ACTE DEUXIÈME
donc jamais aimé personne au monde ? Vous n'avez donc jamais eu de parents?.. Allez, père Jean, quand on a aimé une vieille mère, on aime les petits enfants... si vous saviez comme c'est bon d'aimer quelqu'un. Mais, alors, vous, pourquoi donc vous intéressez-vous à moi ?
JEAN, ahuri.
Pourquoi ? pourquoi ?
MARIE, arec in^stance affectaense.
Oui, là, pourquoi?
JEAN
Pourquoi? Au fait, je vais vous le dire.
MARIE, ayec une curiosité croissante.
Ah I voyons, contez-moi ça.
JEAN, après une pause rèreuse.
Enfant de Paris, je suis né je ne sais où, je ne sais quand, je ne sais de qui, abandonné comme l'orphelin que vous avez trouvé. Ma mère, l'inconnue, m'a jeté comme lui, comme tant d'autres, au malheur ou au crime... au hasard, va comme je te pousse! Je suis de c'te race de meurt-de-faim qui ont la vie si dure et qui vivent quand même, bon gré, mal gré... Comment? Pourquoi ? N'importe ! un champignon du fumier de Paris, un trognon de la capitale, un des rebuts de la vieille ville que le temps, ce maître chiffonnier, ramasse dans sa grand'hotte, quand il les voit. Depuis soixante ans je traîne ainsi, crochet en main, les rues de Paris que je n'ai jamais quitté, où j'ai toujours vécu, où je ne suis pas mort plutôt ; car on ne peut pas appeler ça vivre, en vérité. Croiriez-vous, mam'zelle Marie, que je n'ai jamais vu la campagne, la verdure, qu'au carreau de la Halle, au marché des Innocents?... Je ne sais pourquoi, à c't'heure, je pense à tout ça... Ah I c'est pour vous dire que je n'ai jamais connu que les passants et les pavés.
MARIE, attendrie.
Pauvre père Jean! Comment avez-vous fait pour vivre ainsi?
JEAN
C'est comme je vous le dis, Mam'zelle; enfant, je n'ai vu ni père ni mère ; honmie, je n'ai eu ni femme ni en-
fant. Personne ne m*a jamais aimé; je n'ai jamais aimé personne... Je n'en avais pas le moyen. Tout le monde ne peut pas se permettre d'avoir une famille... Ça coûte cher, voyez-vouSé J'étais trop pauvre pour en avoir une et je m'en suis privé. Ah! dame, quand je rentrais tout seul dans la baraque, les quatre murs étaient bien grands... et pourtant j'y avais le cœur serré... C'était bien vide et j'y étouffais... j'y tournais comme Tours Martin, en cage, et je rugissais parfois comme lui... Je m'embêtais mauvaisement... Je me souviens qu'un jour j'ai souhaité d'être en prison pour n'être pas seul... Ce jour-là j'avais trente ans . . . jusque-là on m'avait appelé Jean tout court... C'était bien assez pour un homme seul... mais alors on m'appela le père Jean. Ce nom de père me mit hors de moi. Pour le coup, je crois, j'au-^ rais volé un enfant, s'il n'avait fallu le nourrir. . . Ah ! vous valez mieux que nous ! . . Mais je ne pouvais plus vivre ainsi; vous avez raison... Alors, je pris la chique... pardon, Mam'zelle ! le tabac et l'eau-de-vie. V'ià des amis! Vlà des parents ! Ça s'appelle la consolation... Teau-de-vie surtout. Quand on est seul, on se soûle... Ça peuple, on voit double. Oui, je voyais au fond de mon verre toutes mes imaginations, un ménage, des blondins autour de moi, la bourgeoise faisant la soupe et mettant la nappe pour nous tous... Je vivais comme ça ou plutôt je me tuais, je me tuais le corps et l'âme, Mam'zelle. Chacun son suicide... Vous avez le charbon et nous le trois-six. J'étais toujours, c'est le mot, ivre-mort. Mais un soir un grand malheur, la mort d'un homme... dont mon vin fut quasi-cause... on ne peut pas savoir les suites du vin... la mort d'un pauvre père de famille, Mam'zelle, que je ne pus empêcher, parce que j'étais soûl, me fit jurer de ne plus boire, de le remplacer, de veiller sur son enfant.
(La regardant avec tendresse.) M'aVCZ-VOUS VU Seulement UUC foiS
gris depuis que je suis venu loger près de vous ? Autrefois si j'étais resté un seul jour sans boire, je ne m'en serais pas remis... et maintenant, maintenant, ce serait si je restais un jour sans vous voir. Le diable m'emporte, je ne pense plus qu'à vous, mam'zelle Marie; vous avez cassé tous les verres et je sens là quelque chose de doux