‹ Le chien; son histoire, ses exploits, ses aventuresChapitre 8 sur 83 · LE DIEU ANUBIS · texte numérisé non relu

LE DIEU ANUBIS

Ces plaisanteries n'cmpèclicrent pas le culle d'Anubis do passer en Grèce d'abord, puis à Rome, où il se maintint longtemps, môme à côté de la religion chrétienne.

Plusieurs auteurs, entre autres Plutarque et Lucain, font d'Anubis le symbole de l'horizon qui sépare le monde supérieur du monde inférieur. Il découvre le soleil à son lever, l'introduit dans notre hémisphère, le dérobe aux regards en le renvoyant par la porte occidentale dans rhémisphèrc inférieur, puis reprend la lune qu'il suit de même dans son cours.

Ces sortes de légendes prêtaient à la religion païenne leur charme et leur poésie.

Anubis avait pour emblème le chien, parce que le chien a la faculté de discerner les objets la nuit comme le jour, et parce que cet animal est le compagnon fidèle de l'homme, de môme qu'Anubis était le compagnon lidèle du soleil et de la lune.

Ce dieu était figuré ordinairement avec un corps d'homme et une tôte de chien.

Une statue en granit noir de la villa Albani est fort remarquable : la tête, qui tient de celle du chai, du lion et du chien, est coiffée d'une espèce de mitre chargée de plis tombant sur les épaules.

Derrière cette coiffure à laquelle les égyptologues donnent le nom de dafl se trouve un disque figurant le soleil ou la lune, ou peut-être une sorte de nimbe, d'auréole.

Quelquefois Anubis est figuré sous la forme complète du chien; dans ce cas il a le museau pointu et le corps sveltc d'un lévrier, les oreilles dressées, la queue pendante et très fournie.

Les chiens personnifiés par Anubis ont de tout temps inspiré une superstitieuse terreur aux habitants de la vallée du Nil. Ceux ci attachent de funestes présages aux aboiements entendus pendant la nuit. Et si dans les livres hébraïques,

dans le Léviiiqne, le chien ne figure pas sur la triple liste des animaux purs et des animaux impurs, c'est que sans doute les premiers législateurs des douze tribus avaient appris à vénérer et à redouter le chien dans le pays d'Anubis.

Un dicton populaire exprime du reste la frayeur inspirée aux hommes par la voix de ces quadrupèdes. Après que le soleil s'est couché, lorsque le crépuscule succède au jour et que nous avons peine à percevoir les objets dans la lueur incertaine, quand vient la brune, beaucoup ne se peuvent défendre d'une impression craintive. C'est l'heure trouble où dans les bois on aurait peine à distinguer un chien d'un loup, cette demi-obscurité charmante, mystérieuse, inquiétait Mme de Sévigné qui l'a avoué dans une de ses plus charmantes lettres : « Je crains Ventre chien et loup, quand on ne cause point, et je me trouve mieux dans les bois que toute seule dans ma chambre; c'est ce qui s'appelle se mettre dans l'eau de peur de la pluie. »

Revenant à la vénération qu'inspirait le chien dans l'antiquité, nous devons rappeler qu'elle est attestée dans les livres sacrés de l'Inde et de la Perse.

En sanscrit le chien est désigné par plus de cincjuanle noms, ce qui prouve suflisamment l'ancienneté de la variété des espèces. Le nom qui revient le plus souvent est celui de çvan, mot qui, si l'on en croit les étymologistes, a donné naissance à toutes les appellations des idiomes d'Europe. Dans le Zcnd-Avesla, li\rc sacré des Guèbres, monument de la civilisation aryenne, le chien, souvent cité est considéré comme un des trois animaux que la religion mazdéenne ordonne aux fidèles de nourrir : « Lorsque le chien a six mois, dit un passage du livre, il faut qu'une jeune fille le nourrisse; cette fille aura le même mérite que si elle gardait le feu, fils d'Ormuzd. »

Dans la vieille Egypte on nourrissait très régulièrement les chiens ; on leur affectait le produit d'une certaine étendue

de terrain, etDiodore de Sicile a constaté que pendant les famines qui désolaient ce pays les liabitanls, pressés par le besoin, se dévoraient entre eux plutôt que de toucher à un chien.

Quand les Égyptiens avaient des plaies ou des blessures, ils se faisaient lécher par les animaux qu'ils tenaient en si grande estime et dont la salive, selon eux, était préférable aux onguents les plus estimés. Lorsqu'un chien mourait dans une maison, les habitants prenaient le deuil ; quiconque en tuait était mis à mort; quiconque les maltrailait était puni sévèrement.

Pour les Égyptiens Sirius était le chien céleste, le génie familier. L'apparition de cette constellation précédait de quelques jours le débordement fécond du Nil. Cela explique le culte spécial qu'ils lui vouaient.

Les chiens n'ont pas été seulement élevés au rang de divinités; il yen eut cpii furent rois.

Dans ses Lettres sur le Nord, M. Xavier Marmier, parlant de la Norvège, rappelle qu'il a vu, dans une petite vallée de rOpland, un monument funèbre consacré à un chien, et il rapporte en ces termes l'histoire que les paysans lui ont contée :

« Le roi Eystein avait été chassé de son pays par ses sujets : il y revint avec une armée nombreuse, subjugua les rebelles, et, pour les punir de l'offense commise envers lui, les condamna à reconnaître pour souverain légitime un esclave ou un chien. Les pauvres gens préférèrent le chien. On leur donna donc un dogue qui s'appelait Saur, et qui, dès son avènement au trône, prit le titre de Majesté. Le nouveau roi eut une cour, des officiers, des hommes d'armes, une maison et des flatteurs.

Un philosophe démontra, par les lois de la métempsy-^ cose, que l'àme d'un grand homme avait passé dans ce corps de dogue; un grammairien fit voir que ce noble

animal pouvait prononcer distinctement deux mots de la langue norvégienne et en aboyer un troisième.

Lorsqu'il sortait pour se montrer au peuple il était toujours escorté d'une garde nombreuse, et, lors(iue le temps était mauvais, des valets en livrée le portaient sur leurs bras pour l'empêcher de se mouiller les pattes. Ce chien régna près de trois années.

Il rendit plusieurs ordonnances, et scella, du bout de son ongle, des jugements et des édits. Au moment où les Iiabitants de la contrée commençaient à s'habituer à ce singulier roi et à reconnaître ses bonnes qualités de chien, il mourut victime de son dévouement et de son héroïsme.

Un jour il était assis dans un pâturage auprès d'un de ces troupeaux de moulons qu'il avait gardés jadis et qu'il aimait toujours à revoir; tout à coup un loup furieux sort de la forêt et s'élance sur un agneau. Le roi, louché de commisération à la vue de cet attentat, veut courir au secours de l'innocente victime.

Des conseillers perfides au lieu de modérer l'ardeur de son courage, l'excitent à braver le danger. Il se lève, il s'avance sur le champ de bataille, et meurt sous la dent impitoyable de son adversaire. On lui fit des obsèques magnihques, et on l'enterra près d'une colline qui porte encore le nom de Colline de la Douleur. »

Élicn, écrivain grec, a fait mention de quelques peuples d'Ethiopie qui par rcsi)ect choisissaient un chien pour souverain, et Pline a rapporté que les Toembars agissaient de la sorte. Cette peuplade allait consulter son souverain avant de se lancer dans une entreprise : elle interprétait son allure, ses gestes et lirait de là des pronostics. Coutume digne de peuples barbares sans doute ; mais combien de nations ont été moins bien inspirées en confiant leurs destinées à un homme !

On connut des chiens sacrés en beaucoup d'endroits, mais

les plus célèbres sont ceux dont parle Elien. « Au mont Etna, en Sicile, dit-il, il y a un temple de Yulcain qui a des enceintes, des bois sacrés et un feu qui brûle toujours. Il y a aussi des chiens sacrés autour du temple et du bois; ceux-ci, comme s'ils avaient de la raison, llattent de leur queue ceux qui approchent modestement, dévotement du tem})le et du bois. Au contraire, ils mordent et déchirent ceux dont les mains ne sont pas nettes , et chassent les hommes et les femmes qui y viennent pour quelque rendezvous. »

Dans l'île de Ceylan on ne donne aucun titre au roi; mais ses sujets en lui parlant se dépouillent par respect de leur qualité d'homme. Si le prince interroge et demande d'où l'on vient, on lui répond : « Ton chien x'icni de tel endroit. » S'il s'informe du nombre d'enfants que l'on possède, on doit lui dire, parlant de sa femme et de soi : « Ma chienne a donné deux enfants à votre chien. »

Les sauvages de l'Amérique du Nord accordent au chien une haute origine. Ils croient ceci : « Le Grand Esprit après avoir créé le ciel, la terre et les animaux, voulut faire mieux en donnant l'être à l'homme et à la femme. Comme il tenait dans sa puissante main la matière destinée àcclte création, il la partagea en deux parties égales, et de son souffle il anima la i)remière qui fut l'homme, mais comme il voulut que l'homme fût maître de tout, il retrancha un i)eu de ce qui allait devenir femme et il lit le chien qu'il mit à leurs pieds. »

Cette parabole qui, au premier abord, peut paraître injurieuse pour les femmes, ne doit être considérée, imaginonsnous, que comme un hommage rendu à leur fidélité inébranlable.

Que si des légendes de l'Inde, de la Perse, de l'Egypte et de l'Amérique nous passons aux récits de la mythologie, nous trouvons des faits d'un éoral intérêt.

De tous les chiens, Cerbère fut celui qui eut le plus de réputation; il avait trois gueules.

Tout allait jadis par trois, a observé Voltaire : Isis, Osiris et Orus, les trois premières divinités égyptiaqucs; les trois frères dieux du monde grec, Jupiter, Neptune et Pluton ; les trois parques; les trois furies; les trois juges d'enfer; les trois gueules du chien de là-bas.

Cependant, cet incorruptible portier des enfers fut appelé aussi la hôte aux cent têtes à cause des serpents qui hérissaient son poil. Hésiode lui en accordait cinquante ; Horace avait été jusqu'à la centaine, mais d'après les monuments anciens il ne possédait que trois tètes, nombre respectable, et c'est sous cette forme que l'ont décrit presque tous les poètes, entre autres Virgile qui l'a peint de la sorte dans le sixième livre de VÉnéide :

Là ce monstre à troix voix, Teffroyable Cerbère

Sans cesse veille au fond de son affreux repaire.

II les voit, il se lève, et, déjà courroucés,

Tous ses affreux serpents sur son cou sont dressés ;

La prêtresse, bravant sa gueule menaçante,

Lui jette d'un gâteau l'amorce assoupissante.

Le monstre, tressaillant d'un avide transport,

Ouvre un triple gosier, le dévore et s'endort;

Et dans son antre affreux sa masse répandue

Le remplit tout entier de sa vaste étendue.

Le féroce gardien à quatre pattes et à trois gueules avait, d'après la mythologie, la mission d'empêcher de sortir des enfers, empire de Pluton, les âmes condamnées aux tortures éternelles. Dans la tombe de tous ceux qui mouraient alors, on plaçait une obole et un gâteau : l'obole devait servir à payer le passage sur la barque de Caron; le gâteau, à adoucir la férocité de Cerbère.

Quel était ce gardien elï'royable? Quintus de Smyrne a en

ces tcrmos raconté sa naissance : « Le géant Typhon ayant trouvé Échidna dans un antre, aux portes de l'enfer, près du séjour de la nuit, lui fit violence : le fruit de ces amours fut Cerbère, qui resta toujours attaché aux sombres bords, à la garde de l'empire plutonien. »

Il paraît cependant que Cerbère quitta une fois le monde souterrain dans les circonstances suivantes :'

Chargé de punir Hercule qui dans un accès de folie avait tué sa femme, le frère de cette femme, Eurysthée, chargea l'assassin de douze travaux périlleux que celui-ci accomplit grâce à sa force et à sa bravoure. Eurysthée ordonna à Hercule de s'emparer de Cerbère, à la porte des enfers. Hercule, condamné à l'obéissance et confiant en son courage, n'hésita pas à tenter l'aventure. Il descendit jusqu'aux bords du Styx après avoir traversé une caverne située vers le promontoire de Ténare, pénétra dans les enfers et délivra ses deux amis Thésée et Pirithoûs qui, venus pour enlever Proserpine, étaient retenus prisonniers par Pluton.

Pour venir à bout de son entreprise, il eut à soutenir une lutte effroyable ; Cerbère opposa une résistance terrible, mais Hercule, après avoir lutté corps à corps, l'attacha avec des chaînes de diamant et l'entraîna. En voyant la lumière du jour, l'horrible quadrupède laissa couler de ses lèvres ensanglantées une écume noire et livide, laquelle, si l'on en croit la fable fit, naître en tombant sur le rocher l'aconit, poison foudroyant, qui, grâce à la science moderne, est devenu un remède précieux.

Cerbère traîné par Hercule poussait de si effroyables hurlements qu'un voyageur qui le rencontra sur le chemin d'Héradée à Trézène, mourut de frayeur.

Eurysthée, satisfait de la façon dont Hercule s'était acquitté de sa tache, rendit la liberté à Cerbère qui, joyeux, retourna prendre sa place à la porte des enfers d'où il n'a plus bougé depuis lors.

CERtiERE GAUDIEN DES ENFERS.

Ce portier intraitable a donné son nom à tous les portiers mallionnêtcs, et Cerbère est devenu une des plus énergiques expressions de la langue française, quand il s'agit de qualifier un gardien farouche, un de ces êtres dont le gdicau de miel parvient seul à adoucir la férocité.

Un événement liistori({ue a donné lieu à la légende de Cerbère ({ui était le chien du roi des Molosses, le ravisseur de Proserpinc. Cette légende est venue d'Egypte où les chiens étaient employés à garder les cadavres dans les hypogées, constructions souterraines où les anciens enterraient leurs morts.

C'est à cause de cette coutume que Cerbère fui })lacé au rang des divinités infernales, et il exista dans la Campanie un oracle qui portait son nom.

Au moyen âge. Cerbère devint un démon ; lesmonumenls en font foi. Il occupait dans la démonologie un rang des plus distingués ; il était marquis. Dix-neuf légions lui obéissaient et, chose singulière, sa mission consistait à enseigner à ceux qui l'évoquaient l'éloquence et les beaux-arts. Yoilà un patron à qui les avocats et les artistes n'ont plus coutume de s'adresser, mais jadis on avait recours à sa protection et on le consultait de trois heures de l'après-midi i\ la chute du jour.

A la fin du dix-septième siècle le concile de Montdidier jugea la sorcière Marie Martin, de Ncuville-le-Roi, qui fut convaincue d'avoir assisté à un chapitre tenu par le démon Cerbère à Yaripon, près de Noyon. L'infortunée fut condamnée à être pendue et étranglée ; elle en appela vainement au parlement de Paris qui rejeta son pourvoi ; on l'exécuta le 25 juillet 1686.

Cerbère redouté comme démon en France jusqu'au siècle dernier, c'était la continuation de la légende mythologique des Grecs ; mais ce chien a une parenté évidente avec les chiens indiens de Yama dont l'un se nommait Cerbura ou

Karbura qui signifie « tacheté ». L'imagination des Grecs s'élait donc emparée d'une tradition de l'épocjuc primitive. Les Indous croyaient à l'existence de deux cliiens infernaux; ils étendaient leurs morts sur la peau d'une vache ou sur celle d'une chèvre immolée près du bûcher, et dans les mains du défunt ils plaçaient les deux rognons de la victime, morceau friand destiné à apaiser les chiens du dieu de la mort. La preuve en est dans ces vers qui se récitaient aux funérailles : « Échappe par les deux chemins aux deux chiens pâles à quatre yeux, les gardiens du chemin que suivent les hommes. 0 Yama, entoure celui que nous pleurons de ta protection et accorde lui un salut exempt de douleur. »

Quand on n'avait pas d'animal à sacrifier, on remplaçait les rognons par des boulettes de riz ; c'est celte coutume qui a fait naître chez les Grecs la croyance au gâteau de miel.

Chez les peuples Scandinaves on retrouve la même superstition : un chien gardien des enfers, nommé Garmr, chien monstrueux à la poitrine tachée de sang, sans cesse aboyant et enchaîné à l'entrée des enfers. Mais, détail touchant, le mort qui pendant sa vie avait donné dii pain aux pauvres, trouvait toujours aux enfers de quoi calmer la férocité du gardien.

D'autres peuples, les Scaniens par exemple, croyaient à l'existence d'un chien gardien du funeste séjour, mais ils accordaient à ce chien une influence bienfaisante, le pouvoir de protéger les morts contre les mauvais esprits.

Ce chien conducteur des âmes se retrouve encore actuellement dans les superstitions populaires de l'Amérique. Les vieux contes de ce pays disent que les âmes des morts se rendent chez le curé de Brastar et que le chien de ce curé les accompagne pouraller s'embarquer et traverser les mers. On entend alors dans les airs le grincement des roues du char de la Mort qui est tout chargé d'âmes.

Les Romains offraient des cliiens à la déesse Mona-Geneta quand il leur naissait un fils; ils croyaient faire protéger efficacement leurs enfants de la sorte. Partout on constate une semblable vénération.

Les Siciliens entretenaient mille chiens dans les temples de leurs dieux.

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