PREMIERE PARTIE
HORS DE FRANCE
L’on connaît le mot de Burdon Sanderson : « Toute épidémie de choléra qui atteint l’Europe a son point de départ dans la hutte de quelque Hindou, sur les bords du Gange (Every épidémie which reaches Europe has its starting point in the home of some Hindu on the bank ofthe Gang es). »
Aussi des rivages de la Bretagne comme des mosquées de la Mecque, comme de tout lieu où sévit une épidémie de choléra asiatique, une voix a le droit de s’élever et de dire aux possesseurs du sol indien : « Le malheur dont je suis victime a sa cause originelle chez vous ; avez-vous fait tout ce qui dépendait de vous pour l’éviter? »
La question ici s’élargit ; elle devient internationale.
Le choléra n’a sur la surface de la terre qu’un berceau connu. Les peuples devaient donc nécessairement chercher à s’entendre pour lutter contre l’ennemi commun. Les conférences sanitaires internationales de Constantinople en 1866, de Vienne en 187/1, de Washington en 1881, de Rome en i885, ont eu pour objet les moyens de conduire cette lutte.
La question européenne du choléra, c’est actuellement la défense de l’isthme de Suez. Cette question serait depuis longtemps résolue au grand bénéfice de l’Europe, n’étaient les résistances de l’Angleterre. Ce qui va suivre sera la démonstration de ces deux propositions.
Le berceau du choléra est situé dans les Indes anglaises 1 et
* « Le choléra asiatique, celui qui, à diverses reprises, a parcouru le monde, a son origine dans l’Inde, où il a pris naissance et où il existe en permanence à l'état endémique. » Conclusion adoptée à l’unanimité par la conférence sanitaire de Constantinople dans sa séance du 9 juin 1866.
« Le choléra asiatique, susceptible de s’étendre (épidémique), se développe spontanément dans l’Inde, et c’est toujours du dehors qu’il arrive quand il éclate dans d’autres
spécialement dans la présidence du Bengale1. Quand le fléau pénètre en Europe, il arrive tantôt par voie de terre, tantôt avec les navires qui partent des Indes.
L’Europe peut-elle se défendre contre lui quand il prend la voie de terre ? L’expérience ne donne à cet égard que fort peu d’espôir.
Par la voie de terre, le choléra sort de l’Inde par les provinces du nord-ouest ; de là, il envahit l’Afghanistan, puis la Perse, par Hérat et Mesched. Cette dernière ville, très importante par ses relations commerciales et parce quelle est le rendez-vous d’un grand pèlerinage, devient par cela mèmè, dès qu’elle est atteinte, un foyer d’infection considérable d’où la maladie rayonne de divers côtés. C’est de Mesched qu’à diverses reprises le choléra s’est propagé dans la Boukarie, et que de là, traversant les steppes de la Tartarie, à l’est de la mer Caspienne et du lac d’Aral, il est parvenu en 1829 jusqu’à Orenbourg. De Mesched, le rayonnement principal se fait, en raison des communications nombreuses, vers l’ouest, et la maladie ne tarde pas à gagner, par Asterabad, le littoral de la mer Caspienne et ensuite Téhéran. Ce que nous savons des épidémies de choléra en Perse nous montre que cette capitale devient à son tour un centre d’où la maladie, marchant dans plusieurs directions, tend à se généraliser ; au sud, elle se dirige vers Ispahan; au sud-ouest, par Hamadan et Kirmanschah, elle gagne la Mésopotamie; au nord-ouest, elle suit la route de Tauris, menace le territoire ottoman par Bayazid et les provinces russes transcaucasiennes par Nakliitchevan ; mais la voie qu’elle a suivie de préférence pour pénétrer en Russie est plus au nord, le long du littoral delà mer Caspienne, par Recht, Lenkoran et Bakou. Il semble résulter des communications qui nous ont été faites par M. le D1' Bykow, d’après des documents officiels, que c’est de ces ports que le choléra a été importé par mer à Astrakan, dans les trois épidémies dont cette ville a été le théâtre. Quoi qu’il en soit, c’est par Astrakan que le choléra a pénétré en Europe en i83o, et c’est encore par celte ville, et en même temps des provinces transcaucasiennes par le littoral de la mer Noire, qu’en i847 eut lieu la seconde invasion 3.
Cette marche par voie de terre du choléra est figurée à la planche 26.
A. cette marche peut-on raisonnablement tenter de s’opposer ?
pays. Il ne revêt pas le caractère endémique dans d’autres pays que l’Inde.» Conclusions votées à l’unanimité par la conférence sanitaire internationale de Vienne dans sa séance du 3 juillet 187U.
« Le choléra est produit par un principe infectieux spécifique, tirant son origine de l’Inde. » C’est la première dos thèses delà célèbre conférence sur le choléra faite par le Dr Koch à l’Office sanitaire impérial le 26 juillet 1884 . M. Virchow, qui présidait la séance, a dit après la lecture dace texte : a La discussion de cette thèse me semble superflue, car je crois que tout le monde est d’accord sur ce point » . (Semaine médicale, 11 septembre i884-)
1 « Le territoire où, de l’avis de tous ceux qui se sont acquis de l’autorité dans la question, le choléra existe à l’état endémique est limité au nord par les Himalayas, au sud par le golfe du Bengale, à l’ouest par les provinces du nord et du centre, à l’est par la Chine et la Birmanie du nord. Dans le sud se trouve le delta du Gange et du Brahmapoutre, dans le nord les vallées convergentes de ces deux fleuves. Dans le delta la présence du choléra est constante; dans les vallées supérieures, son endémicité s’atténue pour se perdre au pied des Himalayas. » Edward O. Shakespeare, de Philadelphie. Report on choiera in Europe and India. Washington, 1890, p. 371.
3 Fauves. Conférence sanitaire internationale de Constantinople. Annexe au procèsverbal n° 29, p. 7 .
Planche 26.