RESTE-T-IL A FAIRE
Les épidémies de d823, de 1830 et de 1847, nous avaient accoutumés à la marche lente, aux étapes successives du choléra suivant la route de terre. En 1865, nous le vîmes, envahissant pour la première fois l'Europe par la voie maritime, fondre brusquement sur nouS, tandis que nous parvenait à peine la nouvelle de sa présence à la Mecque. L'impression que fit en Europe cette invasion subite et inat' tendue fut considérable ; c'est alors que naquit de la part du gouvernement français l'initiative de la C4onférence de Gonslantinople, Les savants et les diplomates de tous les pays, réunis dans cette Conférence, s'attachèrent surtout à pnousT. — Choléra. 11
102 CIIOLfiRA.
l)rescrire les moyens de protéger l'Kurope contre rarrivée du clioléra, s'il venait à se manifester de nouveau à la Mecquc(l).
Prenant pour base les faits acquis par l'expérience, à savoir que toutes le,s provenances des Indes n'étaient pas également susceptibles ■d'importer la maladie en Egypte, la Conférence établit la nécessité d'une très grande différence ■entre les paquebots postaux ou autres qui viennent à Suez, âprès une longue traversée, et n'y ont jamais importé le choléra, paquebots qui arrivent dans des conditions excellentes d'hygiène, avec un médecin responsable à bord, et les navires à pèlerins qui naviguent au contraire dans de mauvaises conditions de salubrité; et elle a admis que ces deux catégories de navires devaient être soumises à des précautions différentes.
Le choléra est exporté de l'Inde, particulièrement des points de la côte de Malabar et notamment de Bombay, où il est endémique, vers l'ouest et le nord-ouesl. Il gagne le htlorat du ;golfe Persique et il peut pénétrer en Perse par le Chat-el-Arab, arriver à Ba&sorah, puis envahir la province de Bagdad.
(1) Le rapport de M. Fauvel nous fait connaître les travaux complets de la Conférence ; nous en avons donné un résumé dans oo'.re Essai sur l'hygiène internationale.
■ Le port de Bender-Abbas serait un point de protection des pins importants pour le golfe Persique.
La côte arabique est également menacée par le choléra : Maskat, et plus à l'ouest, sur le littoral de l'Hadramouth, le port de Mokhalla, y sont particulièrement exposés. Mokhalla, point de relâche pour les navires qui transportent des pèlerins venant de l'Inde, a même été regardé comme un foyer secondaire de l'épidémie qui a éclaté en 1865.
La mer Rouge devient ainsi l'aboutissant commun de toutes ces provenances cholériques.
Si les pèlerins débarquaient en route, à Maskat, par exemple, et arrivaient par terre à la Mecque, les caravanes se purgeraient durant le trajet et le danger serait éleint à leur arrivée. Tout le péril est donc concentré sur la voie maritime.
La mer Rouge, étant le point convergent de tous les arrivages, doit être aussi le point où s'exercera la plus rigoureuse surveillance.
Ces mesures varient dans les trois circonstances suivantes:
1° On veut intercepter l'entrée de la mer Rouge par des obstacles destinés à arrêter les navires portant des pèlerins venant de l'Inde et affectés d'accidents cholériques: la mer Rouge constitue donc là une première hgne de défense. .
m CHOLERA.
2''Si une épidémie de choléra s'est développée parmi les pèlerins de la Mecque;
3" Enfin si le choléra est parvenu à gagner l'Égyplc.
1" La disposition du détroit par lequel on pénètre dans cette mer se prête admirablement à l'organisation d'un système de surveillance maritime. Un canal étroit, commandé par l'île de Périm ; de chaque côté de l'île une passe de largeur inégale pour les navires: tel est le délroitde Bab-El-Mandeb,entrela pointe de l'Arabie et la côte d'Afrique. La grande passe entre l'île et la côte africaine mesure 14 milles; la petite passe a seulement 4 milles 1/2. L'île de Périm a 4 milles 1/2 de long sur 2 de large. Elle s'élève à 230 pieds anglais audessus du niveau de la mer. C'est un rocher tout à fait nu et entièrement dépourvu d'eau douce. Dans la partie sud-ouest de l'île, du côté qui regarde la grande passe, est un port dont la faible capacité se trouve compensée par l'existence de bons mouillages, à petite dislance de l'île. Il V a donc là toutes les conditions voulues pour • soumettre à une exacte surveillance les arrivages de l'Inde; c'est le point par excellence où pourrait être installé le service nécessaire à l'arraisonnement des navires. Mais ce rocher ne saurait servir de lazaret, ni de lieu de quarantaine.
On avait d'abord songé à placer un établissement de ce genre à peu de distance de Périm, en dehors du détroit, un peu au sud-est du cap de Bab-el-Mandeb. Là, sur la terre ferme, se trouve en effet une plage d'un abord facile et pourvue de très bonne eau. Mais depuis, de nouvelles explorations ont décidé le gouver nement ottoman à choisir comme lieu de quarantaine l'île de Gamaran, placée dans la mer Rouge, au nord d'Aden (1), sur la côte arabique, à peti te distance de Hodeidah.- Cette île réunit de grands avantages au point de vue des ressources, mais elle a l'inconvénient, comme toute île de la mer Rouge, de pouvoir être évitée par les navires à surveiller. L'expérience faite l'année dernière au lazaret de Gamaran a montré la justesse de cette prévision.
La défense du littoral de la mer Rouge (2) comprend des postes d'observation.
(1) Voir le rapport que j'ai fait au Comilé d'hygiène sur la qua rantaine de Gamaran (in /?ecuej7 des travaux du Comité d'hygiène, lome XII.
(2) La nécessité d'une organisation sanitaire, à l'ealrée et le long du littoral de la mer Rouge, est rendue plus grande encore par l'ouverture du canal de Suez. On sait l'importance qu'a prise l'émigration des coolies. Tous les ans, des milliers d'individus, Chinois, Javanais, Indiens, sont transportés en masse en Australie et en Amérique. Ces navires jusqu'ici ont suivi, d'après leur destination, la mer du Sud et le cap de Bonne-Espérance ; ils sont, à leur arrivée, et malgré la longueur de la traversée, soumis à une quarantaine dont la rigueur démontre suffisamment le danger qu'implique leur cargaison. Or des navires construits dans ce but spécial, ont dû déjà inaugurer la nouvelle voie ouverte, en transportant plusieurs milliers de coolies à la fois, à la destination de la Havane et des Antilles. Il est superflu de démon rur le
Djeddah, échelle de la Mecque, est surtout iiii point de surveillance important, en raison de i'affluence des pèlerins ; aussi le gouvernement français a-t-il créé dans cette ville un poste de médecin sanitaire (1).
2° Si le choléra se développe à la Mecque, il importe d'organiser dans la mer Rouge tout un système de surveillance et de défense ayant .pour principal objectif la protection de l'Egypte, considérée comme barrière contre l'importation du choléra en Europe. Les relations de ce pays avec tous les États méditerranéens sont telles en effet, que, si l'Égypte est envahie, tout le bassin de la Méditerranée est immédiatement menacé comme en 1865.
Ces mesures ne sauraient d'ailleurs n'être préjudiciables qu'au trafic coupable qui exploite les malheureux pèlerins de leur départ de Djeddah jusqu'à Suez.
danger qu'il y aurait à laisser pénétrer dans la mer Rouge, et loucher à toutes les échelles de l'Europe, de semblables navires, sans les soumettre au préalable à de rigoureuses mesures préventives.
(I) En 1868, une extension considérable a été donnée au service sanitaire sur le littoral arabique de la mer Rouge. Indépendamment de Djeddah, principale échelle du pèlerinage et centre administratif, des préposés sanitaires ont élé institues à Moka, LoLeia Gonfouda, Lilh, lambo, Raboulc. Le service sanitaire de Djeddali a été complété, des mesures d'hygiène importantes ont été mises à exécution. A la Mecque, à la vallée de Mina, des améliorations ont été également accomplies. Enfin, en 1880, un nouveau règlement qui applique aux pèlerins de la Mecque les dispositions du Niilive Passenijer Ad a clé édicté par le sultan. Mallicureusement, depuis l'occupation do l'Egypte par les Anglais, colle régU'menl.ilion a disparu avec le Conseil sanitaire d'Alexandrie.
Elles ont été, depuis Tépidéinie de 1865, soumises à quatre épreuves pratiques, qui quatre fois ont été couronnées de succès, en 1872,. en 1877, en 1881 et en 1882.
En 1872, pour la première fois, le système défensif de la Conférence fut appelé à faire ses preuves :
Le choléra fît invasion à la Mecque pendant le pèlerinage. Il y avait été importé de la région du Nedj par la route que suivent les pèlerins venant delà Mésopotamie, où la maladie régnait.
L'épidémie, d'abord assez bénigne, prit une grande extension au moment des cérémonies religieuses et continua ses ravages lors du retour des pèlerins. Ceux à destination de l'Égypte furent transportés àEl-Ouedj, oii ils achevèrent de se purifier. Quant aux caravanes, après avoir beaucoup souffert, elles furent, comme d'ordinaire, débarrassées de la maladie après un certain nombre de jours de marche dans le désert. L'Égypte fut entièrement préservée.
Ce système allait, en 1877 être soumis à une seconde épreuve pratique dans la mer Rouge, et celte fois dans des conditions plus défavorables qu'en 1872. Au moment des cérémonies religieuses du Gourban Bairam, au mois de décembre 1877, le choléra, dont l'existence
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parmi les pèlerins avait été dissimulée par les autorités de la Mecque, éclata tout à coup avec une grande violence dans la foule réunie à la vallée de Mina. La nouvelle en fut transmise en Egypte à l'instant où les pèlerins commençaient à s'embarquer ])our le retour.
L'administration égyptienne, prise au dépourvu, n'eut que le temps d'improviser une quarantaine à Djebel-Tor, station beaucoup plus rapprochée de Suez qu'El-Ouedj, et d'y faire conduire les navires déjà parlis de Djeddah.
Tous les pèlerins y subirent une quarantaine pendant laquelle le choléra s'éteignit entièrement parmi eux ; mais ce ne fut pas sans de grandes inquiétudes, sans des évasions dangereuses ])ar la trop grande proximité de Suez. Néanmoins l'Égypte fut encore préservée cette fois. Quant aux caravanes parties de la Mecque, elles souffrirent beaucoup au commencement de leur marche à travers le désert, et, comme l'expérience nous l'avait appris, le choléra les y abandonna bientôt entièrement.
Les mesures prises à cette occasion ne manquèrent pas de soulever, de la part des trafiquants lésés dans leurs intérêts, les protestations les plus odieuses et les plus mensongères.
Quatre années s'écoulèrent sans la moindre manifestation de choléra parmi les pè-
lerins de la Mecque, et pendant lesquelles il va sans dire que les mesures rigoureuses à leur égard furent suspendues. I^a seule précaution prise contre eux fut une observation de vingt-quatre heures, pour constater quel était leur état sanitaire.
Enfin nous arrivons à la manifestation épidémique- de 1881. Elle survenait à un moment 011 le service sanitaire égyptien était en voie de réorganisation et où le Conseil international d'Alexandrie, investi de pouvoirs nouveaux, travaillait à cette réoroanisation.
Au commencement d'août 1881, le choléra se montra à Aden. Dès la fin de septembre il se manifesta à la Mecque, oi^i il fut importé par les pèlerins provenant du même navire, leColamhlan, qui avait communiqué la maladie à Aden. Il n'y eut d'abord que quelques cholériques ; mais, lorsque les pèlerins furent rassemblés au moment des fêtes, l'épidémie prit un développement considérable. Il y eut près de huit mille décès cholériques.
Après quelques tergiversations du gouvernement égyptien, des mesures furent prises sur notre initiative et exécutées conformément aux instructions du gouvernement français. Elles avaient pour but, comme les précédentes, d'empécher toute communication directe entre les pèlerins contaminés et l'Égypte.
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Une quarantaine fut établie à El-Ouedj ; les campements y furent pi'êts vers la fin de novembre; certains arrivages y apportèrent le choléra et la maladie ne disparut qu'au bout d'un mois environ. Aucun départ n'était permis avant que le choléra ne fût complètement éteint dans les campements quarantenaires. Grâce à ces mesures l'épidémie fut arrêtée. Les pèlerins purent bientôt partir pour leur destination définitive, et aucun cas de choléra ne fut constaté dans les ports où ils abordèrent.
L'année suivante, au mois d'août, un navire chargé de pèlerins, IHesperia, venant de Bombay avec patente nette, arriva à Aden avec le choléra à bord, et fut envoyé à l'île de Camaran, dans la mer Rouge, où un lazaret avait été établi. Là une épidémie cholérique se manifesta parmi les quarantenaires, et un gardien du lazaret fut victime de la maladie.
Pendant ce temps, d'autres navires, provenant également de Bombay, évitèrent la quarantaine en se rendant directement à Djeddah, où ils furent admis par suite de négligence, et bientôt le choléra se manifesta parmi les pèlerins au moment du Gourban-Baïram.
Les pèlerins qui venaient de débarquer n'étaient guère susceptibles, mais ceux qui étaient déjà à la Mecque contractèrent promptement la maladie. L'épidémie, à la vérité, ne fut
pas grave ; d'abord, parce qu'il y avait peu de pèlerins cette année-là, les événements politiques ayant contrarié le pèlerinage, et surtout parce que, dès que le choléra apparut, ils se dispersèrent de tous côtés. Le choléra a accompagné comme toujours, pendant un certain temps, les caravanes, pendant huit ou quinze jours, s'est alors éteint, et il n'en a plus été question.
En somme, celte quatrième épidémie fut encore arrêtée par les mesures quarantenaires, et l'Égypte pu.t être encore préservée.
Cependant l'année dernière, également au mois de juillet, l'Egypte a encore échappé à l'invasion du choléra, à l'occasion de l'appel, dans ce pays, de troupes anglaises provenant de l'Inde.
Le gouvernement britannique, redoutant que ces troupes n'apportassent avec elles le choléra, les soumit, avant leur embarquement, à une sélection rigoureuse et à des mesures de quarantaine sévères ; et grâce à ces précautions, elle n'apportèrent pas le choléra en Egypte. En effet, le gouvernement anglais, à cette époque, imposa à son contingent indien des mesuresquarantenaires sévères.
Les troupes furent choisies homme à homme; seuls les soldats robustes furent acceptés, et on leur fit subir un isolement rigoureux pendant plusieurs jours avant leur embar-
CIIOLltRA.
(Iiiement; celui-ci eul lieu dans des conditions hygiéniques exceptionnelles, de sorte que les troupes arrivèrent en Egypte sans choléra, et il n'y en eut pas pendant la guerre.
L'Europe a donc intérêt à maintenir le système défensif installé dans la mer Rouge, en insistant sur ce point que la quarantaine des pèlerins, à leur retour de la Mecque, doit avoir lieu à El-Ouedj, qui est situé à 350 milles de . Suez, de préférence à Djebel Tor qui en est plus rapproché. L'on ne saurait admettre un instant le choix des Sources de Moïse, point trop voisin de Suez, pour qu'il soit possible d'y établir une quarantaine sérieuse. Djebel Tor et surtout les Sources de Moïse ne peuvent être considérés que comme une seconde étape d'observation après une première purification à El- Ouedj.
Ces mesures, je le répète, ont pour but d'empêcher le retour direct par mer des pèlerins à Suez.
Quant aux caravanes, elles ne sont pas dangereuses. Celles qui se dirigent vers le Nord, c'est-à-dire vers l'Égypte, la Syrie ou la Mésopotamie, suivent pendant quelque temps un même itinéraire. Toutes vont à Médine, où se trouve le tombeau du prophète, et, après quelques jours de marche, s'engagent dans les montagnes.
Si les pèlerins partent avec le choléra, la maladie s'éteint bientôt. Un grand désert est le meilleur de tous les obstacles à la propagation du choléra. Un espace aussi considérable n'est jamais franchi par la maladie.
En résumé, l'intérêt de l'Europe doit être d'entourer le retour des pèlerins vers Suez d'un ensemble de mesures de surveillance dont l'objectif sera la protection de l'Egypte; l'Egypte préservée nous défend contre l'importation du choléra. Si elle est envahie nous n'avons plus de barrière qui puisse arrêter le fléau, et afin que ces mesures soient prescrites par une autorité compétente, l'Europe doit fortifier le Conseil sanitaire international d'Alexandrie, qui doit être une commission composée de délégués des divers États de l'Europe, et résister aux efforts de l'autorité anglaise, qui vient de le supprimer.
3° Dans le cas extrême où le choléra, ayant franchi toutes les barrières qui lui sont opposées, viendrait à éclater en Egypte, menaçant de faire de ce pays, comme en 1865, un foyer général d'émission, la Conférence a proposé de suspendre momentanément toute communication entre l'Europe et l'Extrême Orient.
L'influence de cet arrôtmomentanénous paraît moins désastreuse que les redoutables conséquences d'une épidémie comme celle de 1865.
i7.i ciioiJ;uA. I
Eli outre, grâce à la température élevée de ' l'Égypte, l'évolution des épidémies cholériques , y est beaucoup plus rapide, et, si l'explosipn est quelquefois foudroyante, le foyer s'y éteintbeaucoup plus vite. Il ne paraît pas improbable de : dire qu'en Egypte l'épidémie aurait terminé | son cycle dans l'espace de deux mois, L'inter- ] ruption d'ailleurs ne serait pas radicale ; quel- : ques tempéraments pourraient être introduits.
Nous subissons en ce moment la situation | qui a été prévue. L'autorité anglaise a laissé i le choléra pénétrer en Égypte, aujourd'hui com- ! plètement envahie. L'Europe entière, sauf j l'Angleterre, sans rompre absolument toute j communication avec l'Egypte, a prescrit contre les provenances de ce pays, du canal de Suez, de Chypre et de Malte, des quarantaines dont la durée varie de 10 à 25jours, suivant les pays.