ACTE DEUXIÈME
GLAIRE
Comment?... Mais non, vous me trompez encore, je ne vous crois plus.
LE BARON, ayant fermé la fenAtre.
Claire, ma fille unique, ma bien-aimée, je suis à ta merci... Je n'invoque plus ton devoir, je n'en ai pas le droit. Je mets mon pouvoir à tes pieds. C'est ton vieux père à genoux qui te prie, mains jointes, au nom d'un intérêt suprême. Ne me déshonore pas à tes yeux. Épargne-moi! Sois clémente.. Sois dévouée... Notre salut dépend de toi. Résigne-toi, sans m'en demander la cause. Songe qu'une confidence peut être une complicité...
CLAIRE
Je ne me paie plus de vos réserves... et je refuse.
LE BARON
Mais s'il nous fallait tout quitter, maison, Paris, la France... fuir comme des malfaiteurs...
CLAIRE
Partons avec mon enfant.
LE BARON
Où ? Comment ? avec tous les liens qui nous retiennent, les câbles qui nous devancent, les portraits qui nous dénoncent, les journaux qui nous signalent ; avec tout l'éclat de notre vie, tous les yeux fixés sur nous par l'envie, l'espoir, l'intérêt... Nous sommes placés sous la haute surveillance de l'opinion, cette police plus sûre que l'autre. Non, je ne peux fuir la justice... Je ne peux que l'éblouir... et ce mariage...
CLAIRE, l'interrompant.
Je ne vous comprends pas. Monsieur... J'ai commis une faute pour forcer votre consentement à un mariage honorable; je ferai plus pour résister à un mariage odieux. La nïort plutôt que ce mariage!
LE BARON
Eh bien! tu l'exiges. Écoute donc ce que personne ne sait que moi; ce que je croyais emporter en terre; ce que j'aurais voulu oublier, cacher à tous, à toi surtout, et ce que tu me farces à te révéler... Mais tu ne vois donc pas à mon désespoir que c'est là un secret mortel, et que tu ne me pardonneras pas de te l'avoir appris?
GLAIRE, à purt.
Je tremble. (Haat.) J*écoute.
LE BARON
Apprends donc, tu le veux, ce secret terrible, ce passé fatal qui engage, qui commande notre avem'r... Une jeunesse effrénée comme celle d'Henri me jeta jadis du haut de la fortune au fond de la misère, et je tombai plus bas encore en voulant me relever. . .
CLAIRE, épart.
Je frémis.
LE BARON
Je me relevai coupable : un crime...
GLAIRE
Assez...
LE, BARON
Voilà ma peine. Je te fais horreur comme à moi-même. Tu n'oseras plus toucher ma main... Mais tu as voulu tout savoir, tu sauras tout. La misère, rude leçon, m'avait instruit. Avec For trouvé dans le sang, j'entrai sous un faux nom chez le père d'Henri, qui, ruiné par mon crime, méprit d'abord pour associé, puis comme ami... et enfin pour tuteur de son fils. J'espérais alors que le premier crime serait le dernier... mais, hélas I le crime a sa fertilité. 11 fallut faire de mon pupille, du fils même de l'homme que j'avais ruiné, mon propre gendre pour confondre ainsi nos destinées et prévenir toute poursuite. On peut étoufifer le remords non la crainte. Pour amener mon pupille à mon but, je le poussai dans l'orgie ; je savais par moi-même où cela mène... et j'ai réussi. Il est perdu sans nous, comme nous sans lui.
GLAIRE, abattue.
Plus d'espoir!
LE BARON
Restait ta passion pour le comte et le fruit maudit de ce funeste amour... Je dus rompre ces derniers obstacles, conmie les autres, te briser le cœur, pauvre Claire, te sacrifier à la même nécessité... car il fallait, il faut encore et toujours que j'aie Henri pour gendre.
GLAIRE
C'est la mort.