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CHAPITRE IV

Contagion directe du choléra par promiscuité et contact des cholériques. — Nécessité des hôpitaux spéciaux. — Contagion indirecte par l'eau et par l'air; mais toujours par l'intermédiaire du sol.

La contagion directe du choléra, par le contact des linges souille's par les matières fécales des cholériques, a été admise depuis bien longtemps. L'usage des mêmes cabinets d'aisances qu'un cholérique est aussi une source très fréquente de propagation de la maladie, dans les milieux malpropres. C'est certainement par le contact direct que se développent

les épidémies intérieures dans les familles et surtout dans les hôpitaux. Ces épidémies d'hôpitaux sont fréquentes; nous en citerons une seule : Pendant l'épidémie de 1 865, M. Proust a pu suivre la maladie de lit en lit, à l'hôpital de la Charité. Un cholérique entre dans la salle Saint-Charles, au n° 5. Le soir, il est transporté dans la salle des cholériques; le lendemain de son départ, son voisin de lit, n° 6, était pris de choléra. Il fut transporté dans la salle où les cholériques étaient isolés; le surlendemain, le n° 7 était atteint, évacué, et ainsi de suite jusqu'au n° 1 6.

En 1873, à Paris, on a constaté dans les hôpitaux un grand nombre de cas intérieurs, plus de 60 en i5 jours. Pendant l'épidémie actuelle, on a vu que les cholériques venus de la banlieue dans les hôpitaux de Paris, avaient contngionné des malades couchés dans les mêmes salles qu'eux.

Ces faits démontrent que les cholériques doivent être soignés dans les hôpitaux spé-

ciaux. En outre, dans chacun de ces hôpitaux, il importe d'installer un pavillon d'observation dans lequel seront envoyés tous les malades atteints de diarrhée grave, tous les cas douteux ; si leur état devient franchement cholérique, on les placera dans les salles spéciales; sinon, dans cette salle d'observation, ils guériront sans avoir aucune chance de gagner le choléra. Mais il faut bien savoir que dans les salles d'observation, et dans les salles de cholériques, on devra prendre les mesures de désinfection les plus sévères. Tous les linges et effets devront être stérilisés dans une étuve à vapeur d'eau ; les vases et ustensiles seront placés dans des récipients contenant de l'eau, et l'on fera bouillir le tout pendant quelques minutes. Les instruments en porcelaine et en verre pourront être lavés avec de l'eau froide additionnée d'acide sulfurique dans la proportion de 5 grammes par litre. Sur les matières fécales, on jettera une cuillerée à soupe d'acide sulfurique du commerce.

Si on ne prend pas toutes ces pre'cautions, les hôpitaux d'isolement deviennent des foyers d'infection et de propagation du choléra.

Lorsqu'on ne peut pas avoir un hôpital spécial pour les cholériques, il faut non seulement exécuter ponctuellement les prescriptions que nous venons d'indiquer, mais il importe aussi de soutenir les forces des convalescents qui sont encore à l'hôpital général; leur alimentation doit être abondante et choisie. En hiver, ils devront être chaudement vêtus pendant le jour et bien couverts pendant la nuit; car l'extension rapide du choléra dans les hôpitaux est due surtout aux conditions d'épuisement dans lesquelles se trouvent les malades affaiblis par des affections aiguës ou chroniques.

Pettenkofer nie la contagion directe du choléra, parce que les médecins et les gardesmalades ne sont pas atteints spécialement par lui. Ce fait est dû à la propreté des per-

sonnes qui, par leur métier, sont en rapport constant avec les malades.

La contagion par l'eau est certaine. L'eau peut être souillée primitivement par les habitants des bateaux qui sillonnent un fleuve. Mais elle est plus souvent souillée par les égouts d'une ville qui verse des matières fécales à la rivière; plus souvent encore, elle est contaminée par les eaux de pluie qui entraînent des germes cholériques déposés sur le sol à l'aide des matières fécales depuis un temps plus ou moins long. C'est donc toujours aux matières de vidange qu'il faut s'attaquer, ce sont elles qui sont l'agent de propagation du choléra. Cette vérité n'est, du reste, pas neuve, elle a été formulée et défendue par le docteur Charles Pellarin, en [849; elle a été adoptée en 1854 par Pettenkofcr.

Le bacille du choléra vit très bien dans l'eau. Meade Bolton a pu le conserver vivant dans l'eau pendant 7 mois, et son expérience

a été vérifiée à l'office sanitaire de Berlin, par Wolffhugel et Riedel.

Le bacille du choléra a été trouvé par Koch dans un réservoir de Calcutta, dont l'eau servait à l'alimentation d'un groupe d'Hindous qui fut atteint du choléra. Nicati et Riestsch ont trouvé le même microbe dans Teau du port de Marseille.

En présence de ces faits, peut-on dire que l'eau est Tunique véhicule du choléra? C'est l'opinion de plusieurs savants éminents, et entre autres de M. Koch, qui défend la Trinkewasser Théorie généralement adoptée en Angleterre et en France. D'après cette théorie, le choléra ne se propagerait pas par les poussières de l'air, mais uniquement par l'eau de boisson. Depuis longtemps on avait vu, en Angleterre, des quartiers entiers, alimentés par une source ou une rivière, être atteints du choléra, tandis que d'autres quartiers alimentés par d'autres sources étaient indemnes. En France, des observations analogues fu-

rent faites pour les quartiers qui recevaient de l'eau du canal de l'Ourcq, par MM. Brouardel, Marey et Durand-Claye. En 1870, le docteur Macnamara vit dans l'Inde une eau, souillée par mégarde de selles cholériques, donner le chole'ra à 5 personnes, sur 19 qui l'avaient bue. Enfin, pendant ces dernières années, de nombreux expérimentateurs, en France et en Allemagne, ont constate' que des germes cholériques vigoureux peuvent vivre pendant plus d'une année dans les eaux potables (Hochstetter, Pfeiffer, Straus et Dubarry), surtout entre i5 et 20% ce qui explique l'intensité des épidémies pendant les saisons chaudes ou tempérées, et ce qui démontre aussi le danger de remplir les réservoirs des maisons avec de l'eau contaminée.

Mais il faut aussi admettre la contagion par le sol et par l'air. En effet, on sait aujourd'hui que le sol est un milieu favorable à l'évolution de nombreux germes morbides. Nous croyons que la terre est le grand réceptacle

où les microbes des maladies contagieuses viennent tour à tour atténuer ou exalter leur virulence. M. Pasteur a découvert des germes du charbon dans la terre d'une fosse où un animal avait été enfoui douze ans auparavant. MM. Grancher et Deschamps ont trouvé le bacille de la fièvre typhoïde sur une terre qui le contenait depuis cinq mois et demi. En outre, dans le sol, on rencontre le microbe de la septicémie, celui du tétanos et celui qui produit les abcès. Depuis 1854, M. le professeur Pettenkofer, de Munich, soutient que le sol est un milieu éminemment favorable au germe cholérique. Cette assertion, qui n'était alors fondée que sur des hypothèses hasardées, vient d'être vérifiée par MM. C. Fraenkel et de Giaxa qui ont vu le microbe-virgule vivre et se reproduire dans les couches superficielles du sol. MM.'Schotellius et Gruber ont montré qu'il prospère au milieu des autres microbes du sol, qu'il triomphe d'eux facilement dans la lutte pour

l'existence. On pouvait se demander comment ce microbe, habitue' à une nourriture si substantielle dans l'intestin humain, pouvait se contenter des faibles matières nutritives du sol. Mais MM. Wood et Halschewnikoff ont fait remarquer avec raison qu'un microbe, habitué à vivre à l'abri de l'air, a de plus faibles exigences d'alimentation quand il vit à l'air.

M. Hueppe a démontré que le microbe du choléra, sortant du sol, est beaucoup plus vigoureux que le même microbe sortant du corps humain; qu'il résiste beaucoup mieux à la sécheresse, à la putréfaction, à la concurrence de microbes voisins, aux acides; que, en outre, il peut passer dans le sol par des alternatives d'humidité et de sécheresse. Grâce à ces ingénieuses recherches, M. Hueppe a rajeuni la vieille théorie de Pettenkofer. D'après lui, le germe du choléra est à peu près inoffensif à la sortie du corps humain, et les déjections seront facilement désinfec-

tées. Le microbe-virgule a besoin de vivre dans le sol pour reprendre sa virulence, pour arriver à cette maturité nécessaire à la détermination d'une explosion épidémique.. Cette explosion aura lieu quand la nappe d'eau souterraine sera abaissée, quand la surface du sol contaminé sera sèche. A ce moment, le microbe du choléra pourra supporter la dessiccation, sera entraîné avec les poussières du sol dans l'air, absorbé par la salive et porté dans l'estomac, où l'acide du suc gastrique sera impuissant à le détruire. Enfin, les épidémies cholériques ne cesseront que lorsque le sol trop humide ou trop sec sera devenu un milieu défavorable à la culture du bacille-virgule.

C'est là la Grundivasser Théorie, la théorie de la propagation du choléra par les poussières d'un sol plus ou moins humide. Cette hypothèse peut parfaitement être expliquée par les recherches scientifiques modernes. En effet, des expériences fort intéressantes

de Soyka, professeur d'hygiène à Prague, ont démontré que les microbes contenus dans la profondeur du sol, après y avoir été entraînés par les eaux, remontent rapidement à la surface par capillarité, quand les couches superficielles sont plus riches que les couches profondes. En outre, M. Duclaux, professeur de chimie biologique à la Sorbonne, explique, d'une façon fort ingénieuse, la manière employée par la nature pour faire remonter de la profondeur à la surface du sol les microbes aérobies, ceux qui ont besoin d'air pour vivre. Les microbes du sol transformant la matière organique en éléments plus simples, parmi lesquels existe toujours de Tacide carbonique, les couches du sol se saturent de ce gaz. Les couches superficielles le perdent facilement par diffusion; mais, si les matières organiques sont très nombreuses dans la profondeur, l'acide carbonique saturera les couches profondes; les microbes aérobies ne pourront plus y vivre et remonteront fatalement à la

surface. Sans compter l'action des vers de terre qui transportent presque tous les microbes à travers leur canal intestinal sans en être incommodés, voilà les deux principaux mécanismes qui rempliront toujours la surface du sol de microbes pathogènes, presque tous aérobies, c'.est-à-dire avides d'oxygène. La culture n'apportera aucune modification à cette répartition des microbes dans les couches superficielles, comme l'a démontré M. Fraenkel, de Berlin.

Ces microbes pathogènes répandus à la surface du sol peuvent pénétrer dans l'économie humaine par la voie alimentaire, si l'on mange des légumes non cuits, comme des radis, des salades qui ont baigné dans les eaux d'irrigation ou les fumiers; ou bien par la voie respiratoire lorsque le vent entraîne des poussières solides ou des gouttelettes d'eau. C'est surtout par la pulvérisation de l'eau contenant des germes morbides que la contagion se produit; la tuberculose est un des exemples

frappants de ce mode de propagation; on a constaté le même fait pour plusieurs maladies qui affectent les animaux.

De ces deux hypothèses, la Trinkewasser Théorie et la Grundivasser Théorie, laquelle doit-on adopter? Je n'hésite pas à répondre : les deux. En effet, la propagation du choléra se fait certainement par l'eau de boisson; mais l'eau ne peut pas toujours être incriminée, et on prend quelquefois le choléra en absorbant des germes par la bouche ou le nez. En outre, l'eau de boisson ne contient des germes cholériques actifs et résistants que lorsqu'elle les a puisés dans le sol par l'intermédiaire des pluies. Aussi, s'inspirant de ces deux théories, doit-on se garder de souiller le sol aussi bien que l'eau. Pour arrêter la propagation du choléra, il importe de ne répandre sur le sol ou dans les cours d'eau que des déjections cholériques désinfectées parla chaleur ou un antiseptique chimique. Il ne faudra jamais laver les linges dans les rivières,

ils devront être plongés dans l'eau bouillante. Les linges ayant servi aux chole'riques sont très dangereux; ils renferment, comme le sol, des microbes-virgules ayant vécu à l'air, dans un milieu humide, puis sec. Ces bacilles sont très résistants et infectent bien plus souvent les blanchisseuses que ceux du corps humain n'infectent les infirmiers ou les vidangeurs.

Il est fort probable que l'épidémie espagnole de 1890 est due à la souillure du sol de Puebla-de-Rugat. Ce village, situé dans la province de Valence, est fort éloigné de la mer. Le choléra y est apparu en mai 1890. On a raconté que des terres, remuées dans la partie du cimetière de ce village, où avaient été enterrés les cholériques de 1 885, avaient été déposées dans les rues pour faire une chaussée nouvelle. Cette explication nous paraît être acceptable. Autrefois, on pensait que le choléra indien devait toujours venir de l'Inde; on croyait que le germe de ce fléau

périssait en Europe, qu'il trouvait seulement dans les marais du Gange un milieu favorable à sa vie, à sa reproduction incessante. Des e'tudes anciennes, contrôlées par des travaux récents sur la vie des microbes-virgules, doivent nous faire admettre que, dans certaines conditions, l'agent cholérique peut végéter sourdement dans le sol et se répandre tout à coup dans les organismes humains sous forme épidémique.

On pensait autrefois que l'être humain, que le corps de l'homme était le seul milieu favorable à l'évolution des germes des maladies contagieuses, et que ces germes passaient d'un homme à un autre par l'intermédiaire de l'air. On sait aujourd'hui que le sol est le grand fournisseur de germes, qu'il livre tantôt à l'air, tantôt à l'eau.

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