ANGLETERRE. — INDES ANGLAISES
Tableaux comparés de mortalité.
i°. -Nombre de décès par choléra aux Indes de 1878 à 1888.
DÉCÈS
(nombres absolus).
4fi0
2°. - Taux de la mortalité générale en Angleterre de 1878 à 1888.
NOMBRE
des décès pour
jn
revue les ameliorations réalisées à cet égard depuis vingt— cinq ans, 1 on n a pas 1 impression d’un plan d’ensemble méthodiquement suivi, d’une bataille délibérément engagée, patiemment et obstinément conduite contre cet ennemi du genre humain, le choléra. Aussi rien n annonce— t— il la prochaine déroute de cet ennemi. En Angleterre, l’œuvre de l’assainissement est une œuvre continue ; chaque année enregistre ses progrès; presque chaque année elle a pour conséquence une diminution de la mortalité, et dans sa tenue générale la courbe de cette mortalité s’abaisse. Pour la mortalité cholérique aux Indes, rien de pareil. Envisageons la période 1878 à 1888 (planche 27). Voici quel a été pour cette période létaux de la mortalité en Angleterre1.
Voici quel a été, pour la même période le nombre des décès par choiera officiellement enregistrés dans les Indes anglaises 2 :
1 L’on trouvera des détails circonstanciés sur cet abaissement de la mortalité dans mon etude: Les mesures sanitaires en Angleterre depuis 1875 et leurs résultats. Paris. 1801 G Masson, éditeur.
* Reporte m sanilary measures in India in 1888-89. Londres, 1890, p. 80. Pour les u-<rS’ ie S1U1S obligé de m'en tenir aux nombres absolus et à la mortalité par choléra, le m • 1 dS la ,P°P“lat!0n ct l’enregistrement des décès offrant trop d’incertitude. Le rapport ?! ci! ?Ue C‘te détllare luj-mème que l’enregistrement est tout à fait défectueux; et M. Shakespeare de Philadelphie explique très bien pourquoi les statistiques ne méritent pas plus de crédit et comment beaucoup de décès échappent nécessairement aux constatations administratives. En tout cas, nous ne risquons rien à accepter les chiffres officiels des^décès cholériques. Ils sont probablement inférieurs, certainement pas supérieurs à la
216 pour 10.000 habitants.
Que l’on ne dise pas que je compare deux ordres de laits qui ne sont pas comparables. Je les compare en un point où ils sont comparables, la direction de la courbe que chacun d’eux détermine. L’assainissement en Angleterre a produit un abaissement continu de la courbe de la mortalité générale ; et aux Indes la courbe de la mortalité par choléra, qui est l’une des maladies sur lesquelles l’assainissement a le plus d’influence, ne s’est pas abaissée. Ma comparaison ne démontre que cela, mais cela elle le démontre.
Se risquera-t-on à prétendre que l’on ne peut pas par des travaux d’assainissement abaisser la mortalité cholérique? L’on aurait tort, car il est certain qu’on le peut.
C’était, du moins, l’avis des délégués de l’Angleterre à la conférence de Constantinople qui votait à l’ unanimité la résolution suivante : « La conférence ne considère pas comme impossible qu’on puisse parvenir à éteindre le choléra envahissant dans l’Inde, et elle croit qu’en tout cas on peut y restreindre son développement épidémique1. »
C’était l’avis du D1' Edw ard C. Seaton, délégué de l’Angleterre à la conférence de Vienne : « Si vous ramenez votre attention, disaitil, sur le vote que nous avons émis quant à la propagation du choléra par l’eau potable contaminée, et si vous réfléchissez que cette contamination est partout probable, soit dans les villes, soit dans les campagnes où l’eau est puisée dans un sol imprégné peut-être de matière excrémenti delle, vous reconnaîtrez l’immense importance des travaux d’assainissement3. »
C’était l’avis de l’autre délégué de l’Angleterre à la conférence de Vienne, M. le Dl Dickson: « L’épidémie de 1872 dans la province du Bengale a donné lieu à des études attentives de la commission sanitaire dans le but de découvrir autant que possible les causes qui tendent à localiser cette maladie. La commission déclare qu’elle les a trouvées toujours dépendantes de sources d’insalubrité capables d’être corrigées par des améliorations hygiéniques3. »
Malheureusement, ces « améliorations hygiéniques » n’ont pas été telles qu’elles aient supprimé dans une mesure appréciable ces causes d’insalubrité, puisque le taux de la mortalité cholérique n’est pas sérieusement influencé.
* Conférence de Constantinople, séance du 27 août 1866.
2 D' Seatos. Conférence de Vienne, p. 149.
1 D' Dicksos. Conférence de Vienne, p. Soi.
Des succès partiels cependant ont été obtenus ; ils ont fait la preuve que la diminution de la mortalité cholérique est la conséquence nécessaire des travaux d’assainissement. Calcutta se compose de deux parties : la ville proprement dite et les faubourgs, ces derniers habités exclusivement par les natifs. En 1869, l’on a ouvert une distribution d’eau pure aux habitants de la ville: pendant les cinq années qui avaient précédé cette distribution, le nombre des décès cholériques en ville avait été de 2 1 .000 : il a été de 5. 000 pendant les cinq années qui l’ont suivie. En 1 888, la distribution d’eau a été étendue aux faubourgs 1 : « le résultat a été une diminution immédiate et énorme de la mortalité 2 ». Pendant les dix années qui ont précédé la distribution de l’eau des Red Hills aux habitants de la ville de Madras, la moyenne annuelle du nombre des décès cholériques avait été de 1.037 ; elle a été de 180 pendant les dix années qui ont suivi cette distribution. A Nagpur (84-5oo habitants), la distribution d’eau de source a été faite en 1872 : le nombre des décès cholériques avait été de 1.268 au cours des sept années 1866-1871 ; il aétéde 177 au cours des sept années 1878-1 880 3. Une partie de Bombay, nommée Zamba, se signalait depuis longtemps par sa forte mortalité cholérique. On a détruit des huttes, on a dressé pour d’autres un plan d’alignement, on a fermé des puisards, on a construit des drains. Chaque année depuis lors la population a augmenté, et chaque année aussi le nombre des décès cholériques a décru 4. On pourrait citer quelques autres exemples non moins décisifs.
Si donc la courbe de la mortalité cholérique continue à être élevée et à subir des poussées épidémiques, si le nombre des décès par choléra continue à se chiffrer dans les Indes anglaises par centaines de mille, ce n’est pas l’inefficacité des mesures d’assainissement qu’il en faut accuser, c’est leur insuffisance.
En 1888. le choléra a causé 58.677 morts dans la présidence de Madras, soit 3o.3i8 déplus qu’en 1887, 16. 548 de plus que la moyenne des cinq années précédentes. Sur 56 villes municipales, 5i furent visitées parle fléau. Après avoir relevé ce fait, le commissaire sanitaire pour la présidence de Madras ajoute :
1 La fourniture quotidienne d’eau filtrée est de 180 litres (4o gallons) par jour et par tète, et de 34 litres (7 gallons 1/2) d’eau non filtrée. Report on sanitary measures m India in 1888-89, p. 87.
2 M. Baldwin Latham. Congrès international d’hygiène de Londres en 1891. Revue d'hygiène, août-septembre i8gi, p. 808.
5 D'ïownsend, cité par M. Shakespeare, p. 4i5.
* Report on sanilary measures in India in 1888-89, p. i33.
Dès que le choléra apparaît sur un point, l’on prend d’assez bonnes mesures ; on cherche notamment à préserver l’eau potable. Mais ce ne sont là que des palliatifs. Le vrai remède serait d’introduire en tout temps des pratiques de propreté dans chaque village. Partout où celte propreté a été obtenue, la mortalité a diminué. . . . Les grands desiderata sont des amenées d’eau pure et de bons systèmes d’évacuation.
D’une manière générale les maisons sont insalubres, mal ventilées, mal pourvues en lieux d’aisances ' .
Un inspecteur décrit comme suit ïirupati, l’une des villes de la présidence de Madras :
Il n’y a dans la ville qu’un urinoir public, dépourvu d’ailleurs de tout récipient. Il n’y a pas de latrines publiques. Dans certaines cours intérieures, un coin est réservé pour les besoins des habitants ; un trou est pratiqué dans le mur pour que les cochons puissent entrer et nettoyer. En fait, les gens défèquent partout; les excréments des porcs et des humains imprègnent la ville de leur odeur1 2.
Passons à la présidence de Bombay, et continuons à citer les rapports officiels :
Aucune description ne saurait donner une idée juste de l’état infect ( the foui State ) de quelques districts : il faut les voir. . . . Les maisons sont encombrées, mal ventilées, mal drainées. . . . Celles dans lesquelles ont eu lieu des cas de choléra étaient humides, et leur humidité était due à un mauvais système de drainage et à une ventilation imparfaite; mal logées, les victimes vivaient mal : il en a toujours été ainsi à Bombay. L’encombrement est effroyable ( fearful ), et la contamination qui en résulte est terrible. Combattre l’encombrement est difficile, mais il serait possible de le rendre moins fatal en multipliant et en élargissant les ouvertures par où s’échappent les miasmes et pénètre l’air pur 3 .
L’on suppose bien que l’état des choses n’est pas meilleur dans la présidence du Bengale ni dans le delta du Gange, c’est-à-dire au berceau même du fléau indien.
En 1876, Fauvel, présentant au comité consultatif d’hygiène publique de France un travail sur l’état sanitaire du Bengale, analysait un rapport de M. le Dr Payne, officier de santé de Calcutta, dans des termes qu’il faut reproduire :
Le Dr Payne commence par établir qu’il est opportun d’examiner l’influence exercée sur le développement du choléra à Calcutta par les travaux sanitaires déjà accomplis, et d’insister sur l’urgence d’améliorations hygiéniques nouvelles.
1 Report on sanilary measures in India in 1888-89, pp. 101 et suiv.
2 Ibid., p. 104.
5 Ibid., p. 1 33 . La loi que M. Goodeve avait annoncée en 1 866 à la conférence de Constantinople, et qui devait « limiter l’encombrement dans les maisons des pauvres à Bombay», ne parait donc pas avoir produit grand effet. Ce qui nous est révélé de l’état sanitaire de Bombay ne justifie pas non plus cette assertion émise par le gouvernement anglais dans une note officielle communiquée par son ordre au conseil sanitaire international de Constantinople le 7 février 1882 : « Il existe à Bombay, comme dans les autres grands ports des Indes, un département sanitaire complètement organisé, très vigilant et efficace. » Recueil des travaux du comité consultatif d'hyyiène publique de France, tome XII, p. 3.
Gela est d’autant plus nécessaire que l’enquête récente faite à ce sujet montre que depuis quelques années le choléra augmente d’une manière suivie à Calcutta, alors qu’il est possible de supprimer au moins une des causes de la maladie.
A l’appui de son dire M. Payne donne un tableau où se trouve indiquée la marche ascendante des décès par le choléra depuis 1872.
On remarquera que la progression est bien faible pour en tirer des conclusions rigoureuses ' .
M. le docteur Payne est poursuivi par l’idée que si le choléra fait de nouveau invasion en Europe, l’attention se portera désormais vers les villes d’Orient où l’inaction aura permis à la maladie de se maintenir, et que, à moins que le gouvernement n’ait agi à Calcutta d’une manière effective, on ne manquera pas d’accuser les autorités de cette ville d’une incurie coupable ayant pour effet d’entretenir un foyer permanent, source de nouvelles invasions en Europe.
Le Dr Payne expose ensuite ce qui a déjà été fait à Calcutta pour l’hygiène publique et ce qui reste à faire pour ne pas mériter ce reproche.
Contre une telle accusation, dit-il, la capitale de l’Inde est encore absolument sans défense. D’utiles ouvrages ont été exécutés et de coûteuses fondations ont été posées pour établir le mécanisme qu’exige l’hygiène publique. Les résultats sont appréciables et ont été excellents pour ce qu’on a fait ; mais aussi longtemps qu’on négligera d’employer tous les moyens et tout le pouvoir qu’on possède, ce succès partiel ne fera qu’augmenter les reproches pour le grand nombre de choses qu’il reste à faire. La ville peut alléguer de grands travaux pour l’établissement d’égouts et la conduite des eaux, un magnifique marché, des travaux d’amélioration sur les rives du fleuve, l’éclairage des rues, le remplacement de quelques bustees par de larges rues et des squares ; mais de grands espaces couverts d’ordures, des amas sans nombre d’eau corrompue n’ont pas été touchés, si ce n’est par les gens qui en font un usage qui leur est funeste. En mettant de bonne eau potable à la portée de la plupart des habitants, on a, il est vrai, détruit le poison dans la voie par laquelle il a le plus facile accès dans le corps, mais les sources du poison continuent d’exister. Pas une semaine ne se passe sans que la liste des décès ne fournisse une preuve de leur pouvoir actuel de production locale et, avec la perception la plus ordinaire, on ne peut manquer de voir là l’avertissement en même temps que la cause suffisante d’un désastre national, lorsque les circonstances inconnues qui gouvernent les épidémies se présenteront de nouveau.
Le gros de la population est pis que des sauvages pour la saleté de la vie journalière. Bien que les principales voies de communications soient nettoyées, la ville, dans ses parties intérieures, qui en forment la plus grande étendue, a son sol saturé d’excréments. Les habitudes des générations passées, qui l’ont rendu ainsi, continuent à exister d’une façon aussi dégoûtante, aussi libre que si aucune idée d’hygiène publique n’avait pénétré jusque-là. D’un petit terrain abandonné à côté de sa maison, l’habitant ne voit pas d’autre usage à faire que celui d’une
* Si faible que soit la progression, c’est pourtant une progression, et, cela étant, il parait tout à fait extraordinaire qu’en 1876, à Vienne, M. leD' Dickson ait affirmé que le choléra avait « disparu de Calcutta». (Voir p. 538.)
latrine; et quand l’urine coule dans un creux, il appelle ce creux un étang et s’y baigne.
On dira que Calcutta ne possède pas seule cette faculté d’engendrer le choléra, que toutes les villes et villages du Bengale sont aussi sales, aussi dangereux, et que la surface endémique est une province et non une ville. Cela peut être, mais il est difficile d’admettre, comme une excuse pour la capitale, le fait que des villes plus petites, plus pauvres et plus éloignées ne valent pas mieux qu’elle. D’un autre côté, ces localités peuvent mettre en avant qu’elles ne font pas pis que la capitale * .
Fauvel concluait:
De l’état des choses à Calcutta, capitale de l’Inde et siège du gouvernement, on peut hardiment conclure à ce qui existe dans les autres villes indiennes moins favorisées par les efforts du gouvernement anglais, et se rendre compte de l’endémie cholérique qui y règne et des explosions épidémiques qui s’y produisent si fréquemment sous l’influence des causes adjuvantes.
Les travaux entrepris depuis quelques années à Calcutta, pour la construction d’un immense réseau d’égouts et pour la distribution d’eau potable, de bonne qualité, à une grande partie de la population, sont assurément un grand bienfait au point de vue de l’hygiène publique; et bien qu’ils n’aient pas donné encore de résultats bien sensibles sur le développement du choléra, et que les appréciations du Dr Payne soient constestables sous ce rapport, il n’en faut pas moins approuver l’énergie avec laquelle il en réclame l’achèvement auprès des autorités locales. Nous pensons comme lui que le comblement des tanks qui infectent la ville de Calcutta est une mesure essentielle au point de vue de la salubrité; et si l’on n’est pas encore autorisé à prévoir que l’extinction de l’endémie cholérique en sera la conséquence, du moins on peut être certain qu’une grande cause de maladies graves sera par là supprimée.
Les choses ont-elles beaucoup changé depuis que le Dr Payne et Fauvel portaient ces jugements sévères?
Dans son beau livre, India in 1880, sir John Strachey écrivait :
« Il y a peu de motifs de croire que le pays soit moins exposé qu’autrefois aux explosions violentes du choléra et des fièvres épidémiques a. »
En i884, M. le Dr Koch était à Calcutta, dirigeant la commission allemande chargée de l’étude du choléra. Il a rédigé à cette occasion plusieurs rapports qui sont devenus immédiatement classiques et dont le Dr Cuningham, commissaire sanitaire pour le gouvernement des Indes 3, ne paraît pas avoir réussi à ébranler l’autorité. Le 4 mars, le DrKoch écrivait:
Tout le Bengale est couvert de ces tanks qui ne sont autre chose que des lacsétangs et marais entourés de cabanes, et qui fournissent aux pauvres habitants
* Recueil des travaux du comité consultatif d’hygiène publique de France, t. VI, pp. 208 et suiv.
2 Traduction de M. Jules Harmand. Paris, 1892, p. 272.
5 J.-M. Cuningham, Choléra: What can the State do to prevent it? Calcutta, i884, pp. 108 et suiv.
toute la quantité d’eau dont ceux-ci ont besoin pour les divers usages : bains, lavage du linge, nettoyage des ustensiles de ménage, boisson, etc.
Il est facile de comprendre que, par suite de ces usages multiples, l’eau des tanks devient malpropre et ne présente plus de qualités hygiéniques. 11 faut ajouter ici que les latrines, si toutefois on peut appeler ainsi une organisation des plus primitives, se trouvent fréquemment aux bords des tanks et y vident leur contenu ; et, de plus, que les bords des tanks servent généralement de dépôts pour toutes les ordures et particulièrement pour les excréments humains.
Les tanks contiennent donc d’ordinaire de l’eau fortement impure, et l’on s’explique ainsi pourquoi les médecins du pays attribuent ces épidémies cholériques groupées autour d’un tank aux mauvaises conditions des eaux que renferme ce tank. Ces épidémies localisées sont loin d’être rares et presque tous les médecins qui ont une grande expérience du choléra peuvent en citer un plus ou moins grand nombre d’exemples
De Saheb Bagau près Baliaghata, un des faubourgs de Calcutta, on a signalé en peu de jours beaucoup de cas de choléra. La maladie sévissait exclusivement dans les cabanes situées sur les bords d’un tank et occupées par quelques centaines d’habitants, dont dix-sept moururent du choléra, tandis qu’à une certaine distance du tank et dans tout ce même district de police, le fléau n’existait pas à ce moment-là. Ce qui frappe surtout, c’est que ce même eqdroit avait été éprouvé à différentes reprises, dans ces dernières années, par des épidémies cholériques.
La commission a fait des recherches très minutieuses sur le début et la marche de l’épidémie, et il en est résulté que les habitants se sont servi, comme il le font habituellement, de l’eau de ce tank pour bains, lavages et boissons. De plus, les linges souillés par les déjections du premier cholérique qui a succombé avaient été lavés dans ce tank.
On a soumis à l’examen l’eau de ce tank, prise en différents points et aux différentes périodes de l’épidémie ; à l’aide de cultures de gélatine nourricière on a, dans plusieurs des premiers échantillons prélevés, trouvé des bacilles du choléra, en très grand nombre.
.... Il a été constaté que l’eau de ce tank avait été infectée par les linges des cholériques, qui, d’après les observations antérieures, contiennent beaucoup de bacilles du choléra, et que les habitants ont usé de cette eau, ainsi infectée, pour tous les usages domestiques et surtout comme eau potable'.
En 1886, un délégué du gouvernement des États-Unis d’Amérique, M. Edward O. Shakespeare, de Philadelphie, arrivait à Calcutta. Les tanks étaient toujours là, toujours aussi insalubres. Les puits étaient toujours ouverts dans les huttes et toujours infectés par l’écoulement des immondices. L’encombrement n’était pas moindre. Les plus élémentaires notions d’hygiène étaient aussi méconnues ou tenues dans le même mépris. Je reproduis quelques-unes des constatations de ce témoin oculaire, tout en m’excusant de citations si nombreuses; mais j’y suis contraint : on ne me croirait pas sur parole.
Un bustee, on village natif2, se compose d’une quantité de huttes jetées pêle-
1 Traduction de la Semaine médicale, 10 avril i884.
1 Ce sont des multitudes de bastees qui forment les faubourgs de Calcutta.
mêle, mal ventilées, jamais nettoyées. Dans ces bustees abondent des réservoirs d’eau stagnante, visqueuse, pleine de végétation putride et de matières animales en décomposition ; leur surface bouillonne sous le soleil indien, et empoisonne l’atmosphère.
Ce sont ces réservoirs qui fournissent aux habitants de l’eau pour tous les usages, et ce sont eux qui reçoivent les résidus de la vie domestique. Les mauvais drains qui courent dans le village y aboutissent, les alimentent, y portent le sewage des huttes : leur route est signalée par une végétation luxuriante.
Les entrées du bustee sont nombreuses, mais pas faciles à trouver pour l’étranger, tant elles sont étroites et tortueuses. Les huttes sont au bord même des étangs ; de l’autre côté leurs toits touchent les toits d’autres huttes, fermant ainsi tout accès aux rayons du soleil. Les intervalles entre les huttes servent de lieux d’aisances. La hutte la plupart du temps ne comporte qu’une pièce; sur la terre humide et spongieuse, une natte ; là-dessus la famille entière vit, fait la cuisine, mange, dort.
Les pires bustees, les plus sales, sont occupés par les laitiers. Outre les mares ordinaires, ces mares nauséabondes dont j’ai parlé et qui ici fournissent l’eau dont on étend le lait livré à la consommation du public, il y a dans le quartier des laitiers de vastes étangs d’immondices: j’en ai vu un qui mesurait i5o.ooo pieds carrés.
Aucun de ces groupes ne possède un chemin régulièrement tracé, par où une charrette ou au moins une brouette pourrait passer pour enlever les détritus. Les ordures s’y corrompent paisiblement à la porte de chaque hutte. Les riches aussi bien que les pauvres défèquent sur le sol, tout près de leurs demeures. L’eau de boisson est portée des réservoirs dans les maisons au moyen d’outres en peau de mouton. La peau a un trou ; c’est la place du cou de l’animal ; ces outres ne peuvent jamais être lavées; elles servent plusieurs années. J’ai déjà montré comment l’eau de boisson est forcément souillée.
Quant aux huttes, il n’y en a pas une seule qui soit convenablement bâtie. Aucune connaissance, aucune préoccupation des exigences de l’hygiène ; aucun système régulier de drainage: les drains se vident dans des puisards ou sont directement absorbés par le sol des cours intérieures * .
Telle est la peinture des lieux où le choléra se complaît (delights in). Il y a dans la présidence du Bengale 47.242 villes ou villages; il y en a 46.6o3 qui n’ont aucune organisation quelconque pour l’enlèvement périodique des immondices, et, dans plusieurs de ceux qui ont créé un tel service, il est ou nominal ou tout à fait insuffisant.
Quant à la ville, le nombre des décès cholériques atteint son maximum dans les parties les plus encombrées et les plus sales 2 .
M. Shakespeare a-t-il vu la capitale de l’Inde avec des yeux prévenus? Ecoutons un fonctionnaire anglais, un officier sanitaire de Calcutta. M. Shakespeare emprunte à un de ses rapports l’extrait suivant :
La presque totalité des huttes (elles sont faites de boue et de paille) sont affreusement sales. Un bustee est divisé en compartiments dont chacun est affecté
* Rappelons qu’en 1866, à Constantinople, M. Goodeve, délégué de l’Angleterre, avait présenté à la conférence internationale un tableau tout à fait rassurant de l’évacuation des vidanges à Calcutta (voir p. 537) .
2 Edward O. Shakespeare. Choléra in Europe and India, pp. 391-397.
au logement d’une famille. La presque totalité des' baslees possède une cour intérieure qui est le réceptacle de toutes les ordures. Il y a bien quelques exceptions. Un petit nombre d’habitants tiennent proprement leur hutte. Mais le bon effet de ces efforts individuels est noyé dans le débordement de saleté du voisinage. L’air de ces localités est entièrement souillé. L’encombrement des huttes, bâties au hasard, n’ayant entre elles que d’étroits passages par où ne peut pas se faire l’enlèvement des immondices, augmente l’insalubrité et favorise de toute façon les ravages du choléra. Quoi de plus favorable au choléra que de l’air non renouvelé et des ordures en fermentation? Il y a beaucoup de huttes dont la hauteur est de 5 pieds, ou même de moins; on ne peut pas s’y tenir debout.
Je résolus de visiter un bustee où chaque année la mortalité par choléra était élevée. J’arrive. La première chose qui me frappe, c’est la corruption de l’air ; une odeur d’égout me prend à la gorge. Je fais creuser le sol et mettre à jour quelques-uns des drains. Je les trouve bouchés, remplis de matières. Ces matières avaient forcé les drains, se répandaient dans le sol, souillant le sous-sol et pénétrant dans la nappe d’eau souterraine qui alimente les nombreux puits du village.
On avait préparé un projet d’organisation d’une inspection médicale. Mais il devait en résulter une dépense de 1.000 livres sterling (25.000 fr. ) et cette dépense parut excessive. C’est certainement là une économie mal entendue1 .
L’on ne s’étonnera pas que dans les faubourgs de Calcutta le nombre des décès enregistrés, sensiblement inférieur au nombre des décès réels, ait fourni de 1877 à i885 une moyenne annuelle de 4g, 1 pour 1.000 habitants [chiffre le plus bas (i883) : t\\, 4; chiffre le plus haut ( 1878) : 69, 4] 2- Un médecin indien, le Dr Ghose, de Rungpore, a fourni à M. Shakespeare un détail intéressant. L’infection viendrait en partie de ce que l’Indien considère les excréments humains comme une chose impure à laquelle le croyant ne doit pas toucher. Une seule caste a le droit d’y toucher, celle des mehters. Or, les mehters sont en petit nombre ; leurs services sont à haut prix. L’Indien s’adresse donc à eux rarement, à la dernière extrémité. En attendant, il vit à côté de ses déjections qui se décomposent, car il aimerait mieux mourir empoisonné que de les enlever lui-même. Chaque maison devient ainsi un centre d’infection. Qu’arrive-t-il cependant? Quand le mehter emporte enfin la matière, il ne l’emporte pas loin. Il la jette dans un champ voisin. Soit de ce champ par les pluies, soit de la maison ellemême parles infiltrations, les puits reçoivent ces matières, et ainsi, le pieux Indien ! ce qu’il n’aurait pas voulu toucher avec une pelle, il le boit.
Tels sont les effets de la superstition, qui n’est souvent qu’une dé-
* Edward O. Shakespeare. Choléra in Europe and India, pp. 397 - 402.
8 Ibid., p. 395. Le D1' Hutchinson, commissaire sanitaire aux Indes, a cité ce fait, rappelé par M. Baldwin Latham au congrès international d’hygiène de Londres en 1891 : Zatlipur : 10.61/4 habitants; mortalité en 1881 : 81, 48 pour 1.000 habitants, dont 27. 23 pour 1.000 par choléra, et 54, 25 par d’autres causes.
viation des croyances primitives, une fausse application de préceptes dont plusieurs avaient une origine hygiénique. C’est la superstition qui empêche l’Indien de nettoyer sa cabane, comme c’est elle qui fait jeter les corps morts dans les eaux sacrées du Gange, comme c’est elle qui en fait voyager tant d’autres à travers les déserts vers Kerbéla, comme c’est elle qui conduit les pèlerins et le choléra au tombeau du Prophète. Mais de la superstition même, il serait quelquefois possible de tirer bon parti. La religion interdit de toucher aux matières excrémenti tielles? Quel meilleur moyen de satisfaire a cette prohibition et en même temps aux exigences de l’hygiène que d’installer un bon système d’égouts ? La religion veut qu’on brûle les morts ? Rien de plus hygiénique. Pourquoi les Indiens ne le font-ils pas, ou le font-ils mal? Parce qu’ils sont pauvres, et que le bois est cher. Que le gouvernement exige que cette crémation soit réelle et complète ; qu’il fournisse gratuitement du bois ; qu’il veille à ce que les corps soient effectivement consumés ; il n’aura rien prescrit qui ne soit conforme à la religion hindoue, et cependant l’on n’aura plus ce spectacle dont les voyageurs rapportent de l’Inde le dégoût : tous les fleuves, tous les cours d’eau charriant ou déposant sur leurs rives des cadavres dont une partie seulement, souvent une très faible partie, a été purifiée par le feu. La religion brahmanique ordonne de garder pures les eaux qui servent aux ablutions? En prenant des mesures pour préserver de toute souillure les réservoirs et les puits, l’administration anglaise ne ferait que ramener les Indiens au respect des lois de Manou1.
Le Dr Furnell, commissaire sanitaire delà présidence de Madras, l’un des plus déterminés partisans de la doctrine qui veut que le choléra se propage surtout par l’eau potable, le seul peut-être parmi les hauts fonctionnaires de l’Inde qui, sous la dictature sanitaire du Dr Cuningham, ait eu le courage de soutenir publiquement la doctrine de la transmissibilité du choléra, a examiné dans un important article de YIndia Medical Gazette la question même qui nous occupe : y a-t-il quelque chose à faire pour combattre le choléra à son point d’origine? Pour M. Furnell, le remède est dans une bonne alimentation en eau :
1 Le brahmane doit se baigner deux fois par jour; et quand il approche de la perfection, qu’il est arrivé à la quatrième période de sa vie religieuse, qu’il s’est élevé à la dignité de sannyasi (qui a renoncé à tout), il doit observer cette prescription de Manou : « Il purifiera l’eau qu’il boit en la filtrant, de peur de faire périr les animalcules qui s’y trouvent. » Lois de Manou, livre VI, distique 43.
Il n’est pas dans l’Inde du sud un hameau, pas un village, pas une ville qui ne soit alimenté par une eau constamment exposée aux pires souillures. L’alimentation usuelle se fait par une ou plusieurs mares ( tanks ). Dans ces mares, les habitants se lavent après y avoir satisfait aux besoins de la nature ; ils y lavent leurs vêtements sales, les vêtements de leurs proches morts du choléra ; ils en emportent ensuite des outres pleines pour y cuire leurs aliments et pour la boire.
Là-dessus je demande :
i° Avons-nous quelque preuve que l’eau souillée par les déjections des cholériques peut répandre le choléra ?
2° Avons-nous quelque preuve qu’une localité pourvue d’eau pure échappe au choléra ?
Que la réponse à la première question soit affirmative, c’est ce qui a été démontré, par Snow d’abord, puis par d’autres, avec une telle abondance de preuves que l’on ne comprend pas que quelqu’un, et surtout un médecin, puisse le contester un instant. Je citerai un fait que j’ai observé. La ville de Salem a la peu enviable réputation d’être atteinte par le choléra chaque fois qu’il apparaît dans le sud des Indes. La ville est divisée en deux par un cours d’eau, torrent déchaîné pendant la saison des pluies, et qui, pendant la sécheresse, c’est-à-dire pendant la partie la plus longue de l’année, n’est plus qu’une suite de bourbiers marécageux presque sans écoulement. Ce cours d’eau est sacré ; avec son eau, les Brahmines et les Indiens font leur lessive et leur cuisine ; ils la boivent. Les musulmans ne doivent pas toucher à cette eau, non plus que les Européens. En 1881, le choléra pénétra à Salem. Les Indiens et les Brahmines furent atteints de la manière ia plus cruelle, les musulmans ne présentèrent qu’un très petit nombre de cas ; les Européens n’en présentèrent aucun. Les parias ne doivent pas même approcher de cette eau sainte ; leur seule approche la souillerait : dans cette classe de gens si pauvres, si sales, les parias, il n’y a pas eu un seul cas de choléra.
Pour la seconde question, bien des faits aussi permettent de répondre par l’affirmative. Ce n’est pas là une démonstration rigoureusement scientifique ; elle n’en est pas moins de nature à entraîner la conviction.
Voici la petite ville de Guntur. Elle s’était rendue célèbre, elle aussi, par ses épidémies cholériques. Depuis quelques années, elle a acquis une non moins grande réputation par son immunité. Même lorsque le choléra fait rage autour d’elle, même pendant les années de famine, il n’y a pas eu un seul cas dans la ville. D’où vient cette différence ? Sous la main d’un officier sanitaire énergique, la ville avait été assainie, les maisons et les rues nettoyées; mais, ce fonctionnaire parti, tout était à peu près retombé dans l’état ancien. Une seule réforme avait persisté et elle a suffi pour préserver les habitants du choléra : Guntur a été pourvue d’une excellente amenée d’eau, et c’est depuis que cette eau est distribuée aux habitants que le choléra a disparu 1 .
Certes, il serait excellent, pense le Dr W.-F. Simpson, médecin sanitaire à Calcutta, d’avoir de la bonne eau ; mais cela ne serait pas suffisant. 11 faut rendre plus saines toutes les conditions ordinaires de la vie ; surtout il faut purifier l’air. Or, on ne fait rien, ou presque rien, pour cela. Dans son rapport sur l’année 1888, M. Simpson exprime l’opinion que, au point de vue hygiénique, la situation, loin de s’améliorer, s’aggrave.
1 India Medical Gazelle, avril 1886.
Chaque année de retard dans les travaux d’assainissement rend la situation pire. Depuis trois ans que je suis à Calcutta, j’ai observé ce changement. L’encombrement des maisons augmente, les espaces libres vont se rétrécissant, la quantité d’air respirable diminue, les localités deviennent progressivement plus insalubres. La grande densité de la population a pour conséquence nécessaire l’impureté de l’air et des conditions sanitaires désastreuses. Voulez-vous sauvegarder la santé pubbque ? Fixez pour une superficie donnée le nombre de maisons au delà duquel il ne sera pas permis de construire. Si l’on ne prend pas des mesures radicales pour purifier l’air, lors même que l’on doterait les habitants de bonne eau potable, que l’on exécuterait pour eux de coûteux travaux de drainage, il faudra s’attendre à voir certaines parties de la ville devenir chaque année plus insalubres 1 .
En 1888 l’état de choses est donc à peu près le même qu’en 1 886,, et le témoignage des fonctionnaires anglais confirme de tous points celui de M. Shakespeare. Il vient d’être confirmé de nouveau au congrès international d’hygiène de Londres en 1891. M. le Dr Pringle, M. Ollivant (de Bombay), M. le Dr Holbein-Herdley, M. Boldwin Latham, tous ceux qui ont envisagé la situation sanitaire de l’Inde anglaise, ont insisté sur la nécessité d’un assainissement méthodique ; tous ont fait de cette situation des peintures qui ressemblent trait pour trait à celles du rapporteur américain.
M. le Dr Pringle :
Lorsqu’on se préoccupe de l’assainissement de l’Inde, il faut se rappeller que la population urbaine ne représente que 5 p. 100 de la population totale: les autres g5 p. 100 vivent dans les villages. Or, les citernes des villages sont en réalité des fosses d’aisances.
L’indigène de l’Inde ne se soucie pas plus de l’eau qu’il boit qu’une vache. Même les classes supérieures considèrent l’impureté de l’eau de boisson avec une indifférence absolue, tandis que l’ombre d’un étranger passant sur la cuisine d’un brahmine souille ses aliments 2.
M. Ollivant (de Bombay) :
Pour les villes on a beaucoup fait ; pour les villages on en est aux règlements de Moïse. . . . L’amélioration des distributions d’eau ne peut suffire; il faut aussi s’occuper du drainage. Mais de si grands travaux ne peuvent être entrepris sans tenir compte de la question de finances. La population a besoin qu’on vienne à son aide. Or c’est en vain qu’elle a demandé au gouvernement de garantir un emprunt, ou seulement de lui permettre de se procurer des ressources au taux le plus avantageux. C’est avec le secours d’un ami qu’on a pu lancer l’emprunt municipal de Bombay 3.
* D1' W.-F. Simpson, officer of health of Calcutta. Report on sanitary measures in India in 1888-89, p. 123.
2 Congrès international d’hygiène de Londres. Revue d’hyç/iène, août-septembre 1891, pp. 81 1, 892.
3 Ibid., p. 8g3.
M. le Dr Holbein-Herdley, sur la situation dans leRajputana’ :
Les causes de la contamination des eaux sont innombrables. . . . On se sert dans l’Inde des excréments des bestiaux pour le chauffage ; les urines des animaux s’échappent dans le sol et contaminent les puits. Ce qui les contamine encore, c’est que la saleté s’accumule devant les maisons, au point que les rues deviennent peu à peu de plusieurs pieds plus élevées que les cours et l’entrée des habitations.
Personne ne s’occupe de ce que deviennent les ordures une fois qu’elle ont quitté la maison. Dans la maison leur existence est masquée par des parfums très forts et par des badigeonnages d’eau colorée. Les bœufs et les chevaux sont remisés dans des cours ouvertes au-dessous des fenêtres. L’un des principaux nobles du Jaypoure se plaignait de ne pouvoir tenir sa croisée ouverte, tant infectait une étable à vaches voisine. Il n’avait aucun moyen légal de la faire supprimer. Il est vrai que le propriétaire de l’étable n’avait non plus aucun moyen légal d’empêcher ce noble de faire couler en pleine rue tout le drainage de son palais 3 .
M. Baldwin Latham :
Les statistiques sanitaires de Bombay et de Calcutta démontrent que ce n’est pas le climat qui cause l’effroyable mortalité d’une partie de l’Inde, mais l’absence totale des plus simples mesures d’hygiène.
A l’exception de quelques grandes villes, l’alimentation en eau est des plus défectueuses. L’eau est généralement prise dans des réservoirs (tanks) qui, pour la plupart, ne sont que des marais impurs où se déverse le drainage des villes. Les tanks qui existent aux environs de Calcutta peuvent être pris pour types : de presque tous l’eau, analysée, a été reconnue contenir du sewage pur.
L’alimentation par les puits est aussi très usitée. L’eau de tous les puits des villes indiennes est une cause de pollution générale ; il est bien des localités où elle est contaminée de telle sorte qu’il est impossible d’avoir de l’eau fraîche.
Quant aux cours d’eau auxquels les naturels ont accès, ils sont souillés dès leur source même. Cependant les districts qu’ils alimentent sont moins insalubres que ceux alimentés par les tanks ou par les puits.
Le choléra, toujours actif dans l’Inde, est dû presque entièrement à la contamination des puits, des tanks et des cours d’eau3.
Tels sont les faits. Négligez, si vous voulez, quelque autorité qui s’attache à sa parole, ce que disait un Fauvel, qui était français ; négligez les observations d’un Koch, qui est allemand ; négligez encore ce que dit M. Shakespeare, qui est américain, quelque peine qu’il ait prise de faire un si long voyage pour constater les choses par ses propres yeux; ne retenez que les témoignages officiels des fonctionnaires, et voyez quel est, seulement d’après les Anglais, l’état sanitaire de l’Inde anglaise. Presque partout les eaux de boisson et de lavage sont souillées ; presque partout l’air est vicié ; presque partout le sol est saturé d’éléments organiques.
* État indigène « dépendent and subordinale » (Sir John Strachey).
8 Congrès international d’hygiène de Londres. Revue d'hygiène, août-septembre i8gj, pp. 8g3 et 8g4.
3 Ibid., pp. 3o8 et suiv.
Cela établi, je demande:
Est-il vrai que le choléra n’est connu en Europe que depuis que les Indes sont une possession britannique?
Est-il vrai qu’en multipliant ses communications avec l’Inde, en les rendant de plus en plus rapides, l’Angleterre rend aussi de plus en plus fréquent, de plus en plus imminent le danger des épidémies cholériques en Europe ?
Et si cela est vrai, si cela est incontestable, est-il vrai qu’il en résulte pour l’Angleterre une responsabilité qu’elle ne peut décliner ?
Nous avons vu tout à l’heure à quel point cette responsabilité préoccupait le D1' Payne en 1876. « Je n’ignore pas, disait-il, ce que l’on peut répondre. On peut faire valoir les droits antérieurs des populations, l’indétermination des pouvoirs, l'insuffisance de l’autorité municipale, etc. Mais comment espérer que de tels aveux d’impuissance soient admis comme excuses le jour où l’on accusera Calcutta d’avoir causé la dévastation de contrées lointaines ? La responsabilité peut se renvoyer du locataire au propriétaire ; du propriétaire à la municipalité; de la municipalité au pouvoir législatif; de toute façon je crains que quelque jour elle pèse sur nous comme un lourd fardeau 1 . »
«Voulez -vous supprimer le choléra? » écrit à son tour le Dr Furnell. « Donnez partout à la population de l’eau pure à l’abri de toute souillure. C'est une grosse affaire, dites-vous. Certes ! Mais il ne vous est pas plus impossible d’assurer aux habitants ce bienfait qu’il ne vous a été impossible de leur en assurer d’autres, la police, par exemple, et la justice. Ce que vous avez fait avec succès à Nagpur, à Guntur 2, qu’est-ce qui vous empêche de le faire successivement pour toutes les villes? Si le mot célèbre de Burdon Sanderson est juste, s’il est confirmé par la science, l’on est en droit de demander au gouvernement des Indes ce qu’il a fait pour détruire le choléra 3 » .
M. Shakespeare a raison quand il dit : « L’un des caractères essentiels du choléra épidémique est que toute épidémie éclatant au dehors des limites de l’Hindoustan vient de l’IIindoustan, passant par une chaîne ininterrompue d’hommes atteints du mal ou d’objets souillés par leurs déjections. L’Amérique, l’Europe, l’Asie, sont donc en
1 Recueil des travaux du Comité consultatif d'hygiène publique de France, t. VI, p. 210.
* Voir pp . 54 1 et 54ç).
1 India Medical Gazette, avril 1886.
droit de faire remonter aux Indes anglaises la responsabilité de ce que le choléra leur fait souffrir *. »
Je répète que je ne prétends pas que l’Angleterre n’a rien fait. J’affirme qu’elle n’a pas fait assez. J’affirme que la mortalité cholérique n’a pas été influencée par les mesures sanitaires, que la courbe de cette mortalité n’a pas une direction générale telle que l’on puisse légitimement espérer la diminution graduelle, puis la disparition du choléra aux Indes. J’affirme que s’il existait une justice internationale, si les rapports des nations étaient réglés comme le sont ceux des particuliers chez les peuples civilisés, l’Angleterre serait contrainte de remédier à un tel état de choses, en vertu de ce principe : « L’ordre qui lie les hommes en société les oblige à ne nuire en rien par eux-mêmes à qui que ce soit, et il oblige en outre chacun à tenir tout ce qu’il possède en tel état que personne n’en reçoive ni mal ni dommage2.» J’affirme enfin que ce principe de droit et de bon sens, l’Angleterre l’applique rigoureusement chez elle au grand profit de la santé publique ; que ce qu’elle ne tolérerait pas de la part d’un de ses citoyens elle ne doit pas se le permettre à elle-même, et que les bénéfices énormes que lui procure l’occupation des Indes ne peuvent avoir pour contrepartie la maladie et la mort semées chez les autres nations.
Choiera in Europe and India, p. 4a8.
Douât. Les loix civiles dans leur ordre naturel, livre II, titre VIII, seet. 2, § i .