II
lyES Al,I,EMANDS ET LA NEUTRAI.ITÉ DU ChILI
Les complications que la guerre causait au Chili n'étaient pas seulement d'ordre économique. La jeune République, si durement atteinte dans son commerce, dans ses industries, dans ses revenus fiscaux, allait encore avoir à faire face à quelques-uns des problèmes les plus difficiles du droit international, surgissant avec cette guerre dans laquelle toutes les doctrines et tous les principes semblent avoir perdu leur force et leur efficacité.
Il arriva ce que le Gouvernement allemand avait prévu et certainement préparé bien avant qu'éclatât la guerre : sa marine convertit les côtes et les eaux territoriales du Chili en champ de destruction du commerce britannique, avec l'aide des sujets allemands résidant au Chili et des navires marchands de même nationalité réfugiés dans les ports chiliens.
Longue est la liste des violations de la neutralité du Chili commises par les navires allemands de guerre ou de commerce, depuis le mois d'août 1914 jusqu'au combat des
îles Falkland. ly'histoire de ces faits est l'un des chapitres les plus honteux de la marine germanique pendant la présente guerre. Qui voudra connaître ces faits en détail et les documents officiels à l'appui peut consulter l'ouvrage remarquable récemment publié à Paris par l'éminent professeur chilien D. Alejandro Alvarez, ancien conseiller du Ministère des Affaires étrangères du Chili, actuellement secrétaire général de l'Institut Américain de Droit Internationale II nous suffira de citer ici les faits les plus propres à faire sentir les difficultés suscitées alors au gouvernement chilien et le risque qu'ils firent courir à notre République.
Dès les premiers jours de la guerre, ainsi que nous l'avons dit, les vapeurs de la compagnie allemande « Kosmos » se réfugièrent dans les divers ports de la vaste côte du Chili et interrompirent leurs services habituels. S'ils s'étaient bornés à cela, ils auraient été dans leur droit et n'auraient pas causé de complications au pays qui leur donnait l'hospitalité et les protégeait à l'heure du péril, quand toute la marine allemande disparaissait des mers, littéralement balayée par la puissance navale de l'Angleterre et de ses alliés.
Mais les vapeurs allemands ne restèrent pas longtemps tranquilles et ne se résignèrent pas à respecter le Chili, sa neutralité et sa dignité de nation souveraine. L'apparition dans ces mers des croiseurs de guerre allemands marqua le
I. La Grande Guerre Européenne et la Neutralité du Chili, par Alejandro Alvarez. Paris, A. Pédame, éditeur, 1915.
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début de l'activité des vapeurs de la « Kosmos », qui se convertirent effectivement en auxiliaires de la marine de guerre pour lui fournir des vivres, du charbon et des renseignements de tout genre.
H y a, à ce sujet, un document du plus haut intérêt et qui évite toute discussion : c'est une note de protestation adressée au Gouvernement allemand et remise par l'intermédiaire de la Légation impériale à Santiago, en date du i6 janvier 1915; on y détaille toutes les offenses commises par les vapeurs allemands et au sujet desquelles notre Gouvernement avait procédé à une minutieuse enquête. « Les navires de la Compagnie « Kosmos », dit le Ministre des Affaires étrangères du Chili, ont fourni des vivres et du charbon aux navires de guerre, se sont mis en communication clandestine avec eux, leur ont servi de transports et ont violé sous diverses formes et en plusieurs occasions la neutralité, méconnaissant systématiquement notre souveraineté. 5)
La note énirmère ensuite les cas précis, avec le nom des vapeurs, les circonstances dans lesquelles ils ont commis les offenses, les autorités chiliennes auxquelles ils ont désobéi, et tous autres détails. Elle continue ainsi : « Il n'y a pas besoin de citer d'autres actes de violation de notre neutralité, de mépris de nos lois et de désobéissance à nos autorités, commis par les agents et les capitaines de la Compagnie « Kosmos », pour qu'il soit établi, d'une manière irréfutable, que la conduite de cette Compagnie et de ses navires est digne de la censure la plus énergique et des plus
rigoureuses mesures de surveillance et de répression. » I^a Compagnie « Kosmos )>, dont le nom restera toujours au Chili associé au souvenir des plus iniques offenses et des plus vexantes humiliations dont notre pays ait été yíctime, ne semble pas, cependant, s'être bornée à mettre ses vapeurs au sep¿-ice de la marine militaire allemande. Elle formulait aussi, après la note du Gouvernement chilien, des protestations insolentes, a rédigées en termes inacceptables » ; elle répandait des publications offensantes pour les autorités chiliennes ; elle donnait même des instructions expresses à ses capitaines, pour désobéir aux ordres des autorités maritimes chiHennes, qui prétendaient leur faire respecter les lois imposées par le droit international pour le maintien de la neutralité, et les dispositions prises, dès le début de la guerre, par le Gouvernement du Chili en vue de régler la situation des navires belligérants entrant dans ses eaux territoriales.
H est impossible d'énumérer tous les cas de violation de la neutralité, vérifiés par le Gouvernement chilien ; il faudrait un espace dont nous avons besoin pour d'autres sujets. Qu'il suffise de dire que, d'après les documents officiels, on doit reconnaître comme coupables les vapeurs Santa Isabel, Rhakotis, Sais, Taunis, Negada, Amasis, Sacramento, Ramsès, Memphis, Luxor, Gottingen, Kapnak, Gotha, qui ont commis chacun plusieurs offenses de diverses natures.
Rappelons seulement le cas du Luxor, parfaitement typique, parce qu'une participation directe et personnelle
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incombe au Ministre plénipotentiaire d'Allemagne au Chili. lye 17 octobre 1914, le Ministre d'Allemagne avait demandé, dans une note officielle, l'autorisation d'embarquer sur le Luxor 10 à 12.000 tonnes de charbon, pour distribuer entre divers autres navires de commerce allemands, réfugiés dans les ports de la côte du Pacifique. Le diplomate allemand expliquait que cette mesure avait été prise pour éviter à chacun de ces navires l'obligation de se rendre au port chilien de Coronel, centre de la région carbonifère ; ce voyage les eût mis en danger d'être capturés par les navires anglais.
En vue de ces explications et d'autres garanties du Ministre d'Allemagne, le Gouvernement chilien accorda l'autorisation d'embarquer le charbon sur le Luxor, non sans exiger du diplomate la promesse que ce charbon ne serait livré, sous aucun prétexte, aux navires de guerre allemands.
Un beau jour, le Luxor s'enfuit de la baie de Coronel sans attendre les ordres des autorités chiliennes, sans mettre ses papiers en règle, et en violant tous les usages et toutes les lois des peuples civilisés. Comme on pouvait s'y attendre, il alla rejoindre l'escadre allemande du Pacifique.
Cet incident, semblable à d'autres, offre un intérêt spécial en raison de l'intervention du Ministre d'Allemagne, du représentant officiel de l'Empire.
De leur côté, les navires de guerre allemands ne montraient pas plus de respect pour la neutralité du Chili et pour la dignité de ce pays, qu'ils semblaient considérer
comme un territoire conquis ou comme une colonie de l'Empire. Dès le mois de novembre 1914, le Gouvernement chilien constatait que, en plus de leurs relations avec la Compagnie « Kosmos », les croiseurs impériaux attentaient directement à la neutralité du pays.
Ivcs îles Juan Fernandez, situées à environ 300 milles de la côte, en face de Valparaíso, forment un archipel presque inhabité; il y eut autrefois une colonie pénitentiaire qui a été supprimée à cause de la difficulté des communications. Il s'y trouve encore des autorités chiliennes, mais elles n'ont pas de canons Krupp, pour faire respecter les lois du pays. Peut-être n'avait-on pas songé à les armer de ces mo^'-ens, parce que la piraterie avait disparu de ces mers depuis bien des dizaines d'années.
Au commencement de novembre 1914, apparut dans les eaux de Juan Fernandez, en face du petit village où résident les autorités et les rares habitants de l'île, une escadrille allemande composée du croiseur Leipzig et des vapeurs 5aM/a Isabel et Amasis, de la Compagnie «Kosmos », conduisant le trois-mâts français Valentine, capturé quelques jours auparavant. Le lendemain, entraient dans les mêmes eaux les cuirassés allemands Scharnhorsi, Gneisenau et Nuremberg. Un jour après, arrivait le vapeur allemand Baden, conduisant en remorque le navire norvégien Helicón. Puis, successivement, gagnaient le même port le vapeur Titania, le croiseur Prinz Eitel-Friedrich, le Dresden et le vapeur Sacramento qui voyageait sous pavillon américain.
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Cette nombreuse flotte resta tranquillement à Juan Fernandez pendant une semaine, y prit les vivres et le charbon que lui apportaient ses auxiliaires, et pilla les navires qu'elle avait capturés : un français, un norvégien et un américain. Elle fit de Juan Fernandez, port chilien, sa base d'opérations navales, son dépôt de prises, son centre d'approvisionnement de vivres et de combustible.
Dans toute l'histoire du Chili, on ne trouve pas une page plus humiliante pour notre pays. Le fait qu'il n'existe pas de communications télégraphiques avec ces îles et que le Gouvernement chilien ne connut les événements que longtemps après, explique seul que l'incident se soit limité à une réclamation diplomatique laissée d'ailleurs longtemps sans réponse par le Gouvernement allemand.
Ivcs îles Juan Fernandez ne sont malheureusement pas les seuls îlots lointains et sans communication avec le continent, possédés par la République du Chili. Sa souveraineté s'étend aux îles de Pâques, vers l'Océanie, vendues au Chili par la France et où se fait actuellement un essai de colonisation.
Une escadre allemande, composée de quatre na\âres de guerre et de huit navires charbonniers mouilla dans le port d'Angarroa (île de Pâques) ; elle y fut courtoisement reçue par les autorités chiliennes, qui ignoraient encore en novembre 19 14 la déclaration de guerre. Prenant bien soin de ne pas prévenir les innocents insulaires que l'état de guerre existait, les Allemands fixent des vivres en quantité bien supérieure à celle du temps de paix et restèrent
dans le port aussi longtemps qu'il leur convînt. Cette même escadre mouillait à Valparaíso quelques semaines après, sous les ordres de l'amiral von Spée ; celui-ci eut bien soin de cacher aux autorités chiliennes sa visite à l'île de Pâques et les attentats qu'il y avait commis contre la neutralité du Chili, en abusant de l'ignorance où se trouvaient les habitants de l'île. Lorsque le gouvernement chilien eut, peu après, quelques indications, d'ailleurs non officielles, sur le séjour de l'escadre allemande à Angarroa pendant plusieurs jours et sur le ravitaillement qu'elle y avait pris, l'amiral allemand nia le fait ; il soutint, tout au moins, que la preuve de son exactitude incombait au ministre britannique qui l'affirmait. Il reçut ainsi de nouveau à Valparaíso sa provision normale de vivres.
Quelques mois plus tard, on sut aussi que le croiseur Prinz Ëitel-Friedrich avait commis, dans cette même île de Pâques, des attentats de tout genre, tels que de s'approvisionner de charbon et de vivres durant un séjour de plus d'une semaine, et de transborder, dans la baie de cette île, le charbon du voilier français Jean, qu'il avait capturé.
Il n'y avait pas Heu d'être étonné que ce croiseur agît ainsi dans l'île lointaine : en effet, son commandant, qui paraît s'être distingué parmi tous les Allemands par son attitude insolente, avait mis à terre dans le port chilien de Papudo, sans prévenir les autorités, sans accomplir aucune formalité de droit ou de courtoisie, l'équipage d'un navire anglais qu'il avait coulé en haute mer.
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lycs diverses notes de protestation du Gouvernement chilien restèrent sans réponse pendant près d'un an; œlle même qu'elles reçurent alors n'explique rien, ne donne aucune satisfaction ; elle confirme plutôt l'esprit d'absolu mépris de tout droit, avec lequel avaient agi les commandants des navires allemands, le Ministre de l'Empire au Chili et ses divers agents.
Le combat des îles Falkland, où fut détruite Tescadie allemande qui a laissé de si pénibles souvenirs au Chili, fut, pour notre pays, une véritable libération, le début du rétablissement de notre commerce avec l'Europe, la fin des humiliations imméritées que le Gouvernement allemand nous avait imposées.
Un navire allemand avait échappé à cette destruction : le croiseur Dresden, qui, en mars 1915, était venu mouiller à Juan Fernandez, lieu choisi par les navires allemands comme base de leurs opérations de guerre. Une escadre anglaise l'y surprit, l'attaqua et le coula dans la baie.
Cette escadre avait violé la neutrahté chiHenne en attaquant et en coulant son ennemi dans les eaux territoriales, si l'on peut encore parler de neutralité et de règles de droit dans ces îles converties par les Allemands en champ d'abus indescriptibles. Le Gouvernement chilien réclama et celui de la Grande-Bretagne lui présenta ses excuses et les satisfactions les plus amples et sans réserves, avant même de recevoir ses propres informations et seulement d'après celles que le Ministre chilien à Londres soumit au Foreign Office au nom de son Gouvernement.
Cette différence de procédés est extrêmement intéressante pour l'histoire diplomatique des peuples de l'Amérique du Sud : les Allemands commettent cinquante violations scandaleuses, offensent, trompent et tournent en dérision les autorités chiliennes, désobéissent à leurs ordres, disposent des ports et eaux du Chili comme d'un territoire conquis, tardent plusieurs mois à répondre aux réclamations chiliennes et le font sous une forme qui est très loin d'être satisfaisante. I^es Anglais commettent une violation qui ne se justifie certainement pas, mais qui s'explique par la conduite que ses ennemis avaient eue dans le même lieu et par l'impuissance de se faire respecter dans laquelle se trouvaient les autorités chiliennes ; mais en quelques heures le Gouvernement du Chili reçoit, dans les termes en usage entre nations souveraines, la pleine satisfaction qu'il a demandée.
lyA DÉFENSE ÉCONOMIQUE
La situation qui se présentait au Gouvernement du Chili, dans les derniers mois de 1914, était donc extrêmement difficile et pleine de dangers ; on pourrait affirmer que, dans toute l'histoire de la République, il y a peu de moments où le pays ait été soumis à des souffrances plus intenses et à des menaces plus sérieuses.
Le bon sens national réagit très vite ; le Gouvernement et les citoyens se mirent à l'œuvre pour rechercher les moyens de sortir du précipice ou, tout au moins, pour arrêter la crise ruineuse dans laquelle la guerre entraînait le pays.
Les premiers soins furent pour l'industrie du nitrate de soude, qui présentait ce double aspect très grave : interruption de la plus grande source de revenus fiscaux, chômage de quelques milliers d'ouvriers qui ne pouvaient pas facilement trouver le moyen de gagner leur vie dans le sud du pa3' s, car les agriculteurs se sentaient aussi atteints par les circonstances, en ces moments critiques.
Le Gouvernement s'efforça de sauver la situation immédiate par quelques mesures destinées à soulager les producteurs de salpêtre, de façon qu'ils pussent continuer leurs travauxmême dans des conditions restreintes. Le Parlement approuva une loi autorisant le Pouvoir Exécutif à avancer des fonds aux exportateurs de salpêtre ; le but était de les mettre à même de faire face aux difficultés produites par l'interruption des relations commerciales et banquières avec l'Europe et par la désorganisation absolue des marchés, dont l'un des aspects les plus graves était la fermeture complète du marché allemand.
Cette loi atteignit son but, car elle évita la paralysation d'un grand nombre de oficinas ou entreprises d'extraction du salpêtre ; on put maintenir ainsi 40 p. 100 de la production normale, ce qui eût été impossible sans le secours de l'État.
Le tort causé par la guerre à la principale industrie du Chili était néanmoins trop profond pour qu'une simple loi pût l'éviter. D'août à septembre 1913, le Chili avait exporté plus de 29 millions de quintaux de nitrate de soude ; pendant la période correspondante de 19 14, cette exportation ne comprit environ que 9 millions de quintaux.
La question se présentait cette fois nettement aux yeux des hommes d'Etat et du grand public, qui n'avaient pas voulu jusque-là voir le fond de ce problème compHqué du salpêtre. Une nation comme le Chili devait-elle continuer à vivre principalement d'un droit d'exportation que cent causes diverses pouvaient affecter, en occasionnant une
perturbation complète de tout l'organisme économique et financier de la République ? Pouvait-on laisser, comme auparavant, plus ou moins abandonnée à elle-même et livrée au hasard des intérêts privés, une industrie sur laquelle repose nécessairement la vie fiscale du Chili ?
On n'est pas encore arrivé à la solution des problèmes qui se rattachent à l'avenir de l'industrie du salpêtre ; on peut dire cependant que la tendance générale, — celle qui s'imposera probablement, — est d'attribuer à l'Etat une intervention plus grande dans cet organe de la vie économique du pays. Il se peut que l'on en arrive à ime forme quelconque de concentration des ventes sous le contrôle de l'Etat, que l'on peut considérer comme un associé de cette industrie, vu son intérêt au maintien de la production et au développement de la consommation.
Si la crise avait conservé la forme aiguë qu'elle avait à la fin de 1914, les Chiliens auraient peut-être trouvé un moyen de défendre pour l'avenir cette industrie. iVIais la crise fut courte, — par bonheur ou par malheur. Les Etats-Unis et le Japon ne tardèrent pas à acheter de grandes quantités de nitrate pour leurs fabriques d'explosifs ; bientôt suivirent la France et l'Angleterre, qui sont maintenant les principaux consommateurs de ce produit.
L'Allemagne ne peut recevoir de nitrate à cause du blocus ; elle a déclaré, d'ailleurs, qu'elle n'en a pas besoin, car elle obtient tout ce qui est nécessaire à ses fabriques de munitions et à son agriculture par les nouveaux procédés qui l'extraient de l'air.
Aux Etats-Unis, la fabrication artificielle du nitrate commence à se réaliser ; on parle d'un même fait en Espagne et en Italie. I^a prévoyance la plus élémentaire fait penser que, à l'avenir, le Chili doit regarder comme ses meilleurs et peut-être ses uniques clients la France, l'Angleterre, la Russie et leurs colonies respectives.
L'industrie du salpêtre a atteint, à la fin de 1916, une période de prospérité exceptionnelle, malgré la difficulté d'obtenir des frets et les prix fantastiques auxquels ils sont parvenus. Pendant le premier semestre de 1916, il en a été exporté 29 millions de quintaux, ce qui représente le maximum de ce que l'on pouvait désirer. I^es prix se maintiennent très rémunérateurs.
En ce qui concerne les frets, il faut le dire, le Gouvernement britannique, soit dans son propre intérêt afin d'avoir du nitrate, soit aussi pour montrer sa traditionnelle bienveillance envers le Chili, a facilité, autant qu'il l'a pu dans ces circonstances anormales, le rétablissement du trafic maritime avec la côte du Chili. Dès qu'on l'a pu, les vapeurs réquisitionnés comme croiseurs auxiliaires ont été rendus progressivement au commerce et le ser\dce entre ports chiliens et anglais se fait maintenant régulièrement. Les frets ont naturellement baissé clans des proportions considérables ; bien qu'ils soient encore très chers, ils ne présentent plus les chiffres excessifs de 1915.
Mais la crise du salpêtre n'était qu'un aspect — le plus inquiétant peut-être — de la crise générale causée au Chili par la guerre.
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Le marché des traites sur l'Europe fut, comme nous l'avons dit, interrompu ; en présence de ce fait et d'autres phénomènes, dont la baisse extraordinaire du change chilien ne fut pas le moindre, l'alarme du pubHc fut telle que l'on fut menacé d'un retrait général des dépôts en banques.
IvC Gouvernement vint au secours des établissements menacés : afin de leur constituer une espèce de fonds de résistance, il déposa dans la plus importante de nos banques, la Banque du Chili, qui n'est pas une institution de l'Etat et n'a pas de privilège, mais dont les relations constantes avec le Gouvernement sont notoires, la somme de 1.500.000 livres sterling, sous la responsabilité solidaire des diverses banques qui, unies à la Banque du ChiU et sous sa direction, avaient sollicité le secours du Trésor public. Avec ce dépôt en or, et en vertu de la loi de 1912 qui a créé au Chili la caisse d'émission, les banques retirèrent de cette dernière une somme de 30 millions de pesos chiliens en papier, fortifiant ainsi leur encaisse et faisant face à la tempête qui les menaçait.
En même temps, une loi autorisa le Président de la République à émettre des bons du Trésor au porteur, remboursables en un an et destinés à liquider toute sorte d'obligations. Ces bons, en coupures de 500, 1000 et 5000 pesos chiliens, pouvaient être remis aux banques contre dépôt de garantie en bons émis par les diverses institutions hypothécaires existant alors au Chili.
Après avoir pris ainsi des mesures pour empêcher la
mine de l'industrie du salpêtre et la ruine des banques, le Gouvernement du Chili dut faire face à ses propres besoins, c'est-à-dire à une situation fiscale devenue bien difficile à cause de la diminution brusque des recettes de douanes, qui forment la partie la plus considérable du revenu de la nation.
Menacé d'une diminution et presque d'une suppression du revenu produit par le salpêtre, le Gouvernement se trouva dans l'obligation de se créer de nouvelles sources de recettes qui ne fussent pas soumises à des contingences et à des hasards aussi dangereux. Le pays commençait à se rendre compte de ce qu'il n'avait pas voulu comprendre pendant longtemps, c'est-à-dire : qu'il lui était indispensable d'apprendre à vivre sans salpêtre, s'il ne voulait pas s'enfoncer chaque jour davantage dans une existence désordonnée et se précipiter sur le chemin de la prodigalité et de la banqueroute, chemin de tous ceux qui gagnent trop d'argent avec peu de sacrifices et le tirent d'une source qui peut se troubler, dévier ou même s'épuiser.
ly'Etat possède bien presque tous les chemins de fer de la République, mais les tarifs étaient si bas et l'administration si défectueuse que cette vaste entreprise laissait annuellement une forte perte; elle était, à peu de choses près, dans la situation où se trouvait, il y a quelques années, l'Ouest-Etat français.
Ivcs postes et télégraphes n'étaient pas mieux administrés ; leur bénéfice, quand il y en avait un, était insignifiant.