ASIE
Marche cia choléra par voie cle terre.
Peut-on espérer que l’on persuadera aux Afghans de défendre Hérat? Au gouvernement persan de défendre Mesched? d’organiser un conseil sanitaire international, indépendant et compétent ? d’interdire ou du moins de réglementer les pèlerinages qui, par terre aussi bien que par mer, sont le véhicule ordinaire du mal 1 ? d’empêcher les Chiites2 de transférer, pour les confier à la terre sacrée où sont les tombeaux des imams, les cadavres de leurs proches, d’ajouter à ces débris humains, portés à dos de chameau, dans des sacs ou des paniers, à travers des espaces immenses, sous un soleil brûlant, les corps des pèlerins tombés en route, si bien qu'approchant enfin de Kerbéla et de Nedjef, la caravane n’est plus, suivant le mot énergique de Fauvel, qu’«un charnier ambulant»3? Peut-on espérer que l’on obtiendra de la Russie qu’elle défende efficacement contre l’importation du choléra sa frontière asiatique terrestre qui a 5.ooo kilomètres d’étendue?
On l’a espéré. A la conférence sanitaire de Contantinople, en 1866, à la suite du rapport minutieux et concluant de Fauvel, on indiqua « les mesures à prendre contre l’importation du choléra de l’Inde en Europe par la voie de terre ». On dit ce qu’il fallait faire en Perse. « Il est de la plus haute importance que l’Europe insiste auprès du gouvernement de S. M. le Schah de Perse pour qu’il établisse, en l’assistant de tous les moyens dont on dispose, sur les frontières de l’est, des barrières efficaces contre l’invasion du choléra »4. Les délégués de la Perse prirent des enga-
1 « Les pèlerinages sont, dans l’Inde, les plus puissantes de toutes les causes qui concourent au développement et à la propagation des épidémies de choléra. » Conclusion adoptée à V Unanimité par la conférence sanitaire internationale de Constantinople dans sa séance du 10 juin 1860.
- Le cinquième de la population persane, qui compte de 7 à 8 millions d’habitants, appartient au mahométisme chiite . Il y a aussi une forte proportion de Chiites parmi les 5o millions de musulmans qui habitent l'Inde.
3 Kerbela et Nedjef deviennent ainsi des foyers d’infection. «Au centre de la ville de Kerbela se trouve le cimetière. Même les maisons servent de tombeaux, et la terre qu’on en retire pour faire place aux morts se débite en gâteaux talismaniques aux pèlerins. L’industrie des habitants consiste à inhumer les cadavres qu’on leur apporte de toutes les régions du monde chiite, même de Bombay, par les bateaux à vapeur anglais. Dans la nécropole immonde, les vivants sont en contact continuel avec les morts. De Kerbela, l’on se rend à Nedjef ou Mesched-Ali, dont la haute mosquée, aux coupoles revêtues d’or, recouvre la nécropole sacrée par excellence, immense crypte divisée en trois étages, où les cadavres sont déposés par ordre do préséance, suivant le prix payé par les héritiers. On comprend de quel danger pour la salubrité publique sont ces charniers. Les recherches des médecins sanitaires ont établi que la peste, lorsqu’elle est importée du Kourdistan, a toujours son foyer d’expansion dans les villes saintes de la Babylonie. A deux kilomètres à l’est do Nedjef, un groupe de masures est ce qui reste de Koufa : les pèlerins évitent de passer dans ce village où Ali fut frappé à mort. Cette horreur des pèlerins pour Koufa explique sa remarquable salubrité en temps d’épidémie. » Elisée Reclus. Nouvelle géographie universelle , t. IX (l’Asie antérieure), pp. 457 et 458.
* Résolution votée par la conférence de Constantinople dans sa séance du 27 août 1866.
gements formels; ils s’offensaient, ils s’irritaient presque que l’on parût douter de leur parole1. On dit encore ce qu’il fallait faire sur la frontière turco-persane et sur la frontière russo-persane. On rechercha même s’il n’y avait pas lieu de s’opposer à une invasion du mal par les steppes de la Tartarie.
En 1869, M. Proust était officiellement chargé d’aller en Russie et en Perse hâter l’exécution des mesures de prophylaxie que la conférence avait recommandées. A Téhéran aussi bien qu’à Tiflis il était l’objet d’un accueil empressé. Il revenait plein de confiance, a J’espère, disait-il dans son rapport au ministre, qu’au printemps prochain le département sanitaire du Caucase sera préparé à combattre le choléra . » En Perse, le gouvernement avait solennellement promis que le comité sanitaire international de Téhéran deviendrait une réalité, que les délégués étrangers y auraient droit de vote. «Je serais heureux, avait dit S. M. leSchahà M. Proust, devoir arriver en Perse dans quelques années une nouvelle mission pour la rendre témoin de l’exécution complète des mesures sanitaires conseillées par vous2. »
Hélas! rien de tout cela ne se fit. A la conférence de Vienne, le délégué de la Perse, M. le Dr Polak, dut se borner à dire « au nom du gouvernement » que l’on n’autoriserait dorénavant l’exhumation des cadavres que trois ans après la mort, promesse qui, croyons-nous, n’a pas été mieux tenue que les autres; qu’il comptait que « la Perse entrerait sous peu dans une voie d’administration sanitaire conforme aux besoins du pays et aux justes réclamations des autres Etats » ; et M. Proust demandait, sans obtenir de réponse, pourquoi le conseil sanitaire de Téhéran n’avait pas été réuni. A la conférence de Rome, la Perse n’avait même plus de représentant, et il ne fut plus question ni de la défense d’Hérat, ni du conseil sanitaire de Téhéran.
Quant à la Russie, ces projets, dont M. Proust en 1869 avait pu ajuste titre annoncer l’achèvement pour le printemps de 1870, ils étaient encore à l’état de projets en 1874. A cette date, le délégué
* « Mirza— Malcom-Khan (délégué de la Perse): A la page 54 du rapport de M. Fauvel, il est dit: «Si la Perse pouvait avec sécurité entretenir un médecin sanitaire à Hé- « rat, nous lui conseillerions de le faire» . 11 n’y a aucun doute que la Perse peut parfaitement l’entretenir, et pour sûr, elle le fera: le doute exprimé dans ce passage ne se justifie donc nullement ». . . . « Mirza-Malcom-Khan se borne à faire observer à M. Millingen que son discours, qui avait pour but principal l’établissement d’un service sanitaire spécial à l’entrée du golle Pi rsique, était tout au moins superflu, vu que les délégués persans ont déjà promis au nom de leur gouvernement de le faire. » Conférence sauitaire de Constantinople. Procès-verbal n* 34, pp. 5, 9 et 10.
1 Recueil des travaux du comité consultatif d'hygiène publique de France, t. IV, pp. 26,27, 3o.
russe à la conférence de Vienne disait que l’on s’en occupait activement: la commission sanitaire de Tiflis avait « résolu de reconstruire à Astrakan et de construire à Bakou des établissements quarantenaires, de créer à Astara un hôpilal permanent, et, pour le cas de danger, un établissement de quarantaine temporaire; d’établir à l'ile Sara un poste d’observation; d’organiser de petits hôpitaux munis de pharmacies et de moyens de désinfection sur divers points de la frontière russo-persane1 ». Mais lorsque, en i885, à la conférence de Rome, la question revint, lorsque l’on s’enquit, le délégué russe, M. Eck, déclara que, « malgré la bonne volonté du gouvernement, ces projets avaient dû rester dans le domaine théorique5 ».
Il faut bien le reconnaître, la défense par la voie de terre présente des difficultés qui paraissent insurmontables, parce que les points de pénétration sont en nombre infini. Il est bon sans doute de la tenter; mais le succès est presque impossible. Ce n’est pas là d’ailleurs qu’est le plus grand danger. Tout comme les hommes, par le moyen desquels il se propage, le choléra aime les voies rapides de transport. En attendant le jour annoncé par M. Rochard à la conférence de Rome, « où l’on se rendra en train express de Bagdad à Paris3 », ou encore celui, prédit par le Dr Millingen, délégué des Pays-Bas, à la conférence de Constantinople, où un railway, traversant la Syrie, suivant la vallée de l’Euphrate et aboutissant à Bassora, réunira la Méditerranée au golfe Persique4, le choléra continuera à s’embarquer de préférence à Calcutta ou à Bombay, à gagner la mer Rouge, et à menacer l’Europe par le canal de Suez. Dans l’état actuel des choses, la question de la défense de l’Europe est avant tout une question maritime5.
Deux circonstances favorables se présentent, si favorables qu’elles devraient, semble-t-il, donner à l’Europe une sécurité quasi complète.
La première de ces circonstances est que le berceau du choléra est entre les mains d’une nation européenne.
La seconde, c’est que pour arriver en Europe il faut qu’il franchisse
' Conférence de Vienne, p. i56.
* Conférence de Rome, p. 3oa.
3 Conférence de Rome, p. 88.
■* Conférence de Constantinople. Procès-verbal n°3U, p. 7.
3 « Les communications maritimes sont, par leur nature, les plus dangereuses : ce sont elles qui propagent le plus sûrement au loin le choléra. » Conclusion votée d l'unanimité par la conférence de Constantinople dans sa séance du 27 juin 1886.
« Depuis que le commerce ne se sert plus de la route des caravanes, le choléra nous arrive par mer, c’est-à-dire par la mer Rouge et le canal de Suez. » Dr Koch. Conférence faite à l’Office sanitaire impérial de Berlin le 26 juillet 188i.
le canal de Suez, et que ce canal est l’objet d’une surveillance internationale.
Il est naturel de penser que la nation qui compte dans ses possessions la patrie du choléra tiendra à honneur de le détruire dans ses origines, et, jusqu’à ce que ce résultat soit acquis, de s’opposer à ce qu’il quitte sa terre natale.
Il est naturel de penser que si cependant le germe fatal s’échappe, la surveillance internationale sera organisée de telle sorte qu’il soit arrêté avant de pénétrer en Europe.
D’où la nécessité d’une action combinée en vue : i° de détruire le choléra dans les Indes; 2° d’empêcher des cholériques ou des objets contaminés d’être embarqués dans les ports indiens; 3° de surveiller rigoureusement les navires qui, venant de points suspects, montent de Bab-el-Mandeb à Port-Saïd.