CHAPITRE VII
Les quarantaines de terre et de mer doivent être remplacées par des mesures de désinfection. — Quels doivent être ces procédés de désinfection.
Nous espérions que les quarantaines étaient mortes en 1892, car elles ne servent qu'à former des centres de propagation du choléra. Nous voyons malheureusement qu'on en établit à Lisbonne et dans l'Amérique du Sud contre les navires français. Ce sont là des procédés d'un autre âge, qui n'ont pas garanti la République Argentine, l'Uruguay et le Chili en 1884. Malheureusement,
nous donnons en France l'exemple de ces déplorables pratiques, car je lis dans les dépêches que le brick grec Triton, venant de Varna, a été mis en quarantaine à Marseille, le 6 août. Ces malheureuses quarantaines sont toujours mal faites, les capitaines savent bien souvent les éviter par de fausses déclarations ; en outre, avec des pourboires, on communique toujours avec le port, et on crée dans le lazaret un foyer d'infection. Il faut désinfecter les navires contaminés ou suspects. Avec les ressources scientifiques actuelles, il est très facile de désinfecter dans une étuve les bagages et la literie des voyageurs, et avec une solution de sublimé au millième le navire lui-même. On ne fait pas autrement depuis cinq ans aux États-Unis et au Canada.
Depuis quelques années, une grande révolution scientifique s'est accomplie; on sait, grâce à Pasteur, que les maladies épidémiques sont causées par des microbes qui entrent dans notre organisme, y pullulent et en
sortent pour infecter les lieux que nous habitons, les objets que nous touchons. On sait, grâce à Koch, que le choléra est une de ces maladies microbiennes. On sait encore, grâce aux travaux effectués surtout dans les laboratoires de ces deux maîtres, que de nombreux produits chimiques, peu coûteux et facilement maniables, de'truisent ces microbes fixés sur les linges, les vêtements, la literie, les parquets, etc. La désinfection du corps et des habitations est devenue une science à laquelle les chimistes, les microbiologistes et les ingénieurs ont apporté leur part.
Jusqu'ici la désinfection n'était pas scientifiquement exécutée. On peut dire que bien souvent encore la désinfection des navires est actuellement une simple plaisanterie ; on déclare en Europe un navire désinfecté quand on a lavé le pont, lancé au hasard quelques litres de solution antiseptique, et quand on a à bord une étuve à vapeur dont on ne se sert, du reste, presque jamais. En Orient, c'est
encore bien pis. MM. Koch et Gaffky ont décrit les procéde's usite's, après les avoir subis en revenant de l'Inde; ils atteignent le plus haut comique. A Suez, les membres de la mission allemande furent placés dans une chambre dont les fenêtres avaient les vitres brisées; au-dessous d'une estrade on avait mis une poigne'e de chlorure de chaux mélangée à une quantité égale de soufre; on versa sur le mélange quelques gouttes d'acide chlorhydrique ; les vapeurs de chlore devinrent assez intenses; au bout d'une minute on déclara que la désinfection était complète. — Je le crois bien, la désinfection des personnes avec le chlore, si elle était rigoureuse, produirait l'asphyxie mortelle. Aussi j'espère que, depuis le passage de la mission allemande, on n'aura pas fait de nouveaux essais.
A El-Tor la désinfection a été très paternelle; la mission vit un commis arriver sur le navire avec deux verres d'acide sulfurique
qui furent dilués dans un seau d'eau de mer. Avec un gros pinceau, on aspergea par-ci par-là le parquet et les parois. On ne visita ni les compartiments intérieurs, ni les cabines, ni les water-closets; la salle à manger seule reçut une petite aspersion sur le tapis qui recouvrait le parquet. En moins de dix minutes tout était terminé. Quel peut être le but de pratiques aussi grotesques? Se tromper soi-même, en voulant rassurer les autres. En 1884, les pratiques de désinfection furent absolument ridicules. On voulait désinfecter tous les voyageurs, tous les bagages par de simples inhalations. On oubliait qu'on peut désinfecter tout, excepté un homme, puisque la désinfection est produite par des antiseptiques qui sont des poisons, et par la chaleur de 1 oo° qui est incompatible avec la vie humaine. Les fumigations n'ont pas la prétention de pénétrer dans l'intestin où réside le bacille cholérique humain.
On a beau faire séjourner les voyageurs
et les bagages dans une salle remplie de sable humecté de thymol, et dans une atmosphère imprégnée de vapeurs nitreuses, on agit au hasard, sans savoir si on a une véritable action surlegerme cholérique. On ressemble ainsi à un chasseur qui tire dans le brouillard sans viser, et qui blesse son chien en croyant atteindre son gibier. On a prétendu que ces mesures rassurent nos concitoyens. Si cela est vrai, ils ne sont pas difficiles à rassurer. Mais nous craignons que ces précautions inutiles, donnant une fausse sécurité, ne fassent oublier des mesures sanitaires bien autrement importantes.
En 1884, dans les stations de la Corniche on pulvérisait de l'eau de Cologne sur les voyageurs; je pense que cette pratique était une réclame en faveur des produits odorants qui constituent la seule industrie des Alpes- Maritimes. Il faut renoncer aux méthodes sanitaires empruntées à la parfumerie et appliquer une désinfection sérieuse.
Parmi les antiseptiques, il n'y en a que deux qui puissent être employés pratiquement : le sel de mercure, appelé sublimé corrosif, et l'acide phénique ou phénol. Ces deux substances chimiques sont d'un prix peu élevé, sont rendues facilement solubles dans l'eau, et ne détériorent pas les objets. Le sublimé corrosif doit être mélangé avec une certaine quantité d'acide; son action sur le microbe du choléra est alors sensiblement augmentée. Pour les grandes opérations de désinfection, on peut se servir de la solution suivante :
Sublimé corrosif. . . . 3oo grammes.
Acide tartrique .... 400 — Eau 3oo litres.
L'acide phénique ou phénol est ainsi un excellent antiseptique, mais il sent très mauvais et n'esttrès actif qu'à assez haute dose. M. Laplace a démontré que l'addition d'un acide au phénol augmente sa puissance microbicide. M. de Christmas vient de faire une très heu-
reuse application de cette méthode et il a doté les pratiques de désinfection d'un mélange très puissant et doué d'une odeur assez agréable. Il est composé de :
Acide phéniquc .
— salicylique
— lactique. .
Menthol ....
Quatre parties de ce mélange sont solubles dans une partie d'eau. Dans cette solution, l'acide phénique est devenu trois fois plus actif que lorsqu'il est isolé. M. de Christmas a donné cà son mélange le nom de phénosalyl. Comme il tue le bacille du choléra dans une solution aqueuse à 1 pour 1000, il pourra être d'une grande utilité dans la prophylaxie sanitaire internationale.
Le phénosalyl a une puissance double de celle du lysol. Le lysol est un savonate alcalin de crésylol, contenant environ 5o p. 100 de ce produit. On l'obtient en traitant le crésylol
9 grammes.
10 centigr.
impur de houille par la potasse en présence de corps gras etrésineux, c'est un liquide brunâtre ayant une odeur pe'nétrante de créosote. Il donneavec l'eau ordinaire une solution blanche. Ce corps est un microbicide plus puissant que l'acide phénique simple, sa solution à 5o p. 100 est moins active que la solution de sublimé au millième.
Hammer recommande le mélange suivant :
Crésol 5 grammes.
Salicylate de soude. . . 12 — Eau 10 —
Ce liquide limpide peut s'étendre d'eau en toute proportion. Ce chimiste a aussi préconisé une solution d'ortho, de para, et de métacrésol dans le sel de soude des trois acides crésotiniques. C'est un liquide sirupeux, neutre, fort peu caustique, peu coûteux, et dont la solution, à 5 pour 1000, constitue un bon désinfectant.
Nous rappellerons que le blanchiment des murs et des boiseries, à la chaux, est absolument insuffisant pour opérer une désinfection efficace.
Voici l'étude des antiseptiques appliqués à la désinfection terminée. Voyons comment on peut employer la chaleur dans le même but sanitaire : La chaleur sèche doit être écartée, parce qu'elle pénètre avec une extrême lenteur à l'intérieur des matelas, des couvertures et des piles de vêtements. Dans une étuve sèche chauffée à i6o°, un thermomètre à maxima, placé au centre d'une couverture de laine enroulée, ne marquait que 700 après trois heures de chauffage.
M. le professeur Straus rapporte que des paquets, modérément volumineux, formés de vêtements superposés, d'étoffes plissées, et contenant, à leur intérieur, des échantillons de diverses cultures de microbes, furent exposés pendant trois heures à l'étuve sèche à 140°; les spécimens de micro-organismes
très fragiles et privés de spores, tels que les micrococcus, le micrococcus prodigiosus, le bacille du pus bleu, seuls furent tués; les spores du charbon, de la terre de jardin, demeurèrent intacts.
Dans le cas spécial du choléra, la chaleur sèche ne doit pas être employée à la désinfection, car M. A. -F. Guyon vient de démontrer que les microbes du choléra desséchés résistent beaucoup à l'oxydation de l'air, et qu'au lieu d'envisager la dessiccation comme un agent de destruction, il faut la considérer comme un moyen de conservation du germe cholérique.
Le premier appareil qui utilisa la chaleur humide pour la stérilisation des objets, fut le four de Koch, ou poêle à vapeur. Il consiste en un récipient cylindrique de fer-blanc, entouré d'une couche de feutre, pour empêcher le refroidissement. L'ouverture supérieure est fermée par un couvercle également revêtu de feutre et percé d'un trou laissant échapper la
vapeur; on remplit d'eau le quart de la hauteur du cylindre et à quelques centimètres au-dessus du niveau de l'eau, se trouve une grille sur laquelle sont placés les objets à stériliser. L'eau du poêle est chauffée par des becs de gaz; la température de la vapeur, dans toute la hauteur du cylindre, est de ioo° environ, grâce au manchon de feutre et à l'étroitesse du trou de sortie de la vapeur, qui empêche toute rentrée d'air. Cet appareil a été essayé au point de vue pratique par E.-V. Esmarch.Cet expérimentateur a vu que la température de ioo° pénètre en un quart d'heure au centre des vêtements et des matelas. Cette température est parfaitement suffisante pour tuer les bacilles du choléra.
Aussi, dans ce cas particulier, il n'est pas nécessaire de se servir des étuves à vapeur sous pression, construites sur le modèle de la marmite de Papin, et de l'autoclave des laboratoires. Ces étuves sont des instruments très délicats à manier, et d'un prix très élevé. La
description de l'autoclave qui leur a servi de type de construction le de'montre aisément. Il consiste en une marmite cylindrique en cuivre, entourée d'une enveloppe en tôle et dont la résistance a été calculée pour une pression mini ma de trois atmosphères. L/appareil est chauffé par une couronne de becs de gaz de Bunsen placée à la partie inférieure du cylindre.
Ce cylindre est fermé, à sa partie supérieure, par un couvercle vissé sur le corps de la marmite par des écrous, avec interposition d'un anneau obturateur en caoutchouc. Le couvercle est muni d'une tubulure avec un robinet d'échappement pour la vapeur d'eau, et une soupape à levier, avec poids mobile.
Ces appareils ont l'avantage de produire en quelques minutes une température de 1 io° à u-5°, qui tue plus vite les germes que la température de ioo° produite par les appareils construits sur le modèle du poêle de Koch.
Mais, dans la pratique, ces dernières étuves sont bien suffisantes, parce que les germes des maladies contagieuses sont déjà détruits par des températures inférieures à i oo°. Aussi l'action de la vapeur d'eau bouillante à Pair libre, agissant pendant une demi-heure, sur les objets souillés par les excrétions des cholériques, répond à toutes les nécessités sanitaires.
Les principes scientifiques étant ainsi établis, voyons comment on pourra pratiquement établir une station de désinfection pour les navires. Nous ne pouvons guère faire mieux que les Américains du Nord qui ont établi aux États-Unis et au Canada plusieurs stations sanitaires qui fonctionnent parfaitement bien depuis cinq ans.
Ainsi, à l'embouchure du Mississipi, on a construit une grande chambre de désinfection établie sur le modèle des étuves à vapeur. Cette chambre a 18 mètres de long sur 3m,3o de large et 2m,i5 de haut; les parois ont une
épaisseur de 20 centimètres. On a aussi e'tabli de grands réservoirs situe's à 40 mètres au-dessus du sol, et contenant une solution de sublime' au millième qui peut être lancée dans le navire avec une pompe. A la partie inférieure du réservoir, sont placés trois forts robinets en fer galvanisé, à chacun desquels est vissé un gros tuyau dont l'extrémité repose sur le quai et qu'on peut rallonger par des annexes, afin de pouvoir atteindre toutes les parties des plus grands navires. A l'extrémité de chacun de ces tuyaux est disposé un appareil pulvérisateur muni d'un robinet d'arrêt. On fait pénétrer trois tuyaux dans le navire, l'un à l'avant, l'autre au milieu, le troisième à l'arrière. On répand ainsi de 7000 à i3ooo litres de solution, selon la grandeur du navire. L'opération dure d'une demi-heure à deux heures, selon les circonstances.
En Amérique, on envoie, avec de puissants ventilateurs, des vapeurs d'acide sulfureux dans toutes les parties de la cale et desappar-
tements, à l'aide de tuyaux en tôle galvaninisée et enveloppée d'amiante.
Cette dernière pratique nous paraît absolument inutile pour les appartements qui ont déjà été désinfectés avec la solution de sublimé. Elle prolonge inutilement l'arrêt du navire et dégage une odeur âcre dont il est très difficile de se débarrasser. On pourrait seulement envoyer ces vapeurs dans la cale contenant la cargaison, refermer cette cale soigneusement, et vingt heures après, quand le navire a repris la mer, l'aérer par l'extérieur du navire.
Voici comment nous comprenons le mode de désinfection applicable aux navires ayant e* au cours de la traversée des morts ou des malades atteints de choléra. A l'arrivée du navire, devant la station de désinfection, les malades sont transbordés à l'hôpital, les suspects sont placés dans des chambres d'observation. Les passagers et les marins valides se transportent avec leurs effets et leur bagage
volant dans une salle divisée en de très nombreux compartiments munis d'une baignoire; chacun d'eux prendra un bain et une lotion avec de l'eau boriquee. Pendant ce temps, les vêtements et les bagages sont désinfecte's en une demi-heure dans une e'tuve à vapeur d'eau. Ensuite, tout ce monde se repose dans une salle d'attente-réfectoire, divisée en plusieurs classes ; il est interdit d'entrer dans cette salle sans avoir subi la désinfection. Pendant ce temps, les agents sanitaires opèrentla désinfection du navire à l'aide despulvérisations de sublimé au millième.
Il faudra largement arroser les parquets avec le sublimé. C'est dans l'interstice des planches que se confinent les microbes. C'est dans ces rainures que M. Chantemesse, à l'hôpital, a trouvé le bacille du tétanos; que M. Tryde, dans une caserne de Copenhague, et M. Chour, dans une caserne de Zitomir (Russie), ont trouvé le microbe de la fièvre typhoïde ; que M. Babes, à Bûcha-
,5o LE CHOLERA.
rest, a trouvé le bacille-virgule du choléra.
Comme le sublimé ne détruit pas les crasses, la poussière formant laque sur les parois, les planchers et les meubles; comme les microbes peuvent être englobés dans ces laques et ne pas être atteints par la solution de sublimé, il sera bon d'ajouter une petite quantité d'acide chlorhydrique à cette solution de sublimé. Cet acide, trop faible pour altérer les peintures et les vernis, dissociera les empâtements. Si on ne veut pas ajouter d'acide, on pourrait, avant d'injecter la solution de sublimé, lancer de l'eau de savon, qui a les mêmes propriétés. On a objecté aussi que le sublimé altère les dorures-, mais les navires à pèlerins, qui sont visés ici, ne devront pas
en contenir.
On pourra nettoyer les chambres luxueuses avec de la mie de pain. M. Esmarch a démontré que les meubles, glaces, objets d'art, boiseries, frottés avec un gros morceau de pain, sont purgés de tout microbe; on se sert
de la croûte comme du dos d'une brosse et on frotte avec la mie; les fragments de pain qui ont servi sont brûlés. Par cette désinfection mécanique, on incorpore avec la mie de pain toutes les crasses et poussières au milieu desquelles sont fixés les microbes. Ce procédé est prescrit par le règlement de la désinfection à Berlin , en date du 7 février 1887.
La désinfection efficace d'un navire contaminé, de ses passagers et de sa cargaison ne durera pas plus de quelques heures. Nous pensons qu'avec un personnel très exercé et expéditif, elle pourra être terminée en cinq ou six heures. La rapidité de l'opération dépendra de l'habileté des agents sanitaires et de la bonne installation des stations.
Les taxes sanitaires actuelles seront suffisantes pour payer ces frais. Nous croyons qu'il ne sera pas nécessaire de les augmenter, car à El-Tor, on perçoit i5 francs par personne pour droit de séjour au lazaret, et, pen-
dant vingt jours, chaque pèlerin doit se nourrir à ses frais.
Or, il est certain que la désinfection d'un navire ne coûterait pas 1 5 francs par personne, car, à Trieste, la désinfection complète des logements et de leur contenu coûte de 5 à 1 5 francs, et à Gœttingue, de 6 à 20 francs. Or chaque logement renferme une famille entière. En outre, il est beaucoup plus facile de désinfecter un navire qu'une série de logements éloignés les uns des autres.
Si on veut bien adopter nos propositions, on supprimera ces odieuses quarantaines d'observation. Les navires les plus malpropres, les plus dangereux, les plus contaminés, seront nettoyés et rendus inoffensifs en quelques heures. Si les déclarations des capitaines sont sincères, il n'y aura plus de navires suspects; il n'y aura que deux catégories de bateaux : les contaminés et les non contaminés. Voilà ce que nous proposons pour la mer Rouge. Si par hasard, entre le
canal de Suez et l'Europe, un cas de choléra se déclare à bord, le port d'arrive'e devra désinfecter le navire, et chaque nation opérera la désinfection comme elle l'entendra, à l'entrée du navire dans le port d'arrivée on devra, comme ceia se pratique en Angleterre, prendre l'adresse de tous les débarquants et les faire examiner par un médecin quatre ou cinq jours après leur débarquement.
D'après les renseignements que nous avons pu recueillir, les Compagnies françaises et anglaises ne se soucient pas d'être obligées d'opérer elles-mêmes la désinfection. Elles disent avec raison qu'il est impossible d'avoir sur chaque navire un personnel sachant manier sans danger ni inconvénients les désinfectants liquides et gazeux; ils craignent que des mains inexpérimentées ne provoquent des accidents de personnes, des incendies, des détériorations, et elles affirment que, dans ce cas, les Compagnies d'assurances ne voudront pas les indemniser. Elles préfèrent beaucoup
que, dans un certain nombre de ports, des Compagnies spéciales, des stations sanitaires internationales, nationales ou municipales, se chargent de les désinfecter.
Cest surtout dans la mer Rouge et à l'entrée du canal de Suez qu'il faut installer des stations de désinfection largement outillées.
Au dernier des congrès d'hygiène de Londres, le docteur Stekoulis, médecin sanitaire à Constantinople, a posé le premier jalon de cette grande œuvre d'assainissement. Il a prié le gouvernement britannique de demander à la Turquie de réorganiser les lazarets turcs et spécialement celui de Camaran, qui est situé cà l'entrée de la mer Rouge, et a pour mission de garantir la Mecque cà l'arrivée des bateaux, l'Égypte et l'Europe à leur départ. Ce lazaret est fort mal installé et ne possède aucun moyen de désinfection sérieuse.
Les mêmes principes doivent servir de bases cà la désinfection opérée aux frontières de
terre et aux frontières de mer. Ils ont déjà eu un très heureux commencement d'exécution en 1890 sur notre frontière franco-espagnole, sous la direction de M. Proust, inspecteur général des services sanitaires. L'entrée des légumes et des fruits récoltés en Espagne était interdite. Tous les colis et bagages étaient examinés, et le linge sale était désinfecté dans des étuves à vapeur qui détruisent tous les germes microbiens. Les voyageurs, arrivant par les routes de terre ou les chemins de fer, étaient inspectés dans les postes sanitaires, installés par MM. Charrin et Netter, médecins des hôpitaux de Paris. Chaque poste contenait une salle où on retenait les malades et une autre où on observait les suspects. Enfin, chaque voyageur passant d'Espagne en France, après avoir reçu un passeport sanitaire, devait indiquer sa prochaine résidence. Le maire de la localité française était averti et le voyageur devait être examiné par un médecin délégué par le maire. De cette
i56 LE CHOLÉRA.
façon, si un Espagnol avait été pris de choléra à son arrivée en France, on aurait pu l'isoler immédiatement, et on aurait évité la formation d'un foyer cholérique autour de lui. Il est certain que, bien souvent, des gens en apparence bien portants, sont plus dangereux que des malades parce qu'ils sont des agents inconscients de propagation du fléau.
Ces înesures sanitaires sont très rationnelles; elles ne gênent pas sérieusement la circulation et ne sont pas assez inquisitoriales pour entraver la liberté individuelle. Aussi nos hygiénistes officiels ont-il sagement agi en les empruntant à la loi anglaise depuis quelques années. Elles sont suffisamment tutélaires, et rassurent autant la population que ces odieuses quarantaines, faites encore le fusil à la main, en Espagne, au début de Tépidémie de 1890. Le choléra craint bien plus les étuves que les fusils. Comme le dit si bien M. le professeur Duclaux, dans les Annales de l'Institut Pasteur, « l'idéal de
l'hygiène ne doit pas être d'encadrer chaque citoyen entre deux gendarmes, mais de lui apprendre à marcher seul au milieu des pièges de la vie ».
Mais il ne faut pas oublier que toutes ces mesures seront peu utiles si les municipalités n'assainissent pas les ports, les villes et les villages en détruisant les logements insalubres, en installant de bons systèmes d'égout, en n'accumulant pas les matières fe'cales humaines dans les champs ou dans les rivières, et en donnant à boire de l'eau de source.