CHAPITRE IV
De l’action des courants électriques sur rinsensibilitc produite par le cliloral.
Le cbloral injecté dans les veines produisant une insensibilité absolue qui dure plusieurs heures, sans déterminer de troubles respiratoires, j’ai pensé qu’il pourrait remplacer peut-être avec avantage le chloroforme. Toutefois, dans le fait de cette insensibilité si complète, et surtout si longue, il m’a semblé qu’il y avait un inconvénient grave, je dirai presque un obstacle, à l’introduction de cet anesthésique dans la pratique chirurgicale. Aussi, ai-je cherché le moyen de la diminuer, de la faire même disparaître assez rapidement. Me rappelant des expériences que j’avais faites autrefois, et dans lesquelles des animaux qui paraissaient morts, sous l’influence du chloroforme, avaient été ranimés presque instantanément par l’électricité; je songeai à employer contre l’anesthésie chloralique l’action des courants. Voici ce que l’expérience m’a appris :
Quarante-deuxième expérience. — Un chien ayant été soumis à une injection intra-veineuse de 2 gr. de cbloral est tombé dans l’insensibilité caractéristique déjà signalée.
Après avoir constaté que ni les piqûres, ni les cautérisations avec le fer rougi à blanc, appliquées sur la langue et sur les diverses surfaces du corps, ni les incisions, ni les déchirures des parties molles n’étaient capables de le réveiller, j'ai appliqué sur deux points opposés du corps les deux conducteurs de l’appareil Legendre et Morin (petit modèle). L’animal s’est aussitôt réveillé, a relevé la tête, a poussé des cris qui ont cessé avec l’application des courants, pour recommencer avec une application nouvelle. Je dois, toutefois, faire remarquer que, dans l’intervalle des courants, l’insensibilité revenait avec tous ses caractères.
L’électricité me parut donc être l’agent capable de modifier l’action du chloral sur les centres nerveux ;
mais l’appareil dont je m’étais servi n’était pas suffisamment énergique. Je songeai alors à employer la bobine de Rhurnkorff, donnant une étincelle de un centimètre.
Quarante-troisième expérience. — Chien du poids de 5,500 gr.
— Injection intra-veineuse de 2 gr. de chloral.
A peine l’injection avait-elle fini de pénétrer que, non-seulement les phénomènes du chloral se manifestèrent, mais que la respiration parut entièrement suspendue. L’animal ressemblait véritablement à un cadavre. Je me servis alors d’un appareil composé de trois éléments de Bunsen mis en communication avec une bobine de Rhurnkorff.
A peine l’animal eut-il été touché qu’il poussa des cris aigus et prolongés, que la respiration, un moment arrêtée, reparut, et qu’il chercha à se relever. Il avait suffi de deux secousses pour amener ce résultat.
L’animal paraissant redevenir insensible, je le soumets à une nouvelle secousse qui le réveille complètement. Il cherche alors à se relever, mais il titube, se jette à droite et à gauche, frappe avec la tête contre les tables et les chaises du laboratoire, puis il retombe pour se relever de nouveau. L’animal paraît être dans un état complet d’ivresse. La sensibilité a reparu, et tous les phénomènes inquiétants du chloral se sont dissipés.
J’ai répété cette expérience chez des chiens du poids de, 4 kilog., 4 kilog. 1/2, 8 kilog., chez lesquels les phénomènes ont été instantanés. J’ai toujours obtenu les mêmes résultats. Mais cet appareil a, il est vrai, l’inconvénient grave de donner des secousses telle- ' ment fortes qu’elles arrachent des cris à l’animal et lui occasionnent des douleurs violentes. Aussi ai-je cru devoir le remplacer. C’est dans ce but que je me suis servi de l’appareil de Morin (grand modèle), dont j’ai fait changer la bobine, de manière à augmenter sa puissance. J’ai pu ainsi obtenir des effets durables et efficaces, sans mettre le système nerveux à une épreuve aussi rude qu’avec la bobine de Rhurnkorff.
Conclusions. ^ R Les courants électriques constifuent le meilleur moyen de combattre l’anesthésie
produite par le chloral. Ils la font cesser rapidement, en ramenant la sensibilité et les mouvements. Toutefois, il est bon de faire remarquer qu’après le retour de ces deux propriétés perdues, les animaux conservent encore une certaine hésitation dans la marche, qui rappelle celle de l’ivresse.
. 2" Tous les excitants, même les plus énergiques, étant incapables de déterminer chez les animaux soumis à l’anesthésie par le chloral le moindre signe de sensibilité, et le courant électrique seul la faisant immédiatement reparaître, n’est-on. pas autorisé à trouver dans ce fait une preuve nouvelle de l’analogie qui existe entre l’action électrique et l’influx nerveux ?
Conclusions de la première partie.
1“ Les phénomènes produits par les injections intra-veineuses de chloral offrent une constance et une durée que Ton n’observe pas, lorsque la même substance est introduite, soit par les voies digestives, soit par la méthode sous-cutanée.
2“ Ces phénomènes consistent dans une abolition telle de la sensibilité que ni les, piqûres, ni les incisions, ni l’arrachement des parties, ni les cautérisations au fer rouge ne sont capables de la réveiller.
3° La dose nécessaire pour produire ce résultat varie suivant le poids des animaux dont il est. indispensable de toujours tenir compte. Mais d’une manière générale, mes expériences m’autorisent à établir que : 1“ chez les chiens du poids de 7 à 8 kilogr., 2 gr. ou 2 gr. 50 suffisent; 2° chez les chiens de 12 à 14 kilogr., on peut pousser la dose jusqu’à 4 grammes ; enfin, que chez le chien de plus
haute taille, 18 à 20 kilogr., il est possible d’arriver, sans danger, à la dose de 6 à 7 gr.
4“ La durée de l’insensibilité par l’injection intraveineuse de chloral varie de 1 à 5 heures. Elle cesse alors sans laisser aucune trace.
5” L’injection intra-veineuse de chloral produit au même degré l’abolition des mouvements volontaires.
6" Celte abolition absolue de la sensibilité ne s’accompagne pas habituellement de troubles respiratoires, à moins que le chloral ne soit administré à une dose très élevée. La mort arrive alors par un arrêt des mouvements du cœur.
T Les courants électriques constituent un des meilleurs moyens de faire cesser l’insensibilité qui succède à l’emploi des injections intra-veineuses de chloral.
8° 11 existe un antagonisme incontestable entre le chloral et la strychnine. Les convulsions occasionnées par cet alcaloïde sont presque immédiatement arrêtées par le chloral à la condition que cette dernière substance soit introduite directement dans l’organisme par la voie veineuse. Je démontrerai plus lard que cet antagonisme est même assez efficace pour que l’on puisse considérer le chloral comme Vantidote de la strychnine.
9* Si le chloral est l’antidote de la strychnine, mes expériences démontrent, en effet, contrairement à l’opinion d’Osc. Liebreich que la strychnine n’est pas {'antidote du chloral.
10“ Envisagées au point de vue de la physiologie expérimentale, les injections intra-veineuses de chloral constituent le plus puissant de tous les anesthésiques.