LE CHIEN RECONNUT ULYSSE APRES VINGT ANS D ABSENCE
Pline, dans ses écrits, mentionne les noms de plusieurs peuples dont les rois avaient toujours à leurs côtés un chien pour leur inspirer la bonté et la vigilance.
Les Athéniens admettaient ces animaux dans leurs palais et les faisaient assister aux repas les plus somptueux, aux cérémonies les plus graves, aux réjouissances publiques.
Ils les offraient à Hécate et s'imaginaient se purifier en se faisant lécher par eux.
Chez les Grecs les récits concernant les chiens sont nombreux; il en est d'émouvants qui montrent bien la tendresse que portait à ces animaux la nation jadis la plus polie et la mieux civilisée. Lorsque Ulysse revint à Ithaque après vingt ans d'absence, personne ne le reconnut sous ses haillons de mendiant. Le héros attristé se promenait pensif avec Eumée, le gardeur de troupeaux, lorsqu'un vieux chien s'approcha de lui, agita la queue et les oreilles en signe de joie et lécha la main de son maître. C'était le chien d'Ulysse qu'Homère a innnortalisé dans le dix-septième chant de VOdyssée. Ulysse touché de cette longue fidélité versa des larmes et Eumée lui dit : « C'est le chien d'un héros mort dans des terres lointaines. Ah! que n'cst-il encore pour le courage et la bonté ce qu'il était autrefois, quand Ulysse partit pour les champs troyens! Maintenant il languit sur le fumier; depuis qu'Ulysse a péri loin de sa patrie, les femmes de ce palais, négligentes et paresseuses, n'en ont plus aucun soin. 3>
Argus mourut après avoir léché la main de son maître.
Sans transition passons à un autre sujet. En politique, chez les Grecs, les chiens ont également leur histoire. Nous ne garantissons point qu'elle soit authentique, mais elle a été contée d'adorable manière par Alexandre Dumas.
Laissons la parole à l'aimable conteur :
« n n'est personne qui n'ait remarqué la façon dont les chiens s'abordent et personne qui n'ait cherché à se rendre compte de cette manière de se donner « une poignée de main ».
Quelques naturalistes pensent avoir résolu la question, mais je préfère aux explications des modernes la légende des anciens.
Pline prétend que les chiens de la Laconie, voyant la chute
d'IIippiasct le triomphe des lois de Clisthènes, c'cst-à-dirc l'ère de la démocratie s'établir en Grèce, voulurent, eux aussi, s'établir en république. Mais pour que leur république ne fût point sujette aux bouleversements dont leurs ancêtres avaient été témoins dans les différents essais qui en avaient été faits jusqu'alors, ils résolurent de s'assurer de l'appui de Jupiter, en demandant sa permission et en quelque sorte son protectorat.
En conséquence ils tracèrent sur parchemin une supplique au maître du tonnerre et chargèrent un lévrier de lui porter leur pétition sur le mont Olympe.
Pour faire honneurau messager qui s'en allait la supplique entre les dents, une cinquantaine de chiens choisis parmi les plus considérables résolurent de l'accompagner jusqu'à l'Eurotas... Mais en arrivant sur les rives on vit, grâce à un terrible orage qui avait éclaté la veille, le fleuve, qu'on peut passer à pied sec d'ordinaire, roulant ses eaux à pleins bords.
Le messager n'était pas embarrassé pour traverser le fleuve, il nageait comme une loutre ; mais il songeait que dans la traversée un malheur pouvait arriver à la supplique. Où la mettre pour que l'eau n'en effaçât point les caractères ?
Un des chiens de l'escorte, et qui à cause de sa finesse et de ses ruses passait pour le fils d'un renard, s'écria comme Archimède :
— Eurêka ! c'est-à-dire, j'ai trouvé !
Il prit alors la supplique aux dents du lévrier, la roula comme une cigarette et la fourra... où M. Yidocq nous a appris que les forçats fourraient leurs limes faites avec des ressorts de montres.
Le lévrier, rassuré sur le sort du message, sauta bravement à l'eau, traversa l'Eurotas sans accident, et, arrivé sur l'autre bord, fit de la patte un signe d'adieu à ses compa-
gnons. Puis, s'élançant à toutes jambes dans la direction du mont Olympe, il disparut.
Jamais depuis on n'a revu le messager.
Absence prolongée et incjuiétantc qui explique la façon dont les chiens s'abordent depuis ce temps-là.
Ilsespèrent dans chaque chien inconnu qu'ils aperçoivent retrouver le messager qui leur rapporte la réponse de Jupiter.
Maintenant quelques auteurs qui se sont préoccupés de ce que pouvait être devenu le malheureux ambassadeur, prétendent qu'il obtint l'autorisation de Jupiter, mais qu'un grand brouillard l'ayant surpris en descendant de l'Olympe, il s'égara, marcha toujours devant lui, traversa l'Océan sur les glaces polaires, arriva en Amérique et fut le Washington de ces chiens des Prairies, qui, chacun le sait, vivent en république au milieu des déserts du nouveau monde, depuis deux mille ans. »
Cette légende charmante a été rajeunie et de la religion païenne est passée dans la religion chrétienne. Voici la version moderne : Les chiens se rassemblèrent <\ la fin de la guerre de Trente ans dans un champ d'Allemagne et se racontèrent toutes leurs misères. Durant le meeting, les orat3urs exposèrent que les hommes, leurs obligés, ne leur donnaient que des os à ronger, les accablaient de coups; après un vote par assis et levé l'assemblée décida qu'elle enverrait un député à Rome pour se plaindre au pape.
Le pape accueillit le député avec bienveillance, l'écouta avec bonté et, faisant droit à sa juste requête, lui remit une bulle dans laquelle étaient fixés les devoirs des hommes envers les chiens.
Le messager revint joyeux, tenant sa bulle à la gueule. Arrivé près des bords du Rhin, comme il ne se trouvait pas de pont à courte distance, le chien se jeta à l'eau, mais l'eau en cet endroit était si pure, si limpide, qu'il y vit son image
et, joyeux, voulut aboyer; la bulle s'en fut avec le courant; il voulut la rattraper et se noya. Jamais on ne revit ni lui ni la bulle.
Désespérés, les cbiens envoyèrent au pape un second messager qui, aussi bien accueilli que le premier, reçut une nouvelle bulle et parvint à la rapporter au congrès, en se servant du procédé employé par le cliien grec.
Grande fut la joie de ses frères qui aussilôt se demandèrent dans quel lieu ils pourraient mettre en sûreté le précieux parchemin. Un chat, admis parmi eux, proposa de l'aller cacher au haut d'une tour voisine; on accepta la proposition; mais quelque temps après, comme les procédés des hommes ne changeaient point, on voulut ravoir la bulle et s'en servir. Hélas! le chat en arrivant au lieu où il avait honnêtement caché le dépôt n'en vit plus que des débris: les rats avaient mangé la bulle. C'est de là que vient, ajoute la légende, la haine des chiens contre les chats et celle des chats contre les rats.
On ne saurait passer sous silence le chien de saint Roch que Rubcns a fait figurer sur une de ses plus belles toiles. La légende rapporte que le fidèle compagnon de ce héros de la charité apportait tous les jours à son maître, dans le désert, un pain remis par une main inconnue. Victor Hugo, qui adore les chiens et qui sait ses légendes, s'est comparé au saint et l'a rappelé en désignant les promenades qu'il faisait jadis à Chelles en compagnie de son caniche :
Quand j'arrive avec mon caniche, Chelles, bourg dévot et coquet, Croit voir passer, fuyant leur niche, Saint Roch et son chien saint Roquet.
Les grands poètes peuvent seuls se permettre de semblables à peu près.
La religion chrétienne a fait jouer au chien un rôle assez effacé ; cependant il s'est tenu un concile dans lequel a été discutée très sérieusement la question de savoir si les animaux avaient une àme : si les bons chiens, respectueux de la propriété, iraient en paradis, et si les mauvais, ceux qui se permettent de voler des tranches de gigot, grilleraient éternellement en enfer. La négation de l'àme a été votée; il suffit pour l'honneur de l'espèce que la question se soit posée.
On n'admit pas non plus le péché originel, quoique, disait ironiquementMalebranche, les chiens aient peut-être mangé de l'os défendu. De tout temps le chien a été considéré comme meilleur que l'homme. L'évangéliste Luc dit : « Et un homme nommé Lazare mendiait couché à sa porte et couvert d'ulcères; souhaitant se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche, et personne ne lui donnait; mais les chiens venaient et léchaient ses ulcères. »
Ainsi la tradition représente le chien comme ayant toujours été si bon qu'il vient au secours des hommes abandonnés de leurs semblables.
Cette constatation devrait suffire à faire chérir ces animaux qui nous sont dévoués jusqu'à la mortel que ne met en fuite ni la maladie ni la pauvreté.
Il est étonnant que le chien ait été déclaré immonde dans la loi juive, comme l'ixion, le griffon, le lièvre, le pou, ranguille; il faut qu'il y ait quelque raison physique ou morale que nous n'ayons pu encore découvrir, a remarqué l'auteur du Dictionnaire philosophique. Mais on sait pourquoi le chien a perdu l'estime des Égyptiens, qui d'abord l'avaient élevé au rang de dieu. Plutarque nous apprend qu'après que Cambyse eut tué leur bœuf Apis et l'eut fait mettre à la broche, aucun animal n'osa manger les restes des convives, tant était profond le respect pour Apis; mais le chien ne fut pas si scrupuleux, il avala du dieu. Les Égyptiens
se montrèrent scandalisés, comme on le peut croire, et Anubis perdit beaucoup de son crédit.
Auparavant ils professaient pour le chien un respect idolâtre et nous avons dit qu'ils pleuraient chaque fois qu'ils en perdaient un et lui rendaient de sincères honneurs. Ainsi disparaissent peu à peu les divinités, mais si la vénération pour le chien a diminué, l'affoclion qu'on lui porle a grandi.
Pourquoi donc J-e mot de chien est-il devenu une injure? s'est encore demandé Voltaire. On dit par tendresse mon moineau, ma colanibe, ma poule; on dit même mon chat, quoique cet anin>al soit traître. Et quand on est ftlché on appelle les gens chiens! Les Turcs même, sans être en colère, disent par une horreur mêlée au mépris, les chiens de chrétiens. La populace anglaise, en voyant passer un homme qui par son maintien, son habit, a l'air d'être né vers les | bords de la Seine ou de la Loire, l'appelle parfois encore French dog, chien de Français.
Nous savons que le délicat Homère en présentant le divin Achille, lui fait dire au divin Agamemnon qu'il est impudent comme un chien. Mais cela ne justifie pas la populace anglaise.
Le chien sans doute n'est point parfait; il a des mœurs légères, et c'est pour cela que les Cyniques qui étaient des philosophes non sans valeur lui ont emprunté son nom sans parvenir à le déshonorer toutefois, et l'épithète de chien se peut relever comme jadis celle de gueux.
Les héraldistes, qui sont, nul n'en doute, des gens d'une imagination fertile, ont inventé, pour les besoins de certaines g-énéalogies, l'ordre du Chien et du Coq. D'après eux, l'exemple de Glovis recevant le baptême à Reims fut imité par la plupart des seigneurs de sa cour. Lisoyo de Montmorency, étant du nombre des convertis, aurait créé à cette occasion l'ordre du Chien, svmbole de la fidélité, puis plus
tard celui du Coq, destiné à récompenser et à faire reconnaître les gentilshommes qui l'avaient accompagné aux états généraux d'Orléans. Clovis aurait approuvé ces deux ordres qui bientôt n'en formèrent plus qu'un, lequel eut une courte durée. La décoration consistait, paraît-il, en un chien en or surchargeant un coq en or; ils étaient attachés par une chaîne en or à une barre transversale que deux têtes de cerf tenaient dans leur bouche, le tout en or.
C'est une décoration sur Tauthenticité de laquelle nous ne saurions insister; nous n'avons point la preuve de son existence; mais le chien a été à ce point considéré comme un animal noble que les héraldistes en ont fait le symbole de l'intelligence et de l'affection. 11 est devenu un meuble (Tarmoii^ies fréquemment employé, et un grand nombre de familles nobles ont un ou plusieurs chiens sur leurs écus; ce sont généralement des lévriers, des braques, des barbets et des chiens courants.
En astronomie le chien a également sa place.
Les jours caniculaires (jours du chien), ou la canicule, c'est l'époque où le soleil se lève avec la constellation de ce nom. Cette époque correspondait autrefois avec les plus grandes chaleurs de l'été (22 juillet au 2î août), pour l'hémisphère boréal.
Le chien a conservé l'honneur d'être toujours dans le ciel sous le nom du grand et du petit chien.
Adoré en Egypte et à Rome sous le nom d'Anubis; au Japon sous le nom d'Amida; honoré comme roi en Ethiopie et en Norvège; astre brillant dans le ciel, tantôt propice et tantôt malfaisant; portier des enfers, immolé comme victime; servant aux sortilèges du moyen âge, aux charlatans et aux imposteurs, aux médecins et à leurs cruelles expériences, gardien des temples, des citadelles et des trou-
peaux, soldat et ouvrier ; tour à tour symbole des vertus et des vices; porté en triomphe chez les uns, pendu et mangé chez les autres.
Aujourd'hui sur le trône et demain dans la boue,
le chien, notre compagnon et notre défenseur, a toujours été notre meilleur ami.
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