqu'un chien est le gagne-pain de son maître, ou lorsque c'est un chien d'aveugle. Mais alors même les Dames consultent toujours les intérêts de la ville, afin de ne point faillir au devoir qu'elles ont accepté en faisant contrat avec l'administration municipale.

Le nomhre des chiens amenés à la fourrière est en moyenne de trois mille par an; on en tue deux mille trois cents, dont la dépouille est livrée au commerce; six ou sept cents chiens sont rachetés.

Les hommes qui capturent les chiens sont accompagnés du directeur et de quatre sergents de ville pour maintenir l'ordre. La fourrière est sous la direction absolue du comité de la Section des Dames.

Voilà un résultat acquis, un procédé pratique; on a essayé de l'employer à Paris : on a demandé au préfet qu'il consentît à abandonner la direction de la fourrière; on lui a offert mille avantages; c'est pour lui bien plus une gêne qu'un avantage. A Philadelphie, l'administration s'est hâtée de se débarrasser de ce fardeau, mais bien entendu, à Paris, on a opposé une fin de non-recevoir. On s'est contenté d'établir une chambre d'asphyxie, qui fonctionne mal et rarement.

Si, comme nous le disions au commencement d3 ce chapitre, nous regardons ce que la société a fait pour le chien, nous sommes contraint de nous arrêter là.

Il n'y a pas autre chose.

Il faut tout attendre de l'avenir, dans lequel, nous l'espérons, on fera comprendre aux nations civilisées que l'homme qui inflige à des êtres vivants des tortures inutiles se dégrade et se démoralise lui-même par l'abus égoïste et brutal de la force.

CONCLUSION

Nous aurions pu donner à ce livre un développement considérable : il nous eût été facile de multiplier les citations et les anecdotes; mais, si nous ne nous sommes trompé, l'œuvre gagne en clarté ce quelle aurait pu perdre en digressions.

Sans doute nous avons laissé mille faits de côté; il nous a fallu faire un choix dans l'amas de documents recueillis depuis les commencements de l'espèce humaine par les historiens de l'espèce canine.

Ces historiens portent les noms les plus illustres et nous ne les avons même pas énumérés tous; après Zoroastre, qui, nous le répétons, a été jusqu'à dire : « Le monde ne subsiste que par l'intelligence des chiens »; après Bufîon, Darwin, et aussi après Lamartine, les philosophes, les savants et les poètes contemporains ont affirmé et chanté l'utilité, les mérites et les vertus du chien. La liste de ces écrivains formerait à elle seule un volume, et s'il fallait rappeler tout

CONCLUSION. 297

ce qui a été écrit sur notre sujet, on entreprendrait une encyclopédie.

Cependant nous voulons invoquer encore un témoignage à l'appui de notre thèse, celui de l'immortel Pétrarque, dont les Lettres familières, écrites en latin et tout à fait inconnues, sont actuellement traduites pour la première fois en français par un savant de nos amis, M. Victor Develay.

Pétrarque s'est donné la peine d'écrire une épître des plus jolies et des plus émues, à l'archidiacre de Liège, Mathieu Longo, qui avait perdu son chien, « plus noir que la poix, plus léger que le vent ».

— ... « Que ferait dans sa tristesse votre chien égaré? écrit à son ami l'amant de Laure. Irait-il dans les bois chercher sa nourriture? 11 le pourrait aisément si la nature même ne s'y opposait en voulant que cet animal ne vive

pas éloigné de l'homme Nous avons ouï dire que

certains peuples entretinrent pour la guerre des armées de chiens qui, chaque fois qu'il le fallut, ne refusèrent jamais le combat. Nous lisons que des chiens se sont exposés à la mort pour leurs maîtres, les ont défendus jusqu'à ce qu'ils fussent eux-mêmes percés de coups, en sorte que tant que le chien ne fut pas tué le maître fut à l'abri de l'offense.

«... D'autres, n'ayant pu défendre contre les agresseurs le corps qu'ils chérissaient, l'ont du moins protégé contre les outragés des bêtes fauves et des oiseaux... D'autres se sont privés de nourriture jusqu'à ce qu'ils en meurent.

« C'est ce qu'a fait un chien que j'ai bien connu...

« ... Pline et Solin rapportent un trait merveilleux. Le roi des Garamantes, disent-ils, revint de l'exil, grâce à deux cents chiens qui combattirent pour lui contre ses adversaires.

" Ils racontent un fait plus touchant qui s'est passé à Rome. Un chien ne pouvant être séparé de son maître, condamné

à mort, le suivit dans sa prison. Quand le condamné eut la tête tranchée, le chien témoigna sa douleur par des hurlements affreux. Le peuple, ému de pitié, l'ayant invité à manger, il porta à la bouche de son maître la nourriture qu'on lui offrait. Enfin, quand le cadavre du supplicié fut jeté dans le Tibre, on vit le chien le soutenir en nageant et en se plaçant sous ce cher fardeau...

«... Les exemples de la fidélité canine sont innombrables.» Et Pétrarque laissant voir dans ses Lettres intimes que la France littéraire connaîtra bientôt, grâce à M. Develay, toutes les délicatesses de son grand cœur, Pétrarque avoue à son ami qu'il a mieux compris, en recueillant son chien égaré, la douleur que lui causait son absence.

Ainsi chez tous, chez les meilleurs d'entre nous et par le talent et par les vertus, on trouve, à quelque endroit de leurs écrits, un éloge sincère du chien, un hommage à lui rendu.

Si nous voulions développer cette affirmation, la tâche nous serait aisée; il nous suffirait de feuilleter par exemple le recueil d'Amédée Pichot, intitulé Paris- Londres, dans lequel le remarquable écrivain a étudié les chiens des romans de NN'alter Scott.

Le rôle joué par notre compagnon dans la société humaine apparaît là plein de grâce et de mérite. Mais, encore une fois, il nous faut nous borner.

Et nous ne rappellerons que pour mémoire les peuples incomplètement civilisés, les Chinois par exemple, à qui le chien sert d'aliment, pour qui la chair de la pauvre bête, vendue dans les boucheries, est un mets estimé. A la vérité les chiens chinois dont on voit des spécimens dans nos expositions ressemblent à de véritables saucissons à pattes.

Mais ce goût nous semble aussi discutable que l'anthropophagie; nous n'admettons pas qu'on mange les chiens à moins qu'on n'y soit contraint par des événements aussi terribles que le siège de Paris par exemple. La vie d'un homme

CONCLUSION

vaut mieux sans nul doute que celle d'un chien, mais, c'est là tout ce que nous voulons conclure, le chien doit être protégé à cause des immenses services qu'il nous rend.

Le commerce des chiens ne nous a pas dégoûté du commerce des hommes; au reste, les misanthropes n'aiment pas plus les hêtes que les gens, et nous pensons que ceux qui sont cruels envers les animaux sont en général méchants envers leurs semblables.

Plus l'homme s'élève, plus il s'éloigne de ses instincts cruels; protéger les animaux, c'est protéger l'espèce humaine.

L'animal qui nous aide, qui nous sert et qui nous défend a droit, dans notre civilisation moderne, à la pitié désormais acquise aux esclaves et aux serfs, aux ignorants et aux faibles, aux enfants et aux femmes, dont les revendications étaient méprisées par les sociétés anciennes.

Nous nous répétons volontiers que nous sommes la plus douce et la plus généreuse des nations, et cependant nous l'avons prouvé, nous sommes en retard sur les pays qui nous environnent si nous considérons notre conduite envers les chiens.

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