CHAPITRE II
Le bacille du choléra. — Inoculation de ses cultures aux animaux. — Atténuation du virus cholérique et essais de vaccination. — Bacille du choléra des oiseaux. — L'étude du bacille nous éclaire sur le mode de propagation du choléra et sur les moyens de s'en préserver.
Le choléra est une maladie infectieuse due à la pullulation d'un microbe qui répand dans l'organisme des poisons violents. Ce microbe a été découvert en 1 883 dans Tlnde et en Egypte par le célèbre bactériologiste de Berlin, Koch. Il l'a trouvé sur les parois de Tintestin des cholériques morts à la suite
d'une atteinte rapidement fatale, ou dans les selles riziformes qui constituent souvent une culture pure de ce bacille. Sa forme est celle d'une virgule. C'est un bâtonnet incurve',
Bacille du choléra avec ses cils mobiles, d'après une préparation faite par M. le professeur Straus.
très mobile. On le distingue facilement des autres bacilles-virgules, parce qu'à l'une de ses extrémités il possède un long appendice très fin et très mobile, auquel Lœffler, de Greifswald, a donné le nom de cil. Ces cils,
si importants et si curieux à observer, peuvent être facilement montrés par une technique très simple, récemment imaginée par le professeur Straus. On place sur une petite lamelle de verre une goutte d'une culture de bacilles cholériques dans du bouillon, et une goutte de la solution de fuchsine pheniquée de Ziehl. On étale ce mélange, et l'on place la lamelle sur une lame de verre. L'examen rapide de cette préparation au microscope est saisissant et Ton voit au milieu du liquide les petits bacilles flanqués de leur long cil, ou plutôt de leur longue queue, mince et flexible, qui s'infléchit et se tortille comme un ver. Cette figure ressemble beaucoup à celle d'un minuscule spermatozoïde.
On a prétendu qu'il existe plusieurs espèces de bacilles-virgules ; que celui de Calcutta n'est pas le même que celui de Sa'igon ou de Paris. Ce n'est pas exact, car dans toute épidémie de choléra importé ou autochtone, on trouve dans l'intestin ou les matières fécales
de l'immense majorité des malades, le bacille décrit par Koch. Il est vrai que dans quelques cas on ne le trouve pas, et qu'on trouve au contraire un bacille qui pullule souvent dans l'intestin normal; le bacillus coli communis. On dit alors qu'il ne s'agit pas du choléra indien, mais du choléra nostras. C'est possible, mais il ne faut pas oublier que dans un assez grand nombre de cas légers ou à marche lentement fatale, on ne trouve pas de bacilles de Koch parce qu'il y en a fort peu.
Koch a vu que la moindre trace d'acide tue le bacille du choléra. D'où l'on peut conclure qu'il suffit d'aciduler l'eau de boisson avec un peu d'acide citrique ou d'acide chlorhydrique, de faire même une limonade au citron pour éviter l'infection par l'eau. De ce fait, on peut ainsi conclure que l'on ne peut pas gagner le choléra par la voie alimentaire, si l'estomac est normalement acidifié par le suc gastrique. Aussi voit-on souvent le choléra attaquer les gens qui ont des mauvaises digestions à Ja
LE CHOJLÉRA.
2Cj
suite d'excès alimentaires ou d'une alimentation défectueuse.
M. le Dr de Christmas vient tout récemment de rechercher à l'Institut Pasteur quel degré d'acidité il faut donner à l'eau pour la rendre inoffensive, en y tuant les germes du choléra et de la fièvre typhoïde, et il a bien voulu me donner le résultat de ses expériences encore inédites. Il a vu que dans l'eau de la canalisation de Paris, additionnée de 6 décigrammes d'acide citrique par litre, les bacilles du choléra meurent en un quart d'heure. Le microbe de la fièvre typhoïde demande une dose de 9 décigrammes par litre pour être tué. On est donc sûr d'obtenir une eau absolument inoffensive en ajoutant 1 gramme d'acide citrique par litre. La boisson ainsi constituée est fort agréable et supporte. trÊs bien le vin. Comme l'acide citrique vaut 3 francs le kilo, la dépense ne revient qu'à 3o centimes pour 100 litres d'eau, ce qui est absolument insignifiant. Aussi nous ne
saurions trop recommander l'usage de l'eau acidulée en temps d'épidémie cholérique.
Koch a pu inoculer le choléra à des cochons d'Inde en introduisant des cultures de bacilles cholériques dans leur estomac au moyen d'une sonde œsophagienne. Les animaux avaient auparavant reçu dans l'estomac, par le même procédé, une solution alcaline pour neutraliser leur suc gastrique. En outre, Koch leur injectait dans le péritoine une certaine quantité de teinture d'opium, pour supprimer les mouvements péristaltiques de l'intestin.
Doyen, de Reims, a vu qu'en introduisant, dans l'estomac, de l'alcool, on peut se dispenser de la solution alcaline et de la teinture d'opium. Ces expériences montrent l'importance du bon fonctionnement de l'appareil digestif dans la défense contre le choléra.
M. Gamaléia a vu que l'absorption de la papaïne, de la pancréatine, du nitrate de soude, permet aussi aux lapins d'être infectés
par le choléra. Cet expérimentateur a pu donner le choléra au chien en lui inoculant dans les veines une culture de bacilles-virgules. Chez cet animal la maladie est absolument identique à celle de l'homme.
Pfeiffer a vu que lorsqu'on injecte une culture de bacilles cholériques dans le péritoine, ou dans la plèvre d'un animal, il meurt avec un fort épanchement de sérosité dans ces cavités. On peut même exalter le virus du choléra en inoculant le liquide péritonéal ou pleural à d'autres animaux. M. Gamaléia et M. Haffkine ont montré que ces cultures, dont la force meurtrière est considérablement accrue, peuvent tuer les animaux si on les injecte dans les muscles. En injection sous-cutanée, elles ne provoquent qu'une mortification locale des tissus.
M. Gamaléia a reproduit chez les animaux tous les symptômes du choléra avec des cultures chauffées pendant plusieurs jours à 6o°, température qui fait périr les bacilles. En
injectant dans les veines des lapins 5 à 1 5 centimètres cubes d'une culture ainsi chauffée, une heure après l'injection, il a vu les animaux avoir la diarrhée, l'abattement, la soif, l'inappétence, la suppression des urines caractéristiques du choléra. Les sujets meurent le plus souvent; à leur autopsie on trouve les lésions intestinales également caractéristiques du choléra. On voit donc que l'on peut gagner cette maladie par l'intermédiaire des bacilles morts, dont les cadavres contiennent le poison mortel de cette affection.
M. Gamaléia a aussi vu que la filtration des cultures cholériques sur le filtre Chamberland les rend presque inoffensives. En injectant 10 à 20 centimètres cubes de ce liquide filtré dans les veines des lapins, il ne pouvait constater chez eux qu'une diarrhée sans importance, puisque les animaux se rétablissaient très vite et restaient ensuite en bonne santé.
M. Gamaléia a encore constaté que les cultures cholériques chauffées pendant quelques minutes à la température de l'ébullition de l'eau, et injectées dans les veines des lapins, ne procurent à ces animaux qu'un abattement passager. Mais elles deviennent très toxiques si on les chauffe à 1 20% parce que cette extrême chaleur dissout le corps des bacilles qui renferme un poison mortel. Ces expériences fort intéressantes montrent que, pour débarrasser l'eau de boisson du poison cholérique, il faut ou Faciduler ou la filtrer sur un filtre de porcelaine ou d'amiante, ou bien la faire bouillir pendant quelques minutes. Il est inutile et même dangereux de boire de l'eau suspecte portée à 1200 dans un stérilisateur mécanique.
Un certain nombre d'expérimentateurs ont essayé de vacciner contre le choléra. M. Ferran, de Barcelone, a le premier, en i885, vacciné des êtres humains contre le choléra avec des cultures de bacilles chauf-
fées. Mais ses procédés n'ont généralement pas semblé être très corrects. En 1888, M. Gamaléia a fait quelques essais intéressants sur la vaccination du choléra, en injectant aux animaux des traces d'une culture cholérique chauffée à 1200. Il avait pu ainsi conférer l'immunité à quelques cobayes. Tout récemment M. Haffkine, à l'Institut Pasteur, est arrivé à atténuer le virus cholérique en le cultivant à 3g0 dans une atmosphère constamment aérée et en le réensemençant tous les deux jours dans un nouveau bouillon nutritif. Si l'on inocule ce virus atténué à des lapins, à des cobayes, à des pigeons, ces animaux résistent à l'inoculation du virus cholérique le plus fort, provenant des malades de l'Inde, de la Cochinchine et de Paris. Ces animaux résistent au choléra, même si on leur fait absorber le virus par l'estomac, après avoir préalablement injecté de l'opium dans leur péritoine, selon la méthode de Koch. Ces expériences sont extrêmement encoura-
géantes; et il faut souhaiter que les expérimentateurs de l'Europe entière puissent les répéter. Il sera peut-être alors possible de les appliquer à l'homme. M. Haffkine vient du reste d'inoculer son vaccin à lui-même et à trois autres personnes qui n'ont éprouvé qu'un malaise passager. Tardivement l'injection a produit du gonflement et de la douleur qui ont disparu en quelques jours. Le 7e jour qui a suivi l'inoculation vaccinale, M. Haôkine et un de ses confrères russes ont reçu l'inoculation du choléra le plus virulent et ils n'ont éprouvé aucun accident.
Tout récemment aussi , trois élèves de Koch : MM. Brieger, Kitasato et Wassermann ont essayé un nouveau moyen de vaccination. Ils ont cultivé des bacilles cholériques dans de l'extrait d'une glande appelée thymus. Des cochons d'Inde reçurent dans l'estomac ou dans le péritoine i centimètre cube de ce liquide chaque jour pendant quatre jours, et, vingt-quatre heures après, les trois
quarts des animaux avaient acquis l'immunité contre le choléra-, cette résistance au poison cholérique dure environ deux mois. La macération du thymus, glande riche en éléments cellulaires jeunes, détruit la virulence du poison cholérique; elle semble donc contenir un antidote de cette matière toxique, un contrepoison qui neutralise les effets de la substance morbide contenue dans le corps des bacilles-virgules. Ces auteurs ont aussi vacciné des cobayes en leur inoculant 2 centimètres cubes d'une culture de bacilles cholériques dans du bouillon, chauffée à 65° pendant i5 minutes. Ce sont des expériences intéressantes et qui méritent d'être poursuivies. Il importe surtout de savoir si par ces injections on peut guérir le choléra à son début, c'est-à-dire produire l'immunité après l'infection. Car les méthodes curatives spécifiques sont bien plus pratiques que les méthodes vaccinales préventives.
M. Gamaléia a trouvé, chez des oiseaux du
marché d'Odessa, un microbe, appelé vibrion avicide, qui a presque exactement la forme et les propriétés du bacille-virgule de Koch ; les pigeons, les poules et les poulets étaient très fréquemment envahis par le microbe qui provoquait chez eux le refroidissement du corps et une diarrhée mortelle. Mais le choléra des oiseaux n'est pas absolument semblable au choléra humain, car le premier est directement transmissible par l'alimentation au cobaye, tandis que le second ne peut attaquer cet animal par cette voie, que si on Fa préalablement préparé, en neutralisant son suc gastrique et en paralysant son intestin par l'opium. Ce microbe est chez tous les animaux absorbable par les voies aériennes; de sorte que la maladie est plus souvent gagnée par la respiration que par l'alimentation. Du reste, on admet maintenant que presque tous les microbes peuvent envahir l'organisme en passant par le poumon. Le microbe cholérique indien ne fait probablement pas exception à cette règle;
aussi peut-on gagner le choléra asiatique ou parisien en aspirant des poussières d'un sol infecté par des bacilles-virgules.
M. Bruhl a vacciné les lapins contre le microbe du choléra des oiseaux, en injectant dans leurs veines 2 à 10 centimètres cubes d'une culture de ce bacille stérilisée par la chaleur. Le sérum du sang de ces animaux vaccinés possède lui-même une propriété vaccinale.