IV
Je crois avoir démontré que les expériences de M. O. Liebreich, tendant à établir que la strychnine est l’antidote du chloral, reposent sur une donnée expérimentale défectueuse ; que les effets produits par une injection sous-cutanée de 4 gr, de chloral, dose mortelle pour les lapins pesante kilogr., ne peuvent être enrayés par des injections hypodermiques de 1 1/2, 2, 3, 4, 5 milligr. de strychnine. J’en ai conclu que la strychnine n’était pas l’antidote du chloral.
Les dernières expériences que je vais mentionner actuellement ajouteront une preuve nouvelle et décisive à cette démonstration.
De nombreuses expériences m’ont appris : 1" que la strychnine, introduite directement dans les veines, manifeste instantanément son action par des crises convulsives, caractéristiques, qui se terminent en quelques minutes par la mort, si la dose de l’alcaloïde est suffisamment élevée ; 2“ que les quantités de cette substance, nécessaires pour amener ce résultat, sont toujours moindres lorsqu’on remplace, pour son introduction par forganisme, la voie sous-cutanée par la voie veineuse.
Il en résulte qu’opposer aux phénomènes produits par le chloral faction de la strychnine injectée dans l’appareil circulatoire, c’était peut-être fournir un appui à la thèse soutenue par M. O. Liebreich. Je n’ai cependant pas hésité à placer l'expérimentation sur ce terrain. Connaissant déjà la dose de chloral (4 gr.)
qui est mortelle pour les lapins du poids de 2 kilogr,, j’ai cherché quelle est la dose de strychnine qui, chez les animaux et dans les conditions de poids identiques, devient également mortelle.
Trente-quatrième expérience. — Lapin pesant 1,950 gv. —
Injection intra-veineuse d’un demi-miÛigr. de strychnine.
Aussitôt l’animal est pris de mouvements tétaniques, trismus, opistholonos, avec contracture des quatre membres. Cette crise dure deux minutes; elle est suivie d’un relâchement musculaire de courte durée, car de nouvelles convulsions se succèdent, en laissant entre elles de courts intervalles, pendant un quart d’heure environ. Alors le lapin fait des efforts pour se relever sur ses pattes. Il n’y parvient pas sans éprouver quelques mouvemen'ts convulsifs passagers. Finalement, l’animal survit.
Donc, un demi-milligr. de strychnine injecté dans les veines détermine un tétanos strychnique instantané, mais non mortel.
Trente-cinquième expérience. — Lapin pesant 2 kilogr. — Injection, dans la veine crurale droite, d’un milligr. de strychnine.
Immédiatement, crise de tétanos strychnique, qui a duré d’une manière continue pendant 3 minutes, après lesquelles l’animal a succombé.
Conclusion. — Une injection intra-veineuse de 1 mil. de strychnine détermine immédiatement l’apparition des effets de cette substance, qui occasionne rapidement la mort chez les lapins de 2 kilogr. Ce fait établi, j’ai commencé par essayer de combattre l’intoxication produite par l’injection hypodermique de 4 gr. de chloral (dose mortelle), à l’aide d’une injection intraveineuse de 1 milligr. de strychnine (dose mortelle).
Trente-sixième expérience. — Lapin pesant 2,200 gr. — Injection sous-cutanée de 4 gr. de chloral faite à 2 h. 45 m.
Apparition des phénomènes caractéristiques du chloral à 2 h. 53 m. Alors injection dans la veine crurale droite d’un milligr. de strychnine.
2 h. 58 m. Sommeil profond, relâchement musculaire complet, affaiblissement de la sensibilité. Aucun phénomène strychnique
spontané ne s’est encore montré. Toutefois, quand on soulevé l’animal et qu’on le laisse tomber, il se manifeste une convulsion générale, qui cesse aussitôt.
3 h. 10 m. Le sommeil continue, l’insensibilite est presque complète; le bruit fait près de l’animal, par un coup violent sur la table où il est étendu, ne détermine aucune contraction.
6 h. 55 m. Même état. Pas le plus léger symptôme d intoxication strychnique. Le sommeil est profond, l’insensibilite absolue, ainsi que l’immobilité. Respiration très lente (12) ; température, 32®.
L’animal succombe à 9 h. 30 m. du soir.
Il résulte de cette expérience qu’une injection intraveineuse de 1 milligr. de strychnine, si rapidement mortelle lorsque la substance est introduite, seule, dans l’appareil circulatoire, n’a même pas manifesté sa présence chez un lapin placé déjà sous l’influence d’une dose mortelle de chloral.
Trente-septième expérience. — Lapin pesant 1,900 gr,
5 h. 2 m. Injection hypodermique de 4 gr. de chloral.
5 h. 13 m. Apparition des phénomènes du chloral. A ce moment, injection dans la veine crurale gauche de 2 1/2 milligr. de strychnine.
Aussitôt l’injection faite, l’animal a eu, dans l’espace de 5 minutes, quatre crises tétaniques bien tranchées; puis il est retomi)é dans le relâchement musculaire, l’insensibilité presque absolue, le sommeil.
5 h. 22 m. Les crises tétaniques sont arrêtées. Respiration précipitée (114); température, 37®.
5 h. 38 m. Sommeil profond ; respiration précipitée, quoique descendue à 80®. Un coup sur la table détermine à peine quelques mouvements convulsifs. Relâchement musculaire.
10 h* du soir. Même état. La sensibilité est presque entièrement abolie. Respiration moins accélérée (56) ; température, 37®.
Le lendemain, à 10 h. du matin, l’animal dort touiours. Respiration plus calme (39). Résolution musculaire aussi complète que possible. La sensibilité paraît un peu revenue. Si l’on pince, en effet, les oreilles, l’animal se réveille, fait entendre Températur^’ quelques mouvements avec la tête.
1 h. 50 m. Respiration (22); température, 30». Le sommeil continue.
L’animal succombe à 5 h. du soir.
Cette expérience, commencée la veille à 2 h. 45 m., a donc duré 26 heures. Bien que le lapin soit mort en présentant tous les symptômes de l’intoxication chloralique, il est possible, cependant, que la dose élevée de 2 1/2 milligr. de strychnine ait pu contribuer à retarder cette terminaison.
Trente-huitième expérience. — Lapin pesant 1,800 gv.
10 h. 18 m. du matin. Injection sous-cutanée de 6 gi-. de chloral. 10 h. 28 m. Apparition des phénomènes chloraliques. J’injecte alors 3 milligr. de strychnine dans la veine crurale droite. Convulsion strychnique immédiate, qui a duré une minute. Depuis ce moment, 10 h. 32 m. jusq’à 10 h. 36 m., sept crises tétaniques, séparées par des intervalles de quelques secondes.
10 h. 37 m. Les crises cessent; le relâchement musculaire redevient complet. Lorsqu’on soulève l’animal et qu’il retombe sur la table, il a encore des mouvements convulsifs généraux, qui cessent aussitôt. Sommeil; abolition notable de la sensibilité.
5 h. du soir. Respiration lente, 12 ; température, 32®.
10h. 12 inspirations; température à 30®; insensibilité absolue. L’animal succombe quelques instants après. Il a vécu 12 heures après l’injection du chloral.
Trente-neuvième expérience. — Lapin pesant 1,850 gr. Injection sous-cutanée de 4 gr. de chloral, combattue par une injection intra-veineuse de 5 milligr. de strychnine.
L’animal a eu aussitôt des crises tétaniques extrêmement violentes, qui n’ont pas continué pendant 20 m. Les phénomènes du chloral se sont alors manifestés de nouveau, interrompus de loin en loin par quelques convulsions.
Après deux heures, respiration calme, mais lente; sommeil profond. Tous les symptômes strychniques ont cessé. 'Toutefois, on observe de la raideur dans le train postérieur.
L’animal succombe à ce moment.
Quarantième expérience. — Lapin pesant 1,800 gr. ayant repu une injection sous-cutanée de 4 gr. de chloral. Injection dans la veine crurale droite de 7 ijË milligr. de strychnine.
Immédiatement, crise tétanique, qui dure 20 m., avec des intermittences rapides.
Pendant les 13 minutes suivantes, l’animal a eu des alternatives
de relâchement musculaire et de convulsions; mais il a succombé après une crise tétanique bien caractérisée.
Quarante et unième expérience. — Faite dans les mêmes conditions que les précédentes, avec cette différence que la strychnine injectée dans la veine crurale a été de 1 centigr.
L’injection de strychnine avait été faite à 2 h. 50 m. L’animal a succombé à un tétanos strychnique foudroyant.
Conclusions. — 1" Non-seulement l’injection intraveineuse de 1 milligr. de strychnine (dose mortelle pour un lapin de 2 kilogr.) n’empêche pas l’animal, placé sous l’influence toxique de 4 gr. de chloral, de succomber, mais la présence de l’alcaloïde ne se manifeste par aucun phénomène spontané caractéristique.
2" L’injection intra-veineuse de 2 1/2 milligr. de strychnine occasionne des convulsions spontanées, bien caractérisées. Elle a semblé, dans un cas, retarder la mort de l’animal, sans l’empêcher, car il a succombé en présentant tous les phénomènes de l'intoxication par le chloral.
3“ A mesure que l’on augmente la dose de la strychnine (3, 4, 5 milligr.) la mort arrive avec une rapidité qui va toujours croissant, et les propriétés de cette substance semblent s’accentuer de plus en plus.
4“ Si l’on augmente encore les doses (7 1/2 milligr. 1 centigr.), l’action du chloral est alors complètement effacée, et l’animal meurt par la strychnine. L’antidote devient ainsi agent toxique.
5“ Que l’on combatte les effets du chloral, administré à dose mortelle, à l’aide de la strychnine introduite par la voie hypodermique ou par la voie intraveineuse, l’animal succombe toujours ; le plus souvent, par^suite dç la deuxième (expériences 7 et 8).
6” La strychnine n’est donc pas l'antidote du chloral.