‹ Le chiffonnier de Paris: drame en cinq actesChapitre 11 sur 112 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

farce, pour m'désespérer et m'suicider. Eh bien ! j'ai bu. . . sauvé! Quand j'ai bu, plus d'misère. J'ai Paris et Bercy... j'suis plus riche, plus heureux qu'un marchand de vin en gros. J'vois tout en beau, quoi . . . tout roses et rubis ; mes chiffons sont des velours ; mes os des ivoires ; ma ferraille des lingots ; mon sac de toile une hotte d'osier. (Apercerant la

hotte de Geronsse.) Ah Çà I t'aS UUC hottC, toi... PlUS qu'ça dC luXC...

une hotte neuve encore, aristocrate. Et ça s'plaint. En v'ià un gueux qui a une hotte et qui veut se tuer. Qu'est-ce qu'il faut donc àliossieu? D'ia bougie peut-être pour éclairer sa lanterne et un crochet de plaqué pour ramasser ses rentes... et la Banque de France par-dessus le marché! Qu'est-ce que je dirai donc, moi, qui n'ai qu'un sac?... et pas neuf! La soif m'étrangle. Je ne comprends pas qu'on s'tue... et par l'eau epcore! L'déluge!.. méchant, va! et la vigne à Noé, et l'arc-en-ciel... l'petit blanc, l'gros bleu, l'franc rouge, Ttrois-six, la mère Moreau et l'père Niquet et Ffils Cognac, toutes les consolations de la vie. Va, t'es un ingrat envers le Créateur. Fais comme moi, plutôt ; prends l'bon parti, bois ! bois au comptant, à crédit, au verre, à l'heure, comme tu pourras ; mais bois toujours et tu ne penseras plus au mal ; vif comme un patriache et vert comme Mathusalem. Moi qui t'parle, avec un s'tier d'eau-de-vie dans l'ventre et ma chique aux dents, la terre peut plus m'porter... N'y a plus d'pavés qu'pour moi... et j'en ai pas assez. J'marche en zig-zag,, de bng en large, d'un bout à l'autre de la rue ; j'ricoche conmie un obus; j'suis l'égal du tonnerre... Un mur n'est pas mon maître ; j'casserais un trône, j'arrêterais un train, j'renverserais la colonne... J'ne connais plus rien, ni froid ni faim, ni mal ni mort, rien du tout. J'vis siors comme j'ai bu, à plein bord, et j'chante à cœur joie : Vive le vin I Vive ce jus divin I

GAROUSSE, se levant aussi.

C'est là ton suicide. . . J'aime mieux le mien. . .Chacun son goût. J'aime mieux l'eau que ton vin, soùlard. Place! je te dis que je veux mourir.

n g'ëlance sur le pwapet.

JEAN, le rattrapant.

Entêté ! Mourir ! que principes ! et devant moi. . . jamais ! Parole d'honneur. . . Il m'afflige. . . Mourir ! mais c*est défendu... Et ton devoir de citoyen? Nettoie ta patrie comme moi, camai*ade, et viens payer ta cote a la ré^e . (Voyant le cabaret clos.) Fermé avant l'heure, je porte plainte.

GAROUSSE, le repoussant de force et levant son crochet.

Tiens, tu m'embêtes, gare!... ou je tape.

JEAN, tonjours barrant le parapet, arec emphase ironiqae.

Ah! Mossieu se fâche, excusez. Mossieu aime mieux Teau que le vin... A voU*e aise, sultan, et tant pis pour vous, si vous ne savez nager... Vous serez mis à la Morgue... et dans le journal avec tous les honneurs dus à votre rang. . . Tiens, j'ai justement ton histoire dans mon sac.

GAROUSSE, surpris.

Mon histoire!

JEAN, tirant un lambeau de journal de son sac.

Oui, en toutes lettres, dans l'Officiel; rien qu'ça.

GAROUSSE, piqué.

Dans l'Officiel, (Vivement.) Voyons donc!

11 se rassied.

JEAN) lui donnant sa lanterne.

Oui, j'ai lu ça en buvant là chez le publicain... C'est pourquoi je te sermonne* a Encore un suicide. » Mouchetoi, je n*y vois plus. (Mouchant la mèche et lisant sans élision.) « Un

» homme dans la force de Tâge vient d'être retiré de la » Seine et porté à la Morgue. Il faudrait la claie. » Hum! ^ Une lettre trouvée sur lui prouve que c'est encore un » fou qui n'a pu supporter les épreuves de la vie. Mieux » mort que pauvre, dit-il lâchement. » Attrape.

GAROUSSE, haussant les épaules.

Bien! la morale d'en haut, après celle d*en bas. Va!

JEAN, lisant.

a II n'y a pas de plus grand crime contre la religion et » la société que le suicide, ce fils de la paresse et de Tor- » gueiL Le suicide est frère du meurtre, pire peut-être. » C'est le meurtre sans risque. L'homme qui le commet » est un coupable sans courage, un soldat qui déserte, un » marchand de vin » non y'a pas de vin... (usant.) « un » marchand qui faillit, c'est tout ce qui est lâche et vil... »

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