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CHAPITRE VI

Les quarantaines de terre et de mer ne peuvent pas garantir contre le choléra.

Pendant de longues années, les peuples cherchèrent à se garantir contre les maladies contagieuses et en particulier contre le choléra par des quarantaines.

Les quarantaines de terre, ou cordons sanitaires, sont aujourd'hui complètement abandonnées. Autrefois on disait : « Le choléra n'est transporté de son foyer que par rhomme; garantissons-nous par un cordon de troupes et nous empêcherons le choléra

, iG LE CHOLERA.

de passer. » Mais comme il est impossible d'empêcher des assiégés de ne pas violer une ligne d'investissement, lorsque cette ligne est étendue, il est aussi impossible de garantir une frontière contre le choléra par un cordon de troupes. Du reste, les troupes ainsi employées sont toujours contaminées. En i883, les cordons sanitaires égyptiens ont été atteints par le choléra; on a été obligé de les licencier et chaque soldat est devenu un foyer de propagation cholérique. En 1884, quelques médecins et administrateurs voulurent garantir Paris par des cordons sanitaires contre le choléra de Toulon et de Marseille, c'eût été absurde. Le choléra passe à travers la plus petite ouverture et, avec nos habitudes de liberté, il est absolument impossible de bloquer hermétiquement une ville comme Paris. Même pendant le blocus allemand fait, celui-hà, sans aucun ménagement, il a souvent été possible de passer au travers du filet qui nous enserrait. Et puis, si

Paris avait demandé à être bloqué, toutes les villes comprises entre Marseille et Paris l'auraient aussi demandé. Où aurait-on trouvé assez de soldats pour accomplir une œuvre aussi fantastique? Et même si on était parvenu à la réaliser, il y aurait eu de temps en temps une fusée cholérique qui eût passé d'une ville à l'autre et l'épidémie ne se serait pas éteinte. Or, comme maintenant le choléra a une marche relativement lente, pendant un an ou deux la vie sociale aurait été supprimée en France, et même en Europe, car nos voisins auraient bloqué aussi nos frontières. Et puis la famine serait arrivée, les grandes villes ne pouvant plus se ravitailler, et le choléra, que Ton aurait voulu tenir en respect, aurait éclaté au contraire avec une intensité foudroyante sur des populations affaiblies et mal nourries.

En 1884, M. le professeur Baccelli, de Rome, avait fait établir une quarantaine de trois jours sous la tente à la frontière franco-

italienne. Ce lazaret de Latte n'a pas empêché le choléra de pénétrer en Italie et les cordons sanitaires, ayant été contaminés, contribuèrent à la dissémination du fléau.

Les villes françaises de Menton et de Nice voulurent aussi établir des quarantaines terrestres en 1884; elles se contentèrent d'être grotesques et facétieuses. Comme les quarantenaires étaient hébergés aux frais des deux villes, il existait une clientèle spéciale de gens qui se faisaient nourrir gratuitement pendant cinq jours. Les vrais voyageurs se refusaient presque tous à cette quarantaine absolument arbitraire, ou l'esquivaient en donnant quelque argent aux surveillants. Du reste, comme cette mesure était purement municipale et ne s'adressait qu'aux personnes ayant un billet pour Nice, on prenait un billet pour Monaco, on vous laissait passer à la station du Var et on descendait tranquillement à Nice.

Les quarantaines de terre furent encore réclamées par la France, à la Conférence in-

ternationale de Vienne en i873, mais notre pays refusa de les admettre en i885, à la Conférence internationale de Rome. Dans cette dernière réunion sanitaire, l'Italie et l'Espagne ont aussi voté la suppression des quarantaines terrestres; mais les délègues de ces deux nations ont déclaré qu'ils exprimaient simplement une conviction scientifique, « car, ont-ils dit, si leurs gouvernements supprimaient aux frontières les cordons sanitaires, les indigènes iraient recevoir à coups de fusil les voyageurs étrangers ». Nous espérons que, depuis t 885, les mœurs de nos deux voisins se sont adoucis.

Les quarantaines maritimes ne sont pas plus utiles que les quarantaines de terre, et souvent elles peuvent être aussi nuisibles.

Les quarantaines d'observation sont absurdes. Quand un navire arrive d'un port infecté, on pense qu'il pourrait bien contenir un malade en incubation ; il faut alors voir si, pendant quelques jours, il ne surviendra pas

un cas de choléra. Mais qui vous dit que le lendemain du jour où vous renverrez les passagers en observation, deux ou trois d'entre eux ne tomberont pas malades? La durée de rincubation des maladies contagieuses est extrêmement variable.

La surveillance des lazarets devrait être rigoureuse; tout contact avec la population voisine devrait être interdit. Malheureusement tout cela est aussi impossible à obtenir que d'empêcher toute évasion de prisonniers; en outre, les besoins de la vie exigent entre la ville et le lazaret des rapports que rien ne peut empêcher. Aussi, dans plusieurs ports, comme à Toulon et aux Dardanelles, les lazarets ont été des foyers d'infection.

Pendant les dernières épidémies on s'est livré aux exagérations quarantenaires les plus insensées. Ainsi en 1873, à Malte, on soumettait à une quarantaine de cinq jours les navires de Marseille et d'autres ports français de la Méditerranée dans lesquels aucun cas

de choléra n'avait été signalé; il n'y avait donc même pas lieu de leur faire subir une observation de vingt-quatre heures. En outre, on avait établi une quarantaine de vingt et un jour pour les bâtiments qui venaient de Hambourg, des ports du Danube, de la mer Noire, de Venise, de Trieste et de Gênes.

En 1884, l'Espagne était infectée du nord au midi, de Test à l'ouest par le choléra-, il était donc absolument puéril pour ce pays de chercher à s'isoler des pays voisins qui étaient infectés. Empêcher les navires de Marseille d'aborder en Espagne, c'était comme si l'on empêchait un fumeur de jeter son allumette au milieu d'un incendie. Et cependant nos voisins imposaient aux provenances marseillaises une quarantaine de dix jours qu'elles devaient purger à Mahon.

A Gibraltar, c'était bien autre chose encore. Le 4 août, un journal de la localité annonce que le choléra sévit à Marseille. Aussitôt le Conseil sanitaire s'assemble et décide que

tout bâtiment venant des ports méditerranéens de France, avec patente nette, sera soumis à une quarantaine de quatorze jours; que tout navire de même provenance, avec patente brute, sera repoussé. Comme cette décision ne fixait pas la date de départ à compter de laquelle les ports français étaient suspects, il n'y avait pas de raison pour qu'un navire à voiles venant de Marseille, de Cette ou d'Algérie, en route depuis quinze jours ou un mois, ne fût pas frappé de la quarantaine de quatorze jours. Notez que du côté de la terre, du côté de l'Espagne, qui était autrement contaminée que la France, les autorités anglaises de Gibraltar n'avaient pas pris la moindre précaution. La circulation était absolument libre. Il est bien évident que, dans ce cas, la crainte du choléra était un simple prétexte, et que, sous couleur de mesures sanitaires, il ne s'agissait en réalité que de vexer le commerce français.

Nous signalerons aussi les agissements qua-

rantenaires du gouverneur anglais d'Aden et de Perim vis-cà-vis des provenances de Bombay. Par arrêté du 22 janvier 1889, ce fonctionnaire britannique faisait purger une quarantaine de un à septjours à ces provenances.

Quand un navire contenant des pèlerins de la Mecque arrive vers Suez, on le vide à El-Tor; Ici les malheureux pèlerins, exténués par les privations, les fatigues du voyage, restent prisonniers pendant vingt jours dans un lazaret composé de tentes où Ton est entassé, où le sol et l'eau de boisson sont constamment souillés, où le fléau se répand avec rapidité, tuant tous ceux qui ne peuvent résister à l'agent de contagion; et la quarantaine ne cesse que faute de combattants, c'està-dire vingt jours après le dernier cas de choléra. Ces quarantaines à la turque soulèvent l'indignation, ce sont de vrais massacres. Et cependant l'Europe, qui était si sensible quand on tuait quelques raïas, et qui pousse les hauts cris quand on maltraite un

Arménien, approuva absolument des pratiques sanitaires dignes de Tamerlan. C'est le Conseil sanitaire international d'Alexandrie qui a imposé ces prescriptions; il a même ajoute' en 1890 une nouvelle quarantaine de dix jours dans un campement installé à l'entrée du canal de Suez.

Et encore, si ces procédés sauvages d'arrêt d'une épidémie avait une efficacité sérieuse, on pourrait discuter l'opportunité de leur maintien. Mais, au contraire, les quarantaines turques et égyptiennes, de même que les anciennes quarantaines italiennes et espagnoles, ne sont que des agents de dissémination du choléra, parce qu'elles ne sont pas strictement exécutées. Ce n'est pas dans le pays du baschich qu'il faut espérer obtenir un isolement sérieux. On ne l'a jamais obtenu, et les événements les plus récents démontrent qu'aucun progrès n'a été réalisé à cet égard. En effet, l'épidémie qui a régné en 1890, à la Mecque et à Djeddah, a été "produite par la

quarantaine imposée à un navire contaminé parle choléra. Le 2 juillet, le Deccan, vapeur anglais, arrive de Bombay à l'île de Camaran dans la mer Rouge, avec 1 220 pèlerins hindous; il avait eu 14 cas de choléra pendant la traversée. Tous les passagers furent débarqués dans l'île, et, du 2 juillet au 7 août, il y eut parmi eux 40 cas de choléra, dont 37 décès. En même temps, 3 gardiens du campement quarantenaire moururent également du choléra; puis le fléau se répandit dans le village de l'île de Camaran. Comme les habitants de ce village communiquaient avec la côte, Djeddah, la Mecque et Taïf furent contaminés. Voilà quelle a été l'œuvre de la quarantaine de Camaran. Il en a été de même au lazaret de El-Tor qui était absolument infecté et où la mortalité cholérique a été très forte. Ces faits jugent les quarantaines d'Orient.

Les quarantaines n'ont aucune valeur pour nous préserver du choléra. M. Proust disait

déjà en 1884 : « La quarantaine n'est qu'un leurre. Prescrivez-la pendant des semaines; et une fois qu'elle est terminée, si vous laissez sortir les passagers avec leurs bagages remplis de linges plus ou moins infectés, avec leurs vêtements pouvant contenir des germes cholériques, vous n'avez fait que prescrire une mesure vexatoire troublant les intérêts commerciaux, mais vous n'avez sauvegardé en rien la santé publique. »

Une des grosses difficultés de l'application efficace des quarantaines réside dans les déclarations erronées que font les capitaines et même les médecins de bord de nationalité étrangère ou française. Aiïisi M. Henri Monod raconte qu'en r 885, un transport de guerre, le Rhin, entre dans la rade de Brest, le 4 septembre. Il venait de Toulon où le choléra régnait. Il avait séjourné dans ce port du 28 juillet au 24 août. Or le 21 août, un enseigne de vaisseau entre à l'infirmerie du bord avec le choléra; il est transporté à

L'hôpital militaire où il meurt en quelques heures. Ce navire quitte Toulon le 24 août et arrive à Brest en déclarant que pendant sa traversée il n'a eu aucun cas de choléra. Ce navire était cependant infecté par le choléra et on ne prit aucune mesure de désinfection contre lui. Il fut probablement le point de départ de l'épidémie de Bretagne.

Pour obtenir des déclarations exactes, on a voulu imposer aux navires des médecins nommés par l'État et indépendants des Compagnies de navigation. Mais cette contrainte n'est pas suffisante puisque les médecins de l'État eux-mêmes, pour éviter les ennuis des quarantaines, cachent souvent des cas de mort ou de décès causés par le choléra. On pourrait peut-être établir un code sanitaire international, qui punirait sévèrement les officiers qui feraient de fausses déclarations. L'Angleterre a déjà proposé, en 1 888, de donner aux médecins des navires partant de l'Inde des certificats spéciaux révocables à la

suite d'un manquement à l'observation des règlements sanitaires.

Il serait autrement important qu'un navire, partant de l'Inde pour un port quelconque d'une des cinq parties du Monde, ne puisse pas embarquer des malades atteints de symptômes cholériques ou simplement douteux. Cette inspection est surtout importante pour les navires à pèlerins qui vont dans la mer Rouge et à la Mecque.

C'est entre la mer Rouge et la Mecque que se trouve le second foyer du choléra. En 1889, un médecin arabe, docteur de Paris, M. Saleh-Soubhy, accompagna les pèlerins. La multitude au milieu de laquelle il vécut était en majorité composée de vagabonds et de coquins, faisant le pèlerinage par procuration pour des musulmans riches qui restent tranquilles chez eux. Entre deux prières ou deux sacrifices, ils embauchaient ou expédiaient des esclaves; au besoin ils volaient ou assassinaient. On comprend facilementquelle mal-

propreté doit régner parmi de tels gens. Mais la saleté atteint son comble au moment des sacrifices. M. le docteur Saleh-Soubhy pense qu'en 1889 on a égorgé 900000 moutons, dont les cadavres, exposés à Pair, se putréfient en quelques heures. L'odeur qui se dégage de ces amas d'entrailles, de viscères, de débris de peau, de muscles et d1os, dépasse toute imagination. Les pèlerins vivent pendant plusieurs jours dans la vallée étroite où s'accomplissent ces sacrifices ; et ils boivent de l'eau souillée par tous les détritus animaux et humains. On ne peut guère rêver de meilleures conditions pour la propagation du choléra apporté de l'Inde par les sujets anglais.

C'est la propreté qu'il faut rechercher partout, dans les navires comme dans les wagons, les chambres, les cours, les rues. Il faudra surtout l'imposer aux navires; car un bâtiment a les plus grandes tendances à devenir insalubre, à cause de l'encombrement et de la privation de lumière. Très souvent les na-

vires sont surchargés d'hommes, d'animaux et de marchandises, surtout en Orient où les règlements sont facilement e'lude's grâce à la misère et à la vénalité des fonctionnaires chargés de les faire respecter. Cet encombrement est surtout dangereux dans les étages inférieurs du bâtiment où la lumière ne pénètre jamais. En effet, d'après les récentes expériences de M. Duclaux, un de nos plus savants microbiologistes, la lumière est le meilleur destructeur des germes. Il importe de bien spécifier ce fait dans les conférences sanitaires. Les navires sont des logements facilement insalubres, et, partout où ils se déplaceront, des autorités reconnues par un pacte international devront veiller à leur stricte propreté.

Nous allons voir que les quarantaines peuvent être remplacées avec le plus grand avantage et la plus grande efficacité par des mesures de désinfection. Mais il faut les prescrire d'abord dans les ports indiens qui constituent

les vrais foyers de la propagation du choléra. Il faudra aussi les faire exécuter à l'entrée du golfe Persique qui est la voie de pénétration du fléau en Europe par la Perse et la Russie. Enfin il importera d'installer de puissants moyens de désinfection à l'entrée du canal de Suez.

C'est avant d'arriver à Suez qu'il faut se purger du choléra. Une fois dans le canal il est déjà trop tard, parce que les communications avec la terre y sont trop nombreuses. Ce n'est donc pas à Paris, à Toulon, à Marseille ou sur des frontières quelconques, qu'il faut chercher à opposer une barrière fragile au choléra, c'est dans ce col maritime, sur la mer Rouge, dans cette gorge qui précède le canal de Suez qu'il faut établir, avec de puissants moyens de désinfection, une immuable muraille sanitaire, aussi solide et durable que le sont les pyramides.

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